Mots-clefs

,

001_poesia-di-rinforzo-piu-nera-180

« Mamma mia, dammi cento lire »

Fin août, nous n’étions plus ensemble, Agata et moi. J’avais quitté l’île en proie d’une confusion sentimentale sans précédent : était-elle sortie avec Bruno Filomarino lors de sa venue à Rome ? Oui. En dépit du mensonge que j’avais voulu croire, les deux billets du cinéma « Lux », que Bruno avait exhibés avant de les occulter de façon maladroite, prouvaient qu’elle, dans le meilleur des cas, avait voulu m’embêter. Que s’attendait-elle de moi ?
Le voyage de retour de Procida avait été une libération. J’avais eu la preuve dont j’avais besoin pour pouvoir dire à moi-même que j’avais touché le fond et donc… Mais, l’on sait bien comment se déroulent ces choses-là. Il y eut un petit mot, susurré dans le téléphone interurbain… et mes espoirs reprirent de la vigueur. Je lui envoyai un « espresso », où je lui racontais que ma mère avait acheté une Fiat500 blanche, d’occasion.
— C’est un tas de ferraille ! Ce n’est pas grave… puisque nous ne l’utiliserons que pour faire du tourisme dans Rome !
Le permis de conduire je l’avais gagné en juillet, lorsque Agata était déjà partie en vacances et maintenant, à dix-huit ans et demi, malgré les peurs de ma mère, je me préparais à affronter la dernière classe du lycée imaginant qu’au volant de ce merveilleux tas de ferraille j’aurais plongé dans la « dolce vita ».
— Nous avons baptisé notre bagnole 1313, comme la voiture de Donald Duck. Elle est beaucoup mieux que les « trois roues » de Procida. C’est une bombe, tu verras !

002-x-une-mere-francaise-1

C’était un matin de mi-septembre, un jeudi — il y a juste deux mois ! — affligé par une chaleur insupportable, quand je saluai, en courant, maman Gréco. J’avais réussi à prendre de contre- pied ses gestes furieux, mais je savais déjà, dans mon for intérieur, que cette fuite de moi-même pour rattraper moi-même n’aboutirait à rien. La route était longue. Comme si nous avions décidé — ma voiture et moi — de cumuler nos inaptitudes, la psychologique et la mécanique, nous avancions d’une lenteur exaspérante. « Avec cette voiture on nous a fait bel et bien une arnaque !» me disais- je, tout en engloutissant, tel un grumeau d’angoisse liquide, le paysage du Circeo et de ses incandescents miroirs d’eau. Ou alors je repensais aux mots de ma mère, retentissant dans ma tête avec la chanson :

Maman, il me faut de cent lires…
En Amérique je veux partir ! (1)

Agata Cellamare était-ce l’Amérique ? Et l’île, rien qu’à deux bras de mer du cap Misène, à la suite de quelle catastrophe s’était-elle éloignée devenant de but en blanc inaccessible ? Bien sûr, traverser la mer, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais celle- ci était une mer immense, comme l’océan des émigrants :

De cent lires je t’en fais don
Mais en Amérique non et non ! (2)

Sur la route droite comme une épée de Terracina, tous les gens couraient comme des fous dans leurs tas de ferraille, tandis que moi j’étais le seul qui n’avait pas hâte de cogner contre un arbre ou d’échouer dans le Canal Ligne Pius. D’ailleurs, il était encore très tôt quand j’avais finalement embouché la Flacca, une route voluptueuse qui longe la côte jusqu’à Sperlonga, Gaeta, Formia…
Puis, frappé par un rayon aveuglant sur le pare-brise, j’ai pensé que les cent lires que ma mère me refusait ne m’auraient pas suffi, en tout cas, pour traverser une distance aquatique si vaste, tandis que la porte d’Agata à Procida serait verrouillée, tout à fait sourde aux appels désespérés de mon klaxon… Comment faire à songer d’être heureux si l’on est seul, avec le pressentiment de quelque chose de terrible qui va nous tomber dessus ? Ne sais-je pas qu’au bout de la route, au-delà de ces boîtes métalliques, éblouies elles aussi par la puissance irrésistible du soleil, notre solitude empirera, s’effondrera dans un gouffre, avant de devenir définitive ?
D’un coup, j’ai lu ce panneau — SCAURI — et j’ai eu presque la certitude de voir bondir devant moi la figure ancestrale de Tonino Quercia. « Qui sait s’il est là, maintenant ? Je pourrais aller le chercher, m’accorder un instant sur sa plage distraite, lui emprunter une cigarette… » Cela m’aurait fait vraiment plaisir de rencontrer ce camarade qui partage encore mes journées d’école et parfois mon banc, cet être basané, hirsute et sauvage en chacun de ses recoins, pourtant tellement sensible, profond et bon ! Combien de fois m’avait-il aidé, avec ses mots bien choisis, à me dérober aux brimades de Dario Incocciati ? Ou alors aux taquineries démentielles de Roberto Trentavizi ? J’aurais dû lui donner mon banc tout sillonné par mon stylo, mon gigantesque arbre généalogique défiant les plus compliqués dynasties féodales ! Quand je passai en troisième, mon banc fut demandé par Gianni Nobili, un camarade de Dodo, avec un tel enthousiasme que je n’osai pas m’y opposer. Et pourtant, cet arbre enrichi d’ombres, du vol des moineaux et de branches latérales, généreux et costaud comme un chêne, c’était une « quercia », comme mon ami Tonino.
J’arrêtai la voiture pour scruter cette plage immense, à mi-chemin entre Rome et Naples, une « localité balnéaire » qui n’avait pas l’ambition des fastes de Cesenatico ou Forte des Marmi. Un endroit sans art ni parti, comme moi d’ailleurs… Un lieu où savoir conduire une bicyclette est aussi important que savoir nager… Avec ou sans l’amour, mes vacances auraient été bien différentes si — au lieu des Prétendants de Procida et de leur « ammuina » — j’avais eu affaire au calme ennuyé de Tonino Quercia en cette gare sans trains ?

