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Une pomme ensorcelée

Ces jours à l’hôpital avaient coulé pour Giuseppe Strano à une surprenante vitesse. Sans doute parce qu’il était très rarement resté seul dans cette chambre avec un seul lit que Serena, par mille subterfuges lui avait fait obtenir, parvenant enfin à captiver l’attention de l’infirmière-chef du service des urgences. Serena lui avait fait croire que Giuseppe était un homme de science, une espèce de génie précoce travaillant déjà, aussi jeune qu’il fût, auprès de l’observatoire astronomique de Monte Mario : « Il faut le ménager comme il le mérite ! »
Comme si c’était tellement important qu’avoir une chambre rien que pour lui ! À quoi bon de l’avoir eue si après Serena ne lui accordait que très peu de sa compagnie ? Si les portes, en cet hôpital, restaient toujours ouvertes, laissant le libre accès à des gens de tous les genres qui te racontaient leur vie et te faisait peur avec mille descriptions et rumeurs ?
Giuseppe songea à cette infirmière qui avait été obligée, la pauvre, de se montrer antipathique : « Ne voyez-vous pas que l’hôpital est au comble ? À l’Enfant Jésus, il n’y a pas de place pour un malade ainsi… insignifiant ! » Elle avait dit exactement ces mots-là, mais ensuite elle avait changé d’avis, devenant très gentille, même si, les premiers jours, Giuseppe n’avait pas arrêté de la poursuivre dans le couloir avec la même question : « Qui est insignifiant ? Le malade, c’est-à-dire moi, ou alors ma maladie ? » L’infirmière, qui pouvait bien être la sœur jumelle de Serena, sauf pour les cheveux noirs, répondait en riant : « Ce n’était qu’une façon de dire ! Rien n’est insignifiant, ici. Mais vous n’aviez rien de grave, à part le choc… Le docteur Fedele vous tient en observation, de la peur de complications… fort improbables ! D’ici dix jours… vous rentrez chez vous, je vous assure ! »
Le temps avait volé. C’étaient bien sûr des heures solitaires, se déroulant dans cette chambre simple tout à fait ignare de ce qui arrivait au-dehors, dans ces endroits magnifiques du Gianicolo constellés d’arbres et de paisibles promenades et traversés par la rue panoramique — le plus beau coup d’œil sur Rome, dit-on —, tout près des monuments de Garibaldi et de sa courageuse compagne, Anita. Et pourtant ces heures se comblaient de conjectures les plus fantaisistes autour des phrases que Serena scandait sur le pas de sa porte au terminus de leurs têtes à têtes trop brefs :
« Si nous nous étions rencontrés avant… »
« Je ne crois pas à l’amitié entre l’homme et la femme. »
« Vous, les hommes, ne pensez qu’à cela. »
« Il me semble de te connaître depuis ma naissance, et pourtant il arrive, d’un moment à l’autre, que tu deviennes un étranger… »

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Quand Giuseppe sortit de l’hôpital, il ne se jugeait pas encore prêt à affronter l’ennuyeuse routine de son existence à venir : il avait la sensation d’avoir séjourné très peu là-dedans, et désirait même d’y rester. Peut-être, laissant cette exiguë chambre simple et serrant de façon solennelle la main de l’infirmière-chef, il avait compris qu’une importante partie de sa vie — tout ce qu’il avait vu, ressenti, pensé et souffert avant l’incident — touchait désormais à son terme tandis qu’à l’improviste il avait eu la gorge nouée et s’apprêtait déjà à pleurer. C’était ça, sa nouvelle vie ?
Il n’était plus l’être qu’avant, à cause de l’amour, bien sûr, de cette femme qui lui avait adressé la parole, avec laquelle il s’était défoulé… Maintenant, il devait agir, l’heure de le faire était arrivée. D’ailleurs, il devait rattraper le temps perdu…
Sans qu’il y eût des faits réels, suivant sa vision morale ou moraliste, tout à fait personnelle, des rapports humains et de la société, Giuseppe était heureux d’avoir pieds et poings liés. Il était désormais un fiancé fidèle, tandis qu’une série d’événements simultanés le poussaient à affronter sa situation, de plus en plus fataliste et négative… À tout casser, il allait à la rencontre de la vie et de l’amour comme un joueur de poker…
Serena exigeait de lui un minimum d’action, en échange de son intérêt sans doute spontané… Il devait d’ailleurs répondre aux espoirs sinon aux besoins de sa vivante famille : douze membres en dehors de Giuseppe, un nombre exorbitant de frères et sœurs avec une gigantesque fatigue collective. Cette petite et dense collectivité exigeait de lui une décision qu’il prit, enfin : une décision qui fut douloureuse sinon tragique...

