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001_ziba_002-01-180 Edmé Bouchardon (1698-1762) Cheval, dessin à la sanguine faisant partie des études préparatoires pour la grande sculpture en bronze du roi Louis XV, successivement détruite par la Révolution française.

Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour…

Dans un endroit assez reculé de l’Ouzbékistan, où l’usine d’armes secrètes du tzar grossissait à vue d’œil au sommet d’une sombre colline, le soldat Jerkov avait une liaison passionnée sinon carrément amoureuse avec Katioucha, une petite amie jeune et belle qu’il avait connue lors d’une permission dans la ville basse. Chaque jour, au couchant, au lieu de monter la garde à l’usine, le soldat Jerkov enjambait l’enceinte qui faisait quatre mètres de haut. Par-delà ce mur noir, il retrouvait son vélo en piteux état qu’il enfourchait d’un air malin avant de s’aventurer dans l’allée en terre battue. La route était en descente, et chaque fois qu’il s’y risquait, courant comme un fou au milieu de son sillage de poussière, le soldat Jerkov se laissait emporter par une pensée toujours égale à elle-même, sauf de petites variantes dictées par l’inconscience ou la peur : « Pendant l’allée, tout coule parce que je suis frais et reposé comme un gardon. Cela me coûte rien que d’enjamber le mur, ensuite le bonheur qui m’attend est tel que je ne m’aperçois même pas si je pédale ou si je vole. D’autant plus qu’il y a la descente ! Sur la route du retour, au contraire, je suis fatigué, mélancolique, car je vois droit devant moi la gueule grise et inflexible du capitaine Voronov dont je n’attends que des reproches et des menaces. Maigre consolation, pour moi, si je constate combien le tzar m’a éloigné de chez moi et me dis qu’à ce point-ci même la Sibérie ne changerait pas grand-chose… Il ne me reste désormais qu’à pédaler péniblement, toujours en montée ! Mon voyage de retour est tellement fatigant que lorsque j’arrive, épuisé, au pied de ce mur de quatre mètres, ma pensée s’envole jusqu’à ma petite mère, assise auprès de la radio dans notre minuscule appartement de Saint-Pétersbourg. Je me souviens alors de son empressement et de ses caresses et j’ai envie de pleurer… »
Et pourtant, au pied de ce mur, la lune resplendissait dans le petit coin d’où le soldat Jerkov entamait, par une impressionnante régularité, son escalade nocturne. Avec le petit rayon blanc paraissait aussi, immanquablement, par voie télépathique, la figure pensive de Ekaterina Ivanovna, la jeune femme exquise dont il venait juste de se séparer. Offrant à ses lèvres ses joues parfumées, Ekaterina n’hésitait pas à proférer, d’un sourire d’interrogation, « Bon courage ! » Pendant un instant, un tel coup de fouet, même accompagné par le souffle énergique de l’amour, était à chaque fois en mesure de lui briser les jambes. Mais ainsi, voyant de façon réaliste ses propres craintes dans les yeux, le soldat Jerkov pouvait rentrer dans le présent de sa vie et trouver aussi la force nécessaire pour escalader à rebours le redoutable mur, même en sachant que de l’autre côté le capitaine Voronov l’attendait avec une longue liste de corvées spécialement conçues pour lui.
Combien de temps dura-t-il son spasmodique va-et-vient ? Le temps dont la lune a besoin pour accomplir son ellipse autour de nos têtes. Car la première nuit de la lune nouvelle le soldat Jerkov avait rencontré au pied du mur une troupe d’ouvriers et de policiers prêts à l’écraser à la moindre résistance. Cette fois-ci il ne fut pas obligé d’escalader les pierres pointues s’égratignant les doigts contre les verres et les briques plantées de travers. Il rentra dans l’usine par la grille principale. Ensuite, pendant le temps interminable d’une autre révolution lunaire il ne put se nourrir que de pain tandis que l’unique boisson qu’on lui offrit ce fut l’eau amère d’un puits abandonné.