003-x-mere-francaise-copie

Une sculpture de Jacklin Bille

En reprenant la marche, je me demandai d’où venait ce mot « ammuina » qui dansait dans ma tête…
« Amener la ruine ! » Oui, peut-être. Mais il y manquait quelque chose, la traduction était trop facile ! Et puis, qui étaient les vrais responsables d’une telle « ammuina » ? Les Prétendants, qui assiégeaient la belle fiancée ? Ou alors c’était elle, Agata, qui, n’ayant pas la tenue ni la passion tenace d’une Pénélope, avait fabriqué d’elle-même des bombes d’ammuina avant de me les jeter sur les pieds ? Et moi, qu’avais-je d’Ulysse, si je ne savais même pas nager ?
Je saluai mentalement Tonino Quercia, après avoir renoncé à deviner laquelle pouvait être sa petite villa entourée, comme autant d’autres, par une ombre précieuse, à deux pas de la mer. Et, tandis que j’effleurais tristement la place vide à ma droite, j’essayai d’égrener, pour me consoler, une liste de mots français et napolitains qui pouvaient se ressembler :

« I’ te vurria vasà » — « Je voudrais te baiser »
« buatta » — boîte »
« allumare » — « allumer »

« sciantosa » – « chanteuse »
« tirabusciò » – « tire-bouchons »

Tandis que je traversais les mémoires de la bienheureuse campagne napolitaine, je consultais mon guide mental de proverbes et phrases toutes faites, apprises dans mes escapades en Côte d’Azur, en Bretagne ou chez les cousines de ma mère à Besançon…
« C’est beau ce panorama, c’est comme un tableau! »
« C’est beau ce tableau, c’est comme vrai ! »
Qui sait si maman Gréco le sait combien elle est intime, charnelle, la caresse du soleil sur les maisonnettes blanches, enguirlandées par un vert excessif, luxuriant ? Changerait-elle son avis au sujet de cet enfant « raté » ? Et mon père, est-ce qu’il connaît cette chanson presque muette, qui glisse au bord de la route se faufilant parmi les bornes, avant de m’indiquer finalement la mer bleue, restauratrice, tandis que le désir de m’y plonger devient terrible, irrépressible ? Et Dodo ? Et Enzina, ma sœur cadette, ferait-elle la moue avec son drôle de nez ?

Maman, il me faut de cent lires
En Amérique je veux partir ! (1)

je chantais en direction des arbres sombres assez ridicules avec ces chaussettes blanches de footballeurs. Je ne croyais plus que je serais arrivé à ma « salle d’attente » à temps, avant que Agata y descende… Je croyais même de m’être perdu, de voyager à l’envers, vers le nord de l’Italie, m’éloignant du lieu de mon rendez-vous avec mon idole. Et, comme si j’étais déjà là, dans cet univers bien connu, ô combien différent, je fredonnais opiniâtrement cette ritournelle adressée au patron « aux belles culottes blanches » qu’une très jolie camarade, Silvia Preziosi m’avait apprises au cours de cette année « de lutte ».

À Pouzzoles, les paysages des villes et des campagnes de la plaine du Pô, évoqués par ces chansons bien tristes, ne pouvaient pas coller avec ce port noirci et portant caressé par la brise marine. Il n’y avait surtout pas le brouillard serpentant au petit matin au milieu des arcades et dans des cours ouvertes où les chars agricoles étaient prêts à partir. Ici, l’odeur de poisson domine tout, associée à la gêne invincible de l’abandon. Mes considérations à bouche fermée, en manque de vérification, échouent dans l’utopie d’une improbable solidarité européenne : les Italiens et les Français, bras dessus bras dessous, pourraient sans doute redonner de la dignité humaine à ces lieux abandonnés, juste capables de survivre, tout à fait inaptes à se faire entendre, en transformant la révolte en action continue…
D’un coup, une inquiétante odeur de sauce napolitaine sort d’une terrasse à l’étage d’une construction dont je frôle le rez-de-chaussée anonyme… Je me rappelle alors que n’ai pas mangé. Cependant, je ne réussis pas à vaincre ma timidité pour franchir la porte de cette espèce de bazar où, parmi les ballons et les balais, je pourrais demander qu’on me prépare un sandwich

Giovanni Merloni

(1)
« Mamma mia, dammi cento lire
Che in America voglio andar… »

(2)
« Cento lire io te le dò
Ma in America no e poi no… »