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Bologne, via del Riccio (rue du Hérisson)

« Jamais je ne le saurai, parce que je ne serai pas là… »

Entre-temps, j’ai la sensation de désapprendre à exprimer ce qui me touche intimement. Ou alors c’est la conscience de n’avoir jamais dit jusqu’au bout ce que j’avais envie et nécessité de dire. « La langue aidant » : voilà une expression fausse et inefficace ! La langue en elle-même n’aide pas les êtres humains à s’exprimer jusqu’au bout. Elle les pousse, au contraire, au fur et à mesure qu’ils en obtiennent la maîtrise, à trahir la vérité en l’édulcorant ou l’abandonnant à elle-même comme s’il s’agissait d’un objet mal fichu.
Pour écrire, il faut avoir surtout du courage. Est-ce que j’en ai ?

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Bologne, Promenade vers San Luca

Entre-temps, je voulais vous parler de la nostalgie que des événements récents ont déclenchée en moi. J’avais alors essayé d’expliquer la nature de ma nostalgie à moi, jaillissant du manque d’une personne ou d’un groupe d’amis sinon d’une foule de camarades, réunis en assemblée ou rassemblés en cortège pour fêter l’humanité ou pour lutter contre la guerre, par exemple.
Je voulais revenir sur mon sujet primordial, celui de la nostalgie pour une « ville-personne » que je ne cesserai jamais d’aimer et regretter.
Mais les mots s’amoncellent les uns sur les autres jusqu’à former une barricade encore plus inextricable que celles de 1848. Il me faudrait un livre entier pour exprimer efficacement les nombreuses facettes de ce que j’appelle « nostalgie ». Mais c’est un travail long, qu’on ne peut pas couper en épisodes pour le faufiler dans un blog. Cela m’empêcherait d’ailleurs de répondre à la contrainte indispensable de faire rigoureusement disparaître, comme le ferait Georges Perec, le mot honteux (nostalgie).
Devant une telle difficulté, j’ai alors décidé de m’aider avec quelque chose d’évident, capable d’aller bien au-delà de mes mots et même de les réfuter.

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Bologne, via Petroni

Quand j’observe la photo ci-dessus, par exemple, ce n’est pas seulement la chaleur humaine de l’arcade qui m’attire comme un aimant, c’est la lave basaltique qui revêt le sol d’une couche rose, lumineuse, dont je connais la consistance souple et élastique sous les chaussures. Il me suffit de reconnaître en cette promenade un parcours connu, dense de souvenirs (de mari, d’amant, de père ou de camarade) ; il me suffit de savoir combien je me sentais « chez moi » quand je plongeais ici, exactement, dans cette arcade au croisement entre via Petroni et via San Vitale… pour effondrer dans un état d’impuissance et de malaise :
« Je ne peux pas être là ! Je ne peux surtout pas m’y rendre d’un instant à l’autre, même en changeant de parcours, allongeant le pas, courant si nécessaire. C’est impossible ! »

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Lucio Dalla, Francesco Guccini et Roberto Vecchioni

Me rendant sur You Tube, je peux me faufiler sans être vu dans ce bistrot qu’à Bologne on appellerait « trattoria », en y retrouvant trois chanteurs très célèbres de ma même génération : Lucio Dalla, Francesco Guccini et Roberto Vecchioni. Cette scène, que je n’hésite pas à appeler incontournable, ramène, dans mon présent de quarante ans depuis, un monde qui n’existe plus, dont je ne regrette pas seulement la générosité de la jeunesse, mais aussi, surtout, l’humilité et le partage évident de goûts extrêmement simples. En 1977, les trois chanteurs étaient déjà bien connus et aimés en Italie. Là, dans cette petite « scène de vie » ils se comportent tout à fait spontanément comme trois gamins à l’école buissonnière… Le sentiment de joie indicible que provoque en moi cette interprétation de la célèbre chanson Porta Romana pourrait alors se résumer en une phrase assez redoutable :
« Ce qui compte c’est de saisir le présent au vol, de profiter de la joie immense que peut offrir un moment de partage et de complicité. Le document qui garde ce présent révolu et perdu possède d’ailleurs, en lui-même, la force d’évoquer une époque que d’autres aussi ont vécu… »

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Francesco Guccini et Roberto Vecchioni

Donc, si je regarde la photo d’un lieu bien connu et chéri, je peux arriver à avoir l’embarrassante sensation d’y être, tandis que si j’assiste à un film tourné dans un contexte familier où tous les éléments contribuent à rendre la saveur unique de la convivialité dans le même temps, le même espace et le même lieu, j’ai sans doute, jusqu’aux larmes, l’émotion d’y avoir été.

