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001_matisse-au-travail-180Matisse au travail, image empruntée sur Twitter

Histoire d’une description

Le brouillard semble dessiner autour des montagnes le gros manchon de fourrure d’une dame âgée. Auprès du refuge alpin, au-dessous des cimes les plus impressionnantes, un couple multicolore danse excité, haletant des fumées de brume microscopique vers les planches noircies de la terrasse. Parmi les cailloux, où la végétation ne pousse pas — si l’on ne veut pas appeler végétation cette timide moquette de moisissure vert pâle —, des corbeaux noirs voltigent à même le sol promettant les foudres et les tonnerres. Je voudrais courir, haleter jusqu’à perdre tous mes sens, avant de m’accouder, finalement, derrière les épaules lisses d’une jeune femme brune qui m’aime… et regarder dans le ravin, à pic dans le précipice de ces objets lointains et anachroniques — mais de quelque façon saisissables — que ce sont la mer bleue, le soleil, les baigneuses à demi nues, la rame à demi effondrée dans l’écume d’une petite onde verte…

002_milton-avery-01-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire d’une couleur

Le vert du drapeau italien amène sans transition l’extrait fascinant d’une évocation enfantine, le patriotisme d’un RA-TA-PLAN de fanfares, l’éclaboussure assourdissante d’un défilé qui ne nous empêche pas — malgré tout — de rire.
Le blanc d’une maisonnette de Procida cuite par le soleil, ne faisant qu’un avec le blanc d’un drap voletant dans la terrasse et le blanc de la jupe de coton dur sur la peau bronzée d’une fille méridionale. Le blanc des mains qui s’agrippent désespérées au mur blanc de la fusillade. Le blanc de la mort.
Le bleu du nœud de la blouse, donnant une valeur au petit panier en osier où se cachait une collation rassurante. Le bleu des yeux de deux filles qui se brûlent rien qu’à regarder dans le bleu de la mer. Le bleu de leurs paupières sans ombre qui rient.

003_milton-avery-02-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire du dialogue

À la base du dialogue il y a toujours l’incommunicabilité. C’est ce qu’explique en premier Socrate à ses amis sophistes. D’ailleurs, si j’imagine que je peux dialoguer en sachant en avance les réponses qu’on me donnera et même mes répliques, je peux m’attendre avec la même confiance que dans la conférence internationale sur le désarmement on s’occupera du salut du monde.

004_milton-avery-03Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire de l’Histoire

L’Histoire jaillit toute seule, la première fois qu’il arriva une chose insolite. Le narrateur — s’affranchissant de sa nature d’espion et de mauvaise langue — devint un historien, capable en un éclair de transformer la nouvelle en événement, le jugement en preuve objective, le récit en blague. Aujourd’hui, l’Histoire sert à connaître le monde nous évitant de commettre les fautes des autres. Évidemment, on montre du doigt les mauvaises actions des autres pour en faire chez soi avec plus de désinvolture. Ainsi l’Histoire va vaincre l’autocritique à l’avantage des mégalomanes, des arrivistes et des violents…

Giovanni Merloni (1968)