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001_la-depression-rene-gruau-04 René Gruau, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Une promenade insidieuse

La maturité
C’est un homme sur le point d’acheter une fleur qui juge finalement que ce n’est pas la peine ; un homme qui rentre dans une cabine téléphonique et pense pourtant que téléphoner implique une diminution de son univers unique sinon une inutile perte de temps ; un homme au téléphone qui préfère parler d’autre chose ; un homme qui vit d’autres choses parce qu’il sait que s’identifier à quelqu’un ou à quelque chose ce serait gaspiller ou perdre son indispensable SENS CRITIQUE !

La volubilité
C’est une femme qui se jette dans les bras d’un homme comme l’on se jette à la mer bleue envahie par le soleil… et le jour suivant sort pour faire des courses en ayant tout oublié.

La dépression
C’est un puits à pensées.

Les gens envahissants
Chez les gens envahissants, c’est la conscience de leurs débordements qui les pousse à s’en excuser continûment.

L’ennui
C’est le cercle renfermé des fantaisies érotiques de l’homme paresseux.

La force
C’est de la démence béate, ou alors du courage dont on n’a pas conscience.

Le courage
C’est oublier qu’il existe à la maison une mère qui pense d’habitude qu’en cet instant-là tu es en train de te jeter sous une voiture.

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La distraction
C’est se lever, se laver, s’habiller, conduire la voiture, en un mot vivre. Par contre, tout ce qu’on envisage de faire et qu’on fait après y avoir réfléchi n’a rien à voir avec les activités automatiques et inconscientes. Se distraire c’est agir dans une autre sphère, sans réfléchir, c’est faire quelque chose sous l’emprise de l’habitude, « directement ».

Se donner des airs
Au cours d’une discussion, nous nous donnons des airs chaque fois que nous essayons d’expliquer à un autre nos expériences et nos rêves tout en utilisant les paramètres de jugement de notre interlocuteur.
Rome, 1966

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Parabole d’un animal parasitaire, la tique.

La tique demeure, à jeun, perchée sur une branche pendant un temps qu’on ne peut pas prévoir, qui pourrait être très long, même dix-huit ans. Jusqu’au moment où un chien ou un autre animal au sang chaud passe à côté d’elle. La tique s’accroche à la croupe de l’animal ; elle lui suce le plus de sang possible, avant de se gonfler comme le ferait une grenouille orgueilleuse. Ensuite, elle tombe morte, tout en laissant glisser un œuf. Cet œuf à son tour deviendra encore une fois une tique qui grimpera sur la branche où, qui sait combien de temps, sans manger, elle attendra le jour où elle pourra finalement voyager et mourir.
Rome, 1978

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Une promenade insidieuse

Un homme distrait, fort et courageux, se donnant des airs d’homme mûr, se promenait dans un bois de chênes séculaires se répétant par cœur les vers immortels dont il aurait tant voulu être l’auteur… À l’improviste, une jolie femme maigre à faire peur, venant probablement d’une longue éternité d’ennui et de rêves pornographiques, lui sauta au cou comme le ferait un singe affectueux ou une tique. Répétant les rimes célèbres d’un amour sculpté dans les vers alexandrins d’un grand poète du XVIIe, l’homme déprimé par ses pensées excessives ne s’aperçut pas qu’une espèce de couleuvre blonde était en train de le vampiriser. Selon son habitude, il ne voyait devant lui que des femmes volubiles et froides qui l’avaient toujours repoussé comme un chien indiscret, voire un cheval trop anxieux de rattraper son étable. La route qu’il suivait l’amenant au sommet de la falaise, il s’aperçut d’être désormais obligé d’avancer complètement courbé en avant, comme un vieillard. La femme qui s’était jusque-là amusée à boire de ses veines sa lymphe vitale ainsi que ses emprunts littéraires, était devenue grosse et lourde comme la femme-canon du cirque Fratellini. Au bord de la falaise, il n’avait plus envie de voir la mer. Quant à la femme, elle était tombée à son côté et, sans attendre, avait commencé à rouler comme un ballon dégonflé. Tout de suite après, dans l’étrange mise d’un être qui n’a plus de forme ni de direction, elle avait glissé horriblement dans l’abîme. Une fois debout, l’homme distrait se sentit irrésistiblement attiré par la mer et s’apprêtait déjà au grand plongeon quand il reconnut, même si très éloignées des femmes au corps de singes ou de grenouilles ou de tiques — pas toutes sympa-tiques — en train de ressurgir de l’eau et remonter la surface lisse de la falaise comme des corsaires envahisseurs. Dépourvu de forces, de courage et de mots célèbres, l’homme épuisé et saigné à blanc eut quand même un élan extrême de désespoir. Il s’assit sur un banc public accoudé sur la Manche, sortit de sa poche un petit livre à la couverture verte et grise et s’y glissa.
Plus tard, une des femmes assoiffées de sang, une fois atteint le banc public, n’y trouva qu’un marque-page finement dessiné. Le livre de l’homme ambitieux et démuni avait eu la promptitude d’esprit de glisser au-dessous des planches vertes, s’estompant au milieu de l’herbe mouillée.
Étretat, 2016

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Giovanni Merloni