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001_zibaldone-04-180 Image empruntér à un tweet de Laurence (@f_lebel)

L’apprenti écrivain

Son livre est une grande boîte à remplir d’objets et de « significations ». Dans son imagination, notre « amateur » ne sait pas renoncer aux couleurs, aux bruits, aux odeurs qu’il juge indispensables à rendre moins insignifiante que possible la « situation » qu’il couve dans sa tête. Voilà pourquoi il songe à une boîte blanche, sans ruban ni trous pour l’air, assumant en certains endroits la pâleur grisâtre du carton-pâte. Son « container » est lourd, mais, puisqu’il est fragile, on ne peut pas le rouler sur une pente comme si de rien n’était.
En cette journée ni chaude ni froide, le chemin est pourtant bref et le parcours aisé. Les vêtements qu’il porte sont assez confortables, tandis que ses chaussures se révèlent comme deux coussins lui cachant les aspérités des cailloux, les verres pointus ou les excréments (dans un livre, ce dernier mot l’aidera sans doute à contourner des expressions plus crues).
Où est-il son problème ? Notre aspirant-écrivain n’a pas encore écrit un véritable livre. Il pense par conséquent que la boîte blanche est encore vide. Tandis qu’au contraire elle est pleine de fond en comble, déjà prête à s’ouvrir à certains endroits. C’est quelqu’un d’autre qui l’a remplie, non lui. Donc, au nom d’une superstition qu’il est le seul à connaître, il n’est pas du tout anxieux de voir ce qui se cache là-dedans. Il ne songe pas non plus à égrener un chapelet pour reconstruire l’un après l’autre tout ce qui pourrait sortir petit à petit de la fissure qu’il vient de découvrir sur le fond de la boîte : des objets personnels, des grumeaux de souillure et, qui sait ? même des cadavres ne faisant qu’un avec les vieilles choses qui ont le pouvoir de réduire l’estomac à une sombre courette sans fenêtre.
« Basta, je vais deviner ! » se dit l’apprenti écrivain, avant de décider de remplir lui-même, par la seule force de son esprit, une autre boîte d’égale taille et couleur. « Quand j’aurai terminé, conclut-il, je pourrai en connaître et apprendre par cœur (distinctement ou indistinctement) le contenu ! »
Dans la bibliothèque d’un professionnel récemment décédé, un livre qu’un cher ami lui avait donné s’est réduit désormais à une cote jaunie et à une dédicace. Les enfants du professionnel, plus ou moins grandis et « placés », gardent jalousement cette cote au titre décoloré, n’ayant rien d’accueillant, pour l’unique raison qu’il s’agit d’un « objet de famille ».

002_fenetre-02-180Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Voyant ces choses décourageantes, ce véritable soupirant se laisse emporter par l’orgueil : « Mon but sera alors celui de ne pas arrêter d’écrire à l’instant où j’aurai dit tout ce que j’ai à dire. Il ne faut pas lâcher prise ! » Parce qu’ensuite son cerveau devra bien marcher en quête de mots adaptés pour parler du livre, de façon que le livre fasse parler de lui…
Il est désormais convaincu que son livre sera enfin un objet accompli comme les autres, qu’il sera capable d’absorber en quelques heures l’attention du lecteur tout au long de l’itinéraire prévu. Il ne donne aucune importance à la trame, il en adoptera une au hasard. L’important c’est que le livre reste sculpté dans la mémoire du lecteur. Tant pis pour lui s’il est saisi par des états d’angoisse durables…
Enfin, il le lâchera, avec nonchalance, sur le parapet de pierre d’une visite guidée, imaginant qu’ensuite un million de fourmis le porteront en triomphe sur leurs épaules avant de le glisser bruyamment dans l’Oreille de Denys. Certes, dans sa volonté incertaine, le passionné d’écriture juge déjà perdu son livre, désormais en train de rouler, tout comme son adoré stylo, dans le lieu où tout se perd, là où jamais il ne sera en mesure de le retrouver (il avait été aussi le propriétaire d’un appareil photo semi-professionnel, d’une Vespa et d’un beau ballon de cuir). Ou alors, pense-t-il douloureusement, son beau livre fera l’objet de graves mutilations et d’impitoyables recyclages. Les pages centrales, par exemple, feront la fortune de quelques « bestsellers » américains (d’où l’on tirera des films tous les dix ans). L’introduction sera joyeusement effeuillée comme une marguerite de façon que chacune de ses pages puisse être destinée au hasard à l’un ou à l’autre parmi les passants. Les deux parties initiale et finale resteront, au contraire, opiniâtrement accrochées à la couverture, dans une pathétique solidarité de survivants.
Empruntant la voix et le recul à un professionnel, l’amateur parle maintenant de la perte presque certaine de ce patrimoine de mots (et de mondes). Mais après, réfléchissant, il reconnaît son incapacité d’affection totale à ce que lui-même a créé. D’ailleurs, s’il en était capable, il ne serait pas qu’un prétendant…
« Le professionnel vend, donc il possède une grande cave aérée ainsi qu’un livre de comptes. Quand il se sépare de sa créature avec des gestes mesurés et, certes, une satisfaction compréhensible, il sait que son “produit” est achevé, donc il ne prononce que trois mots : “ça peut aller”. En même temps, il va déclarer que son œuvre est “ouverte”, prête à être “transmise”. Un livre qui donnera l’envie d’en lire d’autres, un livre que quiconque pourra “utiliser” et “continuer” ».
Notre ami, au contraire, a l’habitude de donner en cadeau (de façon désespérée), ou alors de laisser tout disparaître (de façon heureuse). Il reste tellement ébloui par un compliment impromptu, qu’il laisse se dissoudre en l’air tous ses efforts de soustraire son livre à la consommation immédiate…. Tandis qu’il devrait sagement attendre que le livre soit vraiment accompli et que les actions les plus opportunes se déclenchent, pour lancer cet « objet » dans une orbite plus vaste, plus utile au monde.

003_manege-03-180Image empruntée à un tweet d’Anne Mortier (@AnneMortier1)

Il considère tout cela comme négligeable, il n’arrête pas de poursuivre sa fatigante montée tout en peaufinant dans son esprit les infinis détails d’un livre qu’il n’écrira jamais. Pourtant il demeure fier de son dernier collage ou alors de son billet de souhaits, ou enfin de ses belles fables qui sortent — ça, oui ! — de l’âme extravagante de l’artiste-né qu’il est.

Giovanni Merloni (1978)