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Giovanni Merloni, LA BOUE, 1973

Un monde d’enchevêtrements souples et harmoniques

En cette période de halte silencieuse et de paresseuse redécouverte du monde qui m’entoure, une petite escapade à Saint-Denis a sans doute représenté, pour moi, l’occasion pour m’enrichir, admirer et comprendre.
D’abord, j’ai dû briser une barrière. Un mur épais qui sépare Paris de cette commune de banlieue qui a dû se soumettre au fur et à mesure à la loi des vases communicants sans recevoir en échange que de lourds engagements.
Ce mur commence par la frontière invisible qui sépare, au cœur même de Paris, la Gare de l’Est de la Gare du Nord, suivant à peu près l’axe de la rue du faubourg Saint-Denis.
Si la Gare de l’Est est encore un sobre édifice qui s’intègre dignement avec la ville qui ne perd pas, ici, sa dimension typiquement parisienne, la Gare du Nord résume en elle-même tout le poids du passage à la dimension métropolitaine.

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J’ai essayé d’éviter tout cela en prenant la ligne 5 du métro pour attraper le RER pour Saint-Denis dans le sous-sol de la Gare du Nord, évitant ainsi, du moins en partie, l’immersion dans une foule gigantesque et affolée qui me fait parfois peur.
Ensuite, sur la rame du RER on revient à la rassurante expérience des trains pendulaires traversant les campagnes, où les gens petit à petit se rapprochent et se parlent.
On continue quand même à voyager dans le corps sombre de ce mur épais dans une alternance de tunnels, de murs de ciment et de clins d’œil sur des paysages urbains sans éclat où les rails et les fils dans le ciel sont parfois remplacés par la vue d’automobiles lancées sur des routes grises.

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En descendant du train, on constate qu’il s’agissait d’un trajet tout bref, mais psychologiquement long. Sortant sur le parvis de la gare de Saint-Denis, on a la sensation d’avoir beaucoup voyagé avant de plonger dans un endroit où les règles partagées de la vie de tous les jours ne semblent être plus les mêmes qu’au départ. On est bien sûr dans un endroit auquel la croissance tumultueuse de Paris hors de ses « remparts » a ôté toute harmonie originaire. Ce serait intéressant de reconstruire les phases de ce changement, à partir de premiers grands travaux de construction de l’abbaye de Saint-Denis autour de la moitié du XIIe siècle par l’abbé Suger, jusqu’aux années 70 et 80 du siècle dernier qui en ont progressivement « défiguré » la physionomie. Il est sûr et certain que même en présence d’une demande d’habitations et de bureaux en progression géométrique, on pouvait faire mieux !

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Une fois traversée cette place sans personnalité, j’ai été surpris par la vue de l’eau ! Malgré l’impact assez gênant des œuvres ferroviaires dans un endroit délicat, juste à côté de la Seine, le canal Saint-Denis est là. Un peu pressé par l’esprit d’abandon qui caractérise tous les lieux où des infrastructures sont bâties de façon brutale, le canal Saint-Denis garde encore sa poésie. En longeant ses eaux, on est poussés à reconstruire le réseau voulu par Napoléon et achevé une première fois en 1821 reliant la Seine de la hauteur de l’île Saint-Denis jusqu’à l’Arsenal près de la Bastille.
Ce petit tronc d’eau que je suis maintenant pour me rendre à mon rendez-vous n’est que le premier trait d’un système génial qui continue avec le canal de l’Ourcq, le bassin de la Villette et le canal Saint-Martin.
Je me suis dit alors que Saint-Denis garde en tout cas des signes évidents et aussi des trésors de son passé, telle la grande cathédrale où sont ensevelis les rois de France, tel le canal qui réalisa au XIXe siècle un parcours alternatif à la Seine, moins encombré de bateaux.

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Ensuite, j’ai fait un petit détour à la confluence entre le canal et le fleuve et suis revenu sur le quai de Seine. Là, ma surprise a été grande. Un grand immeuble moderne au « 6bis » a été épargné par la destruction, qu’on avait décrétée sur toute une vaste zone, grâce à l’initiative d’un architecte… qui a réussi à soustraire cet édifice à la faux mortelle… pour y installer une association d’artistes !
Voilà une belle exception qui confirme la règle assez redoutable de l’indifférence et de la délégation des pouvoirs ! Même dans un pays averti et civilisé comme la France, on bâtit parfois trop facilement et l’on détruit aussi avec trop de désinvolture. L’exception est très rare. Au-delà des institutions publiques qui se chargent quelquefois de donner une nouvelle destination et une vie inespérée à des architectures abandonnées, il est presque impossible de voir des privés, même rassemblés dans une association, bénéficier d’une chance pareille.