002_ziba_002-02-180 Des lettres de l’alphabet étalées devant une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Pendant l’enfermement, le soldat Jerkov ne songeait qu’à elle, Katioucha, seule dans le faubourg au bout de la descente. « Elle va se dire sans doute que je suis mort ! » En fait, le jour de son arrestation, il y avait eu une explosion dans l’usine. Un horrible grondement d’où avait jailli un essaim coloré de feux d’artifice. Tout autour dans un rayon d’un kilomètre la voix avait couru qu’un homme avait succombé pendant cette disgrâce. Mais le soldat Jerkov ne pouvait pas savoir qu’Ekaterina était venue le chercher, tous les jours. Depuis son petit hublot barré, il ne pouvait pas la voir ni entendre le froufrou de sa jupe. Parce qu’elle, pour monter jusqu’à l’usine, faisait un tour large, beaucoup moins fatigant que le sien. Toujours est-il qu’à chaque fois Ekaterina pleurait jusqu’au désespoir. En fait, dès qu’elle atteignait la grille avec toute l’innocence de son amour, personne ne voulait lui dire si le soldat Jerkov était mort ou encore vivant.
L’avant-dernier soir de sa détention, le soldat Jerkov s’était endormi au milieu des cent feuilles où il avait gravé avec le sang son hurlement désespéré : « Tu me manques, Katioucha ! » Mais un vacarme de voix sans discipline l’avait brusquement réveillé. Trois gamins de la ville basse s’évertuaient à tourmenter son vélo. Vexé, fâché, embêté même, le soldat Jerkov avait rompu le silence qu’il s’était jusqu’alors imposé : « Voyous ! Voleurs, assassins, vous verrez ce que vous verrez quand je sortirai ! » Pour toute réponse, l’un des trois avait dévissé la sonnette du guidon de la bicyclette et par un lancement précis et inexorable, l’avait lancé vers lui, le frappant sur son front.
Assommé par ce corps pointu, le soldat Jerkov dut attendre une demi-heure avant de comprendre que cet objet lisse et rond, désormais inutile comme son vélo, pouvait par contre…
Depuis un temps immémorial, dans son cachot, quelqu’un de ses prédécesseurs avait laissé au-dessous du lit un rouleau de ruban adhésif. Ce fut ainsi que le soldat Jerkov, ayant vu fabriquer sous ses yeux tous les engins possibles et imaginables, enveloppa la pauvre sonnette cassée et souillée de son sang dans un amas de feuillets collés qui disaient tous la même chose : « Tu me manques, Katia ! » Et, quand la nuit arriva, le soldat Jerkov s’assura d’abord que personne ne pouvait le voir ni l’entendre… Il attendit que la lune croissante illuminât le centre de sa descente chérie, sa véritable complice… et il jeta là-dedans sa petite bombe…
Le soldat Jerkov savait bien sûr que Katiuscha l’attendait encore, entre chien et loup, au bout de la descente, même si vingt-huit jours et vingt-huit nuits s’étaient déjà écoulés. Quant à Katioucha, après avoir pleuré à verse, elle avait cessé de s’arracher les cheveux pour adresser enfin au ciel, elle ne savait pas pourquoi, son sourire confiant. Quand elle vit la boule de papier et poussière lui tomber à grande vitesse au milieu des jambes, elle comprit que son soldat n’était pas mort. Sans doute, il ne pouvait plus se servir de sa fidèle bicyclette pour s’évader de la cohue des envieux qui rôdaient autour de l’usine. Elle décida alors de prendre elle-même le relais… D’autant plus que ce déplacement amoureux allait se révéler beaucoup moins terrible, pour elle. Dorénavant, elle aurait monté à petits pas sur la route qu’entre-temps l’on avait goudronnée ou remplacée par traits avec de jolis escaliers fleuris, faisant bien attention à ne pas gaspiller ses énergies précieuses… Elle savait bien qu’après l’amour et ses abondantes promesses, le retour insouciant, accompagné de souvenirs heureux, se déroulerait, du commencement jusqu’à la fin, tout au long de cette magnifique descente !

003_ziba-03-180 Intérieur en papier, dans la vitrine d’une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Le vélo rouillé du soldat Jerkov, désormais inutile, servait maintenant de joli décor à la haie séchée par le soleil, tandis que les deux amants descendaient à zigzag au long d’un sentier herbeux jusqu’au ruisseau où l’eau chantait. Une rivière que les fabricants d’armes et leurs esclaves miraculeusement ignoraient.
Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour, comment se peut-il que tu n’aies jamais le temps de t’en régaler ?

Giovanni Merloni (1963)