Il était donc sorti de l’hôpital, la tête légère, mais en forme. Et, pour se distraire, il avait fait une halte sur le parvis de Saint-Onofrio, s’accoudant ensuite sur le parapet du jardin adjacent, où s’était laissé emporter par l’étreinte lumineuse de Rome. À pied, tenant sans effort le sac à demi vide avec son pyjama, il avait emprunté la descente qui mène à la Lungara. Une fois passé le pont consacré à Mazzini, il avait atteint le quai opposé. C’était là qu’il y a quinze jours il avait laissé sa voiture, rien qu’à deux pas du corso Vittorio. « Est-ce qu’elle est encore là ? » se demanda-t-il, mais, tout de suite après, il eut la brusque impulsion de reporter les pensées et les efforts concrets. Embarrassé et confus, se berçant dans l’illusion qu’ainsi il aurait mieux réfléchi à ce qu’il fallait faire, il se rendit à la terrasse du bar Biancaneve (Blanche Neige) pour y goûter une « pomme ensorcelée », une glace exquise en forme de pomme à l’écorce de chocolat fondant. Un délice à se lécher les moustaches !

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Devant lui coulait de façon très naturelle le chaos des voitures et des bus, laissant derrière lui un sillage épais de goudron. Giuseppe rêva d’entrer dans l’un de ces Fiat 600 ou 850 et se laisser traîner en balade dans Rome par quelques infirmières du Bambin Jésus ou alors par une future professeure blonde. Personne ne s’arrêtait pour l’inviter à monter et déjà il revenait à sa crainte de ne pas trouver la voiture de l’incident, quand il entendit une voix derrière lui : « Mais, où vas-tu ? »
C’était Gianluigi, un de ses innombrables frères qui ne l’ayant pas trouvé devant la grille de l’hôpital l’avait cherché en vain jusqu’au moment où il avait eu envie, lui aussi, de la pomme ensorcelée…
Giuseppe comprit que sa voiture n’avait pas eu le loisir d’attendre sa guérison, parce que Gianluigi, ou Giancarlo ou Giampiero l’avaient promptement enlevée au lendemain de l’incident…
« Il n’y a que toi qui as été blessé, cognant contre le volant après le brusque coup des freins ! Le cycliste en est sorti sans un bleu, même s’il s’en est plaint beaucoup, venant même frapper à notre porte. Giulia, notre sœur, a eu juste une égratignure. Quant à la voiture, ne vois-tu pas ? Elle est restée indemne… »
Distrait par le plongeon soudain dans la réalité de cette voiture convoitée jusqu’à l’épuisement extrême, Giuseppe avait quitté la terrasse du bar sans payer. Et, quand le garçon lui tira la blouse avec une typique expression — « Pardon, jeune homme, l’addition ! » — il s’aperçut qu’il n’avait plus le portefeuille !
Gianluigi avait dans sa poche… juste les sous qu’il fallait pour s’en sortir et les lui prêta, sans pourtant cacher sa gêne.
« Nous devons revenir à l’hôpital ! » hurla Giuseppe d’une voix égarée. Ensuite, essoufflé, il obligea son frère à revenir en arrière, au-delà du pont Vittorio, pour remonter ensuite vers Saint-Onofrio et le Gianicolo depuis la porte Cavalleggeri.
La quête du portefeuille dans les labyrinthes aseptiques de l’hôpital allait devenir un cauchemar quand Giuseppe entrevit les longs cheveux noirs de l’infirmière-chef. Juste en face de la porte de cette femme appétissante et puissante, son portefeuille gisait à terre, encastré entre le mur et la jambe métallique d’une chaise de la salle d’attente des urgences.
« Comment m’est-il arrivé une chose comme ça ? » dit Giuseppe d’un fil de voix. « En fait, j’étais assis sur cette chaise le jour de mon hospitalisation, quand Serena discutait avec vous au sujet de la chambre simple, Madame, vous vous en souvenez-vous ? C’était il y a quinze jours… »
« Comment pourrais-je m’en souvenir ? Avec tous ceux qui passent devant cette porte ! »
« Il est possible que celui qui avait empoché le portefeuille se soit repenti, ou alors qu’il ait eu un peu de compassion pour toi, en le ramenant aujourd’hui, le jour où tu quittes l’hôpital… Quelle coïncidence ! s’exclama Gianluigi d’un air désolé. “Regarde quand même s’il y a l’argent…”
“Vous avez de la chance si vous trouvez le permis de conduire !” dit la belle infirmière faisant sautiller ses jambes élancées.
Maintenant, Giuseppe n’avait plus envie de rester en cette frontière entre la joie et l’angoisse, la naissance et la mort, l’amour et…

