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Image empruntée à un Tweet de Laurence L (@f_lebel)

Une chemise laissée libre de voltiger au vent

Entre-temps, cette fleur solitaire m’a fait penser à la beauté de la vie et de la mort…
J’espère que vous me pardonnerez d’avoir eu la hardiesse de juxtaposer ces deux beautés ô combien différentes ! D’ailleurs, très rarement la beauté reflète le bonheur. Si cela arrive, il s’agit la plupart des fois d’un bonheur passager.
Évidemment, la fleur, symbole irremplaçable du caractère éphémère de la beauté, n’était là pour rien…

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Image empruntée à un Tweet de Laurence L (@f_lebel)

D’abord, cette fleur évoque en moi une belle chemise de soie blanche ayant une épingle d’or sur le cœur, qu’une jeune femme, modèle d’un très célèbre peintre a laissé libre de voltiger au vent au milieu d’un pré avant de participer au fameux « déjeuner sur l’herbe ».
Ensuite, je pense à deux peintres.
Celui qui se laisse aller à la description de la scène inquiétante où la joie de la désacralisation se mêle à la rage, forcément apprivoisée, de la jalousie et de l’envie de tout un chacun.
Celui qui observe longuement la chemise voltigeant sur une canne… avant de se décider — de ses mains égarées et de but en blanc imprécises — à la « remettre » sur le buste inoubliable de cette femme éclipsée qu’il aime et regrette furieusement…
Ou alors il ne s’agit que d’un seul peintre, qui préférerait abandonner ses pinceaux et détourner son regard de sa composition blasphème et redoutable pour fixer à même l’herbe ces pétales lisses et luisants.
Par cette fleur solitaire, le peintre est amené à traduire la beauté de la réalité éphémère pour la transférer sur la réalité éternelle (ou presque) du tableau. Tandis qu’il traduit, le peintre trahit, inévitablement, car il est obligé de trouver un langage adapté à fixer une fois pour toutes une beauté qu’on ne pourrait plus fuyante…
Obligeant sa femme à participer, nue, au « déjeuner sur l’herbe », il a trahi lui-même, même s’il l’a fait au nom d’une beauté universelle, destinée à flotter en dehors de l’espace et du temps.

003_img_9196Romano Reggiani (1942-2016)

Mais cette fleur solitaire évoque aussi, en moi, un pitoyable linceul blanc déposé, telle une dernière chemise, sur le corps sans vie d’un de mes amis les plus chers.
Celui-ci était à la plage, en Toscane, le 8 août dernier, en train de nager contre des vagues à peine crispées, pas loin de la rive, à quelques mètres de sa femme et de ses deux enfants déjà grands. À l’improviste, sans qu’il y eût un signal quelconque de malaise ou de difficulté, on a vu arriver sur la plage un corps qui flottait, étendu sur le fil de l’eau comme quelqu’un qui dort.
« Il n’a pas souffert ! Il ne s’est aperçu de rien ! » On dit toujours comme ça, et cette scène effrayante jouit aussi, paradoxalement, d’une souveraine beauté.
Romano Reggiani était un homme grand, costaud, ayant largement donné aux autres de ses mains de « sculpteur d’idées ». Il n’avait pas été épargné par les invisibles crispations que le temps laisse avec indifférence sur son chemin. Mais son enthousiasme, ne faisant qu’un avec une fantaisie irrépressible, ne semblait pas s’en apercevoir. Voilà ce qu’on m’a raconté, pour m’aider à accepter cette disparition violente et inattendue. Pour recomposer un peu mieux l’histoire de cet homme qui, entre-temps, n’a pas changé par rapport à ce que je me souviens de lui.
Il me semble un peu étrange, sincèrement, de parler de Romano en cette langue française qu’il ne fréquentait que très rarement, même s’il s’agit d’une langue assez proche à son dialecte bolonais, l’un des infinis dialectes de la vallée du Pô formant dans l’ensemble, selon Dario Fo, ce « grammelot » qu’un Français pourrait comprendre avec juste un petit effort. Il me semble aussi anachronique et peut-être déplacé, de ma part, d’écrire de lui, de le faire connaître en deux mots. Mais je m’autorise à le faire, suivant une idée à moi, dont je suis sûr et certain : pendant la vie et après la vie, certains liens restent comme autant de phares dans notre esprit comme dans notre âme. Combien de fois me suis-je souvenu de Romano, de ses conversations avec Francesco Curtarello auxquelles j’assistais ? Je reviens aussi, très souvent, à certains mots ou phrases, échangés directement entre nous, qui s’installent dans les passages, difficiles ou heureux de nos vies parallèles comme autant de pierres milliaires. Si je me suis périodiquement arrêté à remémorer sa grande maison au beau milieu de la campagne à San Giorgio di Piano, à écouter sa voix de fumeur, à reconstruire dans l’esprit son visage rougissant de soleil et de force, si je ne peux pas oublier ses certitudes inébranlables, sa bienveillance et sa chaleur envers moi, il est bien probable que de temps en temps se soit souvenu lui aussi de moi.

