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Vases Communicants (*) du 1er juillet 2016, invitée : Marie-Noëlle Bertrand : « Un cri qui vient de loin »
Pour ces Vases Communicants de juillet, nous avons choisi, Marie-Noëlle et moi, d’écrire un texte à quatre mains, librement inspiré par la sculpture « Rejection » de Louise Bourgeois dont «[l]es œuvres […] brisent et touchent à la fois ».

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Louise Bourgeois, Rejeton

Marie-Noëlle

Du fond du puits de l’enfance, d’une fissure dans le temps et dans l’espace, me reviennent les cris de ma mère couverts par le silence et le regard gris acier de mon père.

Toujours cette menace qui guette… les cris fracassants de silence ou assourdissants de colère. Ils infestent mon corps et hantent mon cerveau dans l’attente de la libération.

Moi-même comme le cri, se délivrer des angoisses et de la rage dans le silence ou la fureur, imploser ou exploser pour accéder au vivre…

Giovanni

Le cri de la mère, jaillissant du corps creux d’un arbre millénaire, avec sa force ancestrale, menaçante même, cela évoque en moi les voix bruyantes des femmes de la tragédie grecque ou de Sicile…

Je me souviens d’un film au ralenti, « Salvatore Giuliano » de Francesco Rosi (1962), où le chœur assourdissant des femmes en noir hurle devant la flagrance de la mort. Un cri paradoxal et violent, d’autant plus bouleversant que l’on sait que Giuliano est l’un des responsables du massacre du 1er mai 1947 à Portella della Ginestra, une fusillade qui causa onze morts et vingt-cinq blessés, une des premières fractures dans le corps nouveau-né de la République italienne ! Il n’y a rien de plus humain, donc de contradictoire, dans un cri de douleur évoquant dans nos esprits la sensation d’une vaine rébellion, d’un feu qui crépite longuement avant de s’éteindre.

En contrechant, je ressens le silence assourdissant des photos immortelles et des fleurs parcheminées autour du corps du Che… un silence où le cri de chacun est englouti dans un inaccessible trou de lumière, miraculeusement soustrait à la fiction cinématographique.

Et encore le cri de ma mère, un cri retenu, solitaire qui pendant un instant fit sursauter la tête grande ou petite de mon père dignement étendu après avoir subi les coups de la faux assassine frappant rudement contre sa faible porte de papier et d’étoffe.

Marie-Noëlle

Le cri retenu, étouffé finit par déferler, le séisme intérieur déchaîne les mots enfouis au fond du gouffre ; lâcher ce qui est là tapi, laisser jaillir les mots prisonniers dans les abysses de la gorge.

Le silence, comme un chant à naître, résonne dans les profondeurs de la poitrine ; il remonte à la surface, avec le passé. Au commencement, il s’extrait de la voix ; affleurent du néant des murmures éteints, comme asphyxiés. Et soudain, surgit le cri, résonnant dans et du silence ; affluent la rage et la révolte, l’indicible se mue en cri, un cri bouleversant qui déchire le silence dénudant la souffrance enfouie, ouvrant la porte et libérant la menace.

Commençons alors à panser les plaies en laissant la place au Verbe.

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Louise Bourgeois, image empruntée à un tweet de @DidierGolemanas

Giovanni

Ce masque « expressionniste » de Louise Bourgeois fait aussi déclencher, en moi, le souvenir d’une longue rêverie suspendue dans des limbes étranges et secrets qui prend le nom de Luisa S. Oui, une Italienne qui encore vit, heureusement, dans ma Romagne chérie, demeurant à jamais attachée à la rétine agitée de mon corps en forme de cœur. Sans doute, au contraire de Louise B., Luisa S. n’a jamais eu le courage ni l’envie de trop chercher dans les tréfonds de son animalité joyeuse et pourtant maîtrisée. Lors de mon enfance agitée, depuis son vase-cerveau, elle m’a communiqué -comme Louise B.- une lagune de passions et, en même temps, l’écho d’une recherche incessante d’équilibre. Nous vivons dans l’attente d’un cri, de notre cri intime qui sera notre voix.

La voix de contralto de Luisa, l’élégance sobre de ses valises parfumées, la simplicité de ses jupes et de ses chandails, la fumée de la cigarette vaguant autour de sa bouche entrouverte… Par une légère inquiétude, ses gestes charismatiques me laissaient découvrir l’essence du mystère : en chaque homme il y a une femme, tandis qu’en chaque femme il y a un homme !

Ces deux pôles s’enchevêtrent à l’infini, obligés de se contenter de trêves provisoires qui seront bien sûr constellées de haussement d’épaules (en France) et de gestes larges des bras (en Italie). Ou alors des cris silencieux de joie et de chagrin comme celui de Louise B., où un regard qui vient de loin s’ajoute au drame violent et proche de l’animalité qui est en chacun de nous. On ne peut pas tout raconter !

Marie-Noëlle

Pansé à la hâte, le visage aux lèvres grandes ouvertes sur l’intérieur, aveu du silence dans lequel résonne l’angoisse qui colle au ventre et envahit de ses tentacules l’être tout entier.

Dans l’obscurité profonde, se tapit le silence, enchaînement à la douleur ; absence électrisée, présence palpitante.

Sans regard, les yeux arrachés et vides, le corps absent… j’entends le silence qui appelle à être crié, le silence qui crie si fort que subitement j’en suis comme sourde. Mais le vide des yeux contraint le regard à se détourner pour n’être plus qu’à l’écoute du grand cri, du pur cri… Et soudain, une énergie intacte jaillit, le silence se rompt… Le cri ultime, le fracas aveuglant d’un appel : M’entends-tu ? Ouvre, je ne peux pas rester enfermé !

Éjaculation ! Laissez la place au Verbe !

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Louise Bourgeois et l’araignée 1995, photo Peter Bellamy, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Aujourd’hui, c’est avec un très grand plaisir que je publie ce texte écrit à quatre mains avec Marie-Noëlle Bertrand, « Un cri qui vient de loin », chez Le portrait inconscient.

Je la remercie du coeur de m’avoir proposé cet échange et d’en partager l’aboutissement sur son blog : La dilettante 

Merci, chère Marie-Noëlle,  pour avoir choisi l’art emblématique de Louise Bourgeois pour en saisir librement quelques suggestions. Merci pour tout ce que tu dis dans ton texte, qui a fait déclencher en moi des émotions complémentaires, comme si des yeux et de la bouche de la tête « hurlante » de Louise Bourgeois entraient et sortaient librement, bras dessus bras dessous, nos propres mots sincères.
Tels des cris subliminaux, nos mots s’étaient déjà rencontrés dans les tréfonds d’une rébellion partagée. 
Ils se retrouvent maintenant au-dehors, à la (rare) lumière d’un soleil hardi, sage et combatif à la fois ! 

Giovanni Merloni


(*) François Bon a été à l’origine de ces échanges le premier vendredi de chaque mois, que j’ai découverts alors qu’ils étaient coordonnés par Brigitte Célérier ; Angèle Casanova a pris le relais à partir de novembre 2014. Marie-Noëlle Bertrand remplace Angèle depuis le mois de novembre dernier.