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Quand j’ai visité le deuxième étage du « 6b », quai de Seine à Saint-Denis où l’on avait installé une exposition collective des artistes résidants — titrée INCONNAISSANCE —, je suis resté très admiratif par leur travail, mais aussi par la beauté des espaces sauvés.
Là-dedans, parmi les échos de nos vies difficiles et de notre planète autodestructrice ne manquaient pas les témoignages abrupts et durs ni les abstractions typiques de notre culture occidentale qui se retranchent parfois dans une conception un peu trop cérébrale. Cependant, je partage tout à fait la plupart des choses que j’ai lues dans leur catalogue. Par exemple :

« Le présent inondé entraîné par le courant perd dans sa course des instants happés »

« Comment comprendre quand l’expérience échappe à la mémoire ? »

« Comment en aval le souvenir peut-il construire le savoir ? »

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Tsama do Paço, ELLE S’EFFONDRE SANS CESSE, 2015

Dans cette exposition collective, partout vivante et communicative, j’ai rencontré et aimé de mystérieux sables blancs (ELLE S’EFFONDRE SANS CESSE de Tsama do Paço) qui par l’écroulement de la terre ou la liquéfaction de la neige semblaient raconter l’incessant mouvement pendulaire de chaque existence, où l’espoir et la peine s’affrontent et s’alimentent à la fois.
Ensuite, dans une envoûtante chambre obscure, j’ai aimé GILLIAT III (d’Apolline Grivelet). Un aquarium qui m’a fait rêver des couches de vie que la nature peigne et sculpte dans les abîmes aquatiques et j’y ai retrouvé des œuvres graphiques ou plastiques absolument proches de mon esprit.

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Marion Richomme, TCHERNOBYL ABONDANCE

Ensuite, la vision aérienne m’a touché d’une Tchernobyl en céramique réalisée par Marion Richomme. Une œuvre au parcours assez singulier — très riche de contraintes et de recherches fouillées, en hommage à la mémoire et à la nature d’un lieu qu’on ne pourrait plus symbolique — où l’abstraction de transformer Tchernobyl en une goutte d’eau ou de lave qui coule sinueuse au milieu d’un univers tout à fait sombre, fusionne avec un véritable sentiment d’amour. Car, en fin de compte, cet endroit « damné » et refoulé à jamais de la face de la terre ressuscite ici, telle une île de pierre lumineuse, un sourire qui nous invite à la vie !

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Michel Soudée, MUE 19, 2016

J’ai beaucoup aimé, ci-dessus, la « main-patte » d’un homme-plante ou tout simplement d’un homme en train de changer de peau. Une main gravée sur la grande page blanche par Michel Soudée. S’agissant d’une œuvre graphique, j’imagine qu’elle fait partie d’un discours narratif et philosophique assez riche que j’espère connaître un jour, dont je devine déjà quelques éléments : le rôle primordial de l’homme ; l’importance du geste essentiel ; la dialectique entre les deux vigueurs du corps et de l’esprit, voire la force et la faiblesse et enfin la dimension solitaire originaire de l’homme évoluant vers sa dimension sociale.
J’ai ensuite découvert que ce même geste — animal et humain, brusque et raffiné — que Michel Soudée exaltait dans son dessin au grand format, avait un rôle central dans le grand tableau à l’huile qu’Émilie Sévère avait installé sur la paroi opposée de la même salle !

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Émilie Sévère, TOPOS

Il s’agit d’une œuvre importante et pourtant légère, où le déroulement du monde expressif d’Émilie Sévère ne se traduit jamais dans l’horreur du vide ni dans la recherche de symboles ou d’emblèmes. C’est une histoire de vie et en même temps, comme le dit le titre, un « topos », c’est-à-dire une œuvre exemplaire où se rencontrent les thèmes primordiaux de son univers pictural. On n’y voit aucune pédanterie ni rigidité, comme s’il n’y avait pas le souci d’une représentation lisible et compréhensible, tandis qu’au contraire il suffit de prêter attention à chaque mouvement du tableau pour y découvrir un corps, un visage, une figure, un paysage et, en même temps, une nature riche de méandres et de découvertes.
Si donc ce grand tableau semble naviguer vers une expression « informelle » et de quelque façon « abstraite », ses composantes figuratives et humaines en constituent la véritable substance et la force. Parce qu’on a à faire, bien sûr, avec des couleurs qu’on ne pourrait plus libres de se juxtaposer et se marier en mille modalités « amoureuses ». Mais ces couleurs n’auraient jamais leur force désenchantée s’il n’y avait dedans un dessin parfaitement maîtrisé qui a juste la sagesse de se fondre pour mieux disparaître.

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Émilie Sévère, TOPOS (part.)

Après avoir longuement observé ce grand tableau recouvrant la paroi de fond et la paroi adjacente de la plus grande salle d’exposition, je me suis demandé si Émilie Sévère aurait eu la même liberté d’expression et la même joie de construire des histoires de rêve en dehors de cette chance unique de pouvoir créer dans un espace semblable.

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Oui, Émilie Sévère, grâce à son extraordinaire talent, a sans doute élaboré hors d’ici des œuvres également merveilleuses. Elle en fera encore.
Cela n’empêche que je suis resté sans souffle devant cette « paroi infinie » et que ce monde d’enchevêtrements souples et harmoniques était parfaitement cohérent avec cette salle sobre, cet immeuble juste et son petit contexte urbain encore préservé.

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Giovanni Merloni