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Tout disparaît, et mon service pour rendre aux vivants l’image de cet homme disparu sera forcément inadéquat, beaucoup moins efficace qu’une seule photo, tandis que ma lacuneuse description ouvrira la voie, comme pour le peintre, à une nouvelle trahison. Une double trahison même. Parce que je ne vais pas trahir que la langue d’origine de cet homme et de nos rencontres remontant aux années bolonaises, je vais trahir aussi l’image que mes amis de Bologne se sont forgée de moi.
« Partir c’est mourir un peu », dit la chanson. Donc, partant à l’étranger, en me « perdant » dans les méandres de ce Paris convoité, dans ma condition de « réfugié gâté » j’ai sans doute disparu dans une espèce de brouillard que personne n’a envie de pénétrer. « Que nous veut-il, ce « parisien » ? » se demanderaient sans doute mes amis s’ils savaient que je parle de Romano en français. Ce serait trop compliqué de leur expliquer qu’à présent je m’exprime mieux en mon français incomplet plutôt qu’en mon italien maternel. Voilà alors que je ne dis rien à personne et ne renonce pas à dire ces quatre mots quand même… que cela reste entre nous !
Romano Reggiani, que ses amis de jeunesse appelaient « Yuma » était un orgueilleux et très positif rejeton de cette grande et glorieuse famille du parti communiste en Emilia-Romagna, tandis que mes origines romaines faisaient de moi un « parvenu » de ce même monde-école de vie. Cela n’empêchait que je fusse admis à participer à la même expérience de bonne administration de l’urbanisme et du territoire à laquelle Romano travaillait. Nous avons partagé les mêmes idéaux et, forcément, les mêmes illusions, mais aussi la joie indélébile de voir réalisés beaucoup de projets qui sont restés des rêves en d’autres contextes.
Nous avons eu, je crois, deux vies parallèles. Nous avons partagé les mêmes soucis de la profession et du rapport à un monde qui change réduisant de plus en plus les marges pour le faire bien. La dernière fois que je l’avais vu, c’était en 2003, lors d’une visite à Bologne, suivie par une escapade dans cette même plage toscane… Peu de temps depuis, le premier mai 2006, j’ai arrêté, tandis que Romano a continué opiniâtrement jusqu’à cette mort qu’il n’attendait pas.
« Il est mort sans lâcher prise ! » m’a dit mon ami Francesco.

Voilà pourquoi sa mort peut être chantée comme une belle mort.

Par un hasard qui ne peut pas être ignoré, il est mort justement le 8 août, une journée, celle du 8 août 1848 qui nous rappelle l’extraordinaire héroïsme des Bolonais vis-à-vis de l’armée autrichienne. S’il le savait, il en serait consolé. Parmi les nombreuses personnes dont j’ai toujours admiré l’esprit et la cohérence idéale, Romano Reggiani a été sans doute l’un de représentants les plus sincères et courageux d’un peuple qui ne cède jamais au conformisme ni à l’indifférence. Mais on doit aussi lui reconnaître une grande ironie, s’il a écrit, tout récemment, « Et fiat porcus« , un hommage raffiné et intelligent à la culture du porc, au centre de la tradition alimentaire spécifique de l’Emilia-Romagna.

« Quand on nous enlève les camarades de notre jeunesse et de notre vie nous nous apercevons que tout le temps à notre disposition nous le brûlons dans l’habitude, dans l’exploitation, jour après jour, des devoirs liés au quotidien », m’a écrit une très chère amie de Bologne. « Nous ne nous occupons qu’à ranger, à respecter les engagements et les contraintes de la bureaucratie, des impôts, des fournisseurs de services. Un ennuie et une gêne mortels. »

Version 3

Giovanni Merloni

TEXTE DE L’ARTICLE EN ITALIEN