004_lgtevere_tatafiore-1 Rome, lungotevere, photo de Bruna Tatafiore empruntée sur Facebook

Sa promenade ou son “transport mécanique de lui même”, comme il aimait l’appeler, recommençait devant la grille de l’hôpital de l’Enfant Jésus.
“On m’a dit qu’il faut se mettre au volant tout de suite après l’incident de voiture, sans attendre !” dit-il brusquement à son cadet de deux ans. Puis, suivant les roues et le frissonnement de l’air autour de la vitre, il se souvint du vol subi : on lui avait enlevé tous ses biens !
“Il ne s’agissait pas d’un chiffre astronomique”, le consola Gianluigi. Et tu verras qu’on t’embauchera à nouveau à l’observatoire. Ou alors tu feras le gardien à l’école en plein air “Giacomo Leopardi”. Patience pour les sous que tu me devais, disons que j’ai payé moi la pomme ensorcelée pour fêter ta sortie de l’hôpital et c’est tout… »
La voiture avançait paresseusement, affichant ce matin-là son incapacité d’entendre et de vouloir… Tandis que Giuseppe aurait aimé voyager, voir le monde, même de façon abrupte et tout à fait touristique : « Voyez à votre gauche la superbe mole massive du Château Saint-Ange, ancienne forteresse de papes célèbres, voyez à votre droite Villa Borghèse… Et finalement, on a atteint le sommet du mont Mario, où vous profiterez d’un incontournable panorama de Rome. Ce bar-ci, avec terrasse accoudée sur le vide s’appelle Zodiaque, à cause de l’observatoire astronomique à côté, du ciel qui accueille la ville dans ses bras et du fleuve… Mais sans doute aussi pour stimuler la fantaisie des élèves de l’école en plein air… »
Sinon, les deux frères se calaient dans les draps d’un touriste tchécoslovaque aux sandales jaunes, les chaussettes grises et les lunettes métalliques qui voyageait devant eux en Skoda, l’une de plus laides voitures de l’histoire, tout en confiant à sa compagne, poliment assise à sa droite, des choses sans doute imposantes et conclusives au sujet du manque de confort à Rome, une ville vraiment chaotique.
Cette compagne, tout comme Serena, avait ses beaux cheveux blonds relevés, les mêmes yeux bleus écarquillés et, de profil, on ne lui notait pas l’asymétrie du nez par rapport aux yeux, ni celle des yeux par rapport aux sourcils.
Avant d’arriver à la Storta, négligeant pendant un instant le voyant rouge de la réserve désormais fixe, Giuseppe se souvint qu’il ne l’avait jamais embrassée sur la bouche. Il ne savait pas non plus si Serena désirait, à son tour, de partager cette expérience avec lui… Même si cela paraissait évident sous plusieurs points de vue, c’est-à-dire sa tendance à le plaindre pendant son hospitalisation, la familiarité de ses attitudes et l’envie de lui dire tout. « Mais, en elle, tout cela peut bien rentrer dans une normalité sans éclats, se disait-il. Selon ce dont je me souviens maintenant, avec un peu de recul… Serena serait capable de parler à l’infini, en obtenant des réponses, avec un interlocuteur même plus insignifiant que la paroi peinte en vert pâle de la chambre simple de l’hôpital de l’Enfant Jésus…

Giovanni Merloni (1967)