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Lucio Dalla

Le même ressort se crée dans mon cœur sensible quand je relis une poésie. Là aussi, le présent est figé et même embaumé comme dans un film. Or, la plupart des poésies du temps de Bologne restent là, accrochées aux murs de cette ville insaisissable. Elles font partie de moi et elles sont aussi, pour moi, inaccessibles. Comme cette arcade, via Petroni, ou cette trattoria où les trois mythes de la chanson bolonaise se donnaient souvent rendez-vous.
Mais j’ai une poésie très importante pour moi où cette règle se brise ou prend d’autres allures plus compliquées. Parce que là, plongé dans cette Bologne qui était alors ma ville à moi — la ville d’où je n’envisageais absolument pas de partir à nouveau —, je vivais une autre étrange nostalgie, où la jalousie se mêlait à l’envie :
« Jamais je ne le saurai (ce qui t’arrive là-bas) — par ce que je ne serai pas là… »

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Giovanni Merloni, Le printemps (part), 1975

Afrique

I
Au-delà de l’écume copieuse
s’effondrant parmi les mouettes et les requins
la proue de fer se laissera emporter
par le tourbillon de la hâte
et le précipice des nœuds.

Au bout de moult fonds marins
brisant le silence du bateau corsaire
surgira, blanche,
une passerelle inconnue,
écrasée par le va-et-vient
agile et léger
de silhouettes et valises
se promenant sur le fil, indifférentes
au vacarme des moteurs
aux péremptoires clameurs
surgissant des étalages
de melons et bananes.

Tu glisseras, attentive
à chaque homme, à chaque costume
épiant ta surprise
devant l’éclosion soudaine
d’autant de figures et de voix.
En courant, tu écriras
le récit stupéfait du tourbillon
de tes pas nonchalants et légers
parmi les gens d’Afrique,
de cet étourdissement
de couleurs et d’odeurs
parmi les fumées de la drogue
les bouffées de poussière et de vent.

Tu fermeras les yeux
pour photographier
ce que tu n’arrives pas à voir,
tu les rouvriras
pour te découvrir heureuse,
ou alors tu trébucheras, tombant
le tête première
dans la mer épaisse du port.

Tu te sauveras ? tu mourras ?
L’ont t’amènera, blanche,
au-dessus des têtes ?

Jamais je ne le saurai — parce que je ne serai pas là.

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Giovanni Merloni, Voyage en scooter, 2013

II
Au milieu d’un nuage de sable et de confettis
un cirque gigantesque est parti :
un cheval à deux roues, noir et rouge
va courant, apeuré
délabré et solitaire
au bord des arbres que le vent a courbés.

À demi endormie tu t’appuies,
confiante, sur l’épaule noire de cuir
en avalant l’eau le soleil le vent
et cette voix si tendre
qui, lugubre, va et vient
se faisant juste entendre :
« Ne pars pas… Attends-moi !
Ne vois-tu pas que je suis déjà là
en bas de l’escalier
prêt à te prendre ? »

Tu t’étends, résignée
sur la selle arabe, t’accoutumant,
paresseuse, au rythme du désert
et ton regard caresse, entrouvert
les visages noirs de soleil
se promenant aux côtés
de la piste africaine. D’un coup
tu reconnais mes cheveux
la courbe pensive et boitante
de mon solitaire destin.

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Bologne, via Indipendenza

III
Mais tu es encore ici, en Italie
voyageant
au milieu d’une plaine sans couleurs,
sur la route aveuglante du sud
où je ne vois que l’ombre
caressant l’asphalte
d’un bolide élastique
d’où pointent identiques
deux casques irisés
qui se parlent, empressés
ou alors, cognant à l’unisson
contre de tristes encombres
tragiquement se taisent.

