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Tendresse (1)

Avec la passion d’un convalescent, je viens de terminer de lire, le souffle à la gorge, « L’amant de Lady Chatterley » de David Herbert Lawrence (1885-1930). Sa narration « diluée » et détachée confie à la scène centrale (où l’amour explose dans son bonheur désacralisant) le plus haut niveau de force narrative. Cette scène est toutefois « préparée » par une rumination de réflexions — sur le monde actuel (de son temps) ainsi que sur le « piteux état » objectif de l’union conjugale des Chatterley — qui représentent un élément de modernité en plus, tout en faisant de contrepoids à ladite scène centrale.
Comme on le sait, ce roman, publié en 1928 à Florence, fut bloqué en Angleterre pour n’y être publié, après un procès célèbre, qu’en 1960, bien après la disparition de l’auteur (1930).
[Au-delà de la défense que D.H.Lawrence signa quelques mois avant de mourir (2), le texte même de « L’amant de Lady Chatterley » exprime déjà très efficacement les convictions et l’esprit de son auteur.] De toute évidence il croit sincèrement à l’institut du mariage, en tant qu’anneau primordial et préside incontournable de la société. Implicitement, il soutient qu’en manque de mariage et de reconnaissance juridique des couples, toute société serait vouée à la désagrégation. D’ailleurs, ce roman affirme aussi que le mariage (hétérosexuel) est « phallique » : un mariage de telle nature ne pourrait pas exister en dehors de la pleine exploitation de l’échange physique, quitte à porter en lui des éléments de fragilité. L’écrivain n’a donc pas écrit ce roman « scandaleux » pour défendre l’amour libertin « en dehors » du mariage et de toute règle morale.
Où est-elle, alors, la « désacralisation obscène » ? Dans l’amour d’une femme appartenant à une classe privilégiée avec un homme inscrit au contraire dans une condition sociale « inférieure » ? Ou bien dans la vision de l’amour en soi, une vision tout à fait réelle, dépouillée de toute ambiguïté et parfois crue ?

002_lautomneetsacoursedesombres « L’automne et sa course des ombres » photo d’Hélène Verdier
(@h_verdier) empruntée à l’un de ses tweets

Le personnage du garde-chasse, Oliver Mellors (atteint par une maladie sérieuse aux poumons, tout comme Lawrence), pourrait bien être considéré comme le paladin de l’amour vrai, essentiel, basé sur une sexualité sereine et sincère : l’opposé de l’homme « vertueux » (celui qui accepte sans bouger la chasteté, parce qu’on « doit » attendre), mais aussi de l’homme « dissolu » (comme don Giovanni).
Mellors ne cherche que la femme de sa vie. Sortant d’une brûlante déception conjugale, il vit en retrait, conduisant une vie solitaire inspirée au scepticisme. Grâce à Lady Chatterley, à l’instant où leur liaison assume la physionomie de l’amour réciproque, il retrouvera sa confiance. Dans un roman qui ne s’abstrait pas du tout du contexte social et politique de l’époque — marqué par des luttes ouvrières acharnées, à la veille de la crise américaine de 1929 qui aura des effets importants sur l’économie britannique —, il est d’ailleurs paradigmatique le rapport conflictuel de Mellors avec le pouvoir et l’argent, qu’il fuit comme les ennemis jurés de sa propre vision de la vie, où l’orgueil et le respect de lui-même occupent les places d’honneur : au nom d’un tel « amour propre », se traduisant en une intransigeance tranquille, Mallors réussit à renoncer à l’amour de cette femme « à sa mesure » quand le pouvoir et l’argent se jettent sur lui, essayant de corrompre sa force intime.

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Photo Scianna, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Tous ceux qui ont une force pareille, avec cette innée (et cultivée) capacité d’aimer, ils sont entravés comme les pires des voleurs. C’est là la « diversité » qui gêne davantage les bourgeois bienpensants : Mellors ne se dérobe pas pour ambition au jeu de l’hypocrisie et de l’abus. Il fait cela pour défendre sa dignité profonde d’outsider de la vie, ayant au centre de son univers l’amour, le sexe, le mariage, la fidélité et le « phallus » (3).
Au cours de la lecture du roman, jusqu’à sa fin presque, on dirait que les anxiétés et l’esprit de rébellion de Constance doivent s’échouer forcément sur un refus, sur une invitation à la résignation et à l’hypocrisie. En tout ce temps, Oliver Mellors ne parle presque jamais. Il semble même que sa force d’attraction ne vienne que de son silence.
Quand finalement Mellors écrit sa lettre résolutive, il exprime sans doute la résignation sincère de celui qui n’est pas du tout en condition de renverser les règles du jeu social. Pourtant, ses mots ont le pouvoir d’ouvrir une nouvelle piste, montrant combien la complicité amoureuse peut rendre, en elle seule, tout changement possible !

Giovanni Merloni (1979)

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(1) D.H. Lawrence avait envisagé d’intituler son livre Tenderness (en français, Tendresse), et il avait fait d’importants changements au manuscrit original afin de le rendre plus accessible aux lecteurs

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(3) « L’Amant de Lady Chatterley trahit un état d’assouvissement heureux et comme de détente phallique. […] L’absence de libertinage et de perversité est telle dans ce livre qu’il désarme plus encore qu’il n’intimide. On est tenté de se dire, une fois qu’on l’a fermé, que c’est bien ainsi après tout que pareil sujet doit être traité et que les périphrases hypocrites qui encombrent notre littérature amoureuse doivent être portées au compte d’un érotisme sénile et dégradé. […] j’admire M. Lawrence de s’en être affranchi et peut-être sera-t-on d’autant plus porté à l’en louer qu’on sera plus enclin à protester contre le « sexualisme » vraiment obsessionnel qui pèse sur le roman contemporain…. » Gabriel Marcel, « L’amant de Lady Chatterley, par D.H. Lawrence » sur « La Nouvelle Revue française », 1er mai 1929, pp. 729-731, in L’Esprit NRF, 1908-1940, Éditions Gallimard, 1990, pp. 694-695.