Combien de temps doit-il durer
mon égarement ?
En quel moment d’un jour réel
tu descendras de cheval ?
À quelle heure, en sueur,
tu sortiras de ton scaphandre
comme Vénus de sa coquille ?
Et quand te montreras-tu,
femme d’un autre, enfant d’un autre
sœur d’un autre,
nue et spirituelle
dans mon écran ?
À quelle heure avons-nous fixé
notre rendez-vous mental ?

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Bologne, via Indipendenza

IV
À l’heure « hache » tu partiras pour de bon
en brisant les lignes du ciel.
À distance, j’entendrai une déchirure :
mon fantôme incommode
tombera de voiture
mais aussitôt il se relèvera
tout en époussetant son veston.
Juste quelques bleus
m’auront coûté nos rêves,
trois fois je te saluerai
trois fois je te rendrai
ce baiser volé
trois fois, délice de mon passé
émigrera de mon corps essoufflé
un soupir désespéré.

Tu me laisseras seul
mais toi aussi tu seras seule
quand tu dirigeras tes yeux à terre
et que tu trouveras
parmi les ombres voltigeantes
mon nom : un billet
froissé, une souillure de couleur
un petit geste.
Que seront vides alors les mots
retentissants dans les tunnels gonflés
dans le feu follet des mirages
le mots que pulvériseront les ailes grises
de l’avion africain !

Tu me laisseras un volumineux espoir
à consommer lentement
mais ce sera opiniâtre, grossier
le ver rongeur du désespoir :
tu partiras avec un homme de bois
tandis que moi, resté à terre
je construirai un château sans parois
en boules de sucre et verre
où je garderai, bien cachée
ma pensée dominante.

Impeccable et sincère
habillé en blanc, je sortirai dans la rue
et marcherai sans cesse
sur les quais sans espoir
d’une gare consacrée à l’ennui.
En ce temps spasmodique
par une avidité boulimique
je déchirerai un à un les mêmes jours
que tu avaleras gentiment
sur le haut tabouret brinquebalant
de ton long comptoir africain.

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Bologne, via Indipendenza

V
Arrivée en Afrique
tu déjà te renfermes
dans un coin solitaire
essayant de saisir, en vain
au milieu des lueurs et des nuées
les tambours lointains.

Mais Bologne n’a pas
de voix, elle réussit seulement,
par d’efforts généreux,
à lancer juste de rabougris
signes des mains. Quant à moi,
je ne suis pas capable
de parler. La tête
entre mes doigts, gémissant,
je poursuis ton ombre
qui paraît et disparaît,
mais je trouve sous les arcades
l’Afrique
au-delà des collines
l’Afrique
parmi les âmes foutues
et les soldats inconnus
l’Afrique !

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Bologne, via del Pratello

VI
Hier, tu es déjà rentrée
touchée (gravement, durement)
par le mal d’Afrique, incertaine
(visiblement, cruellement)
sur quoi faire.
Tu ne m’as rien raconté
même si, distraite et assommante
tu as déroulé un tapis rugueux
coloré d’histoires luxuriantes
et fumant d’anxiété.

Hier, saine et sage,
l’Afrique a ramené ici
ta silhouette sauvage
déjà prête à frôler, ravie,
les parapets de pierre
et les vieilles portes cochères
libre de regarder, malicieuse
les persiennes entrouvertes,
les rideaux de lierre
patronne d’afficher, douteuse
un feint gêne, une modeste surprise
devant l’insouciance heureuse
de la clé qui nous ouvre, agile,
une chambrette exquise.

Hier, une nouvelle envie douloureuse,
malade d’Afrique elle aussi,
nous a accueillis sans compliments
nous faisant rouler sans accidents
dans un ruban gai et indifférent
de sable d’or.

Dieu seul le sait
si l’Afrique qui encore bouge
au dos de ta route enrubannée
c’est la même que j’invente pour toi.
Dieu seul le sait
si jamais elle sera remplacée
par ce monde d’arcades et toits rouges
par ces calmes rumeurs sans émoi :
cette Bologne que sans doute tu vois
par le sable du désert inondée !

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Bologne, via del Pratello

Giovanni Merloni