Mots-clefs

,

001_part-tableau « Les mots de ma mère sont toujours la vérité » (1)

Tous les quarts d’heure arrivaient les bateaux de Procida et, dans les intervalles, des chalands de fruits et de poisson. On déchargea sur le quai quatre dauphins : on aurait dit de jeunes filles de douze ans, étendues au soleil, complètement nues. L’opération qu’on faisait devant moi ne paraissait pas violente : ce n’était qu’un joli canif le gros couteau qui creusait dans l’épaisseur de ces ventres, faisant sortir de cohues d’autres poissons plus petits, encore à demi vivants. Ce n’était pas macabre, le jeu que faisaient les gamins du port, avec le gros cœur intact et le foie gonfle et luisant qu’ils laissaient glisser des mains.
Une heure depuis, Agata a été la dernière à descendre la passerelle. Elle avait le front plissé, tandis que moi, j’avais essayé d’assumer une gueule confiante et gaie. Quelques minutes après, sans rien dire, je la laissai s’asseoir sur le siège brûlant, j’ouvris la petite capote rectangulaire, en m’acheminant déjà en direction de la côte d’Amalfi. J’avais hâte de m’éloigner, le plus tôt possible, de ce port sans âme avec le sentiment d’y avoir laissé à jamais des années de ma vie.
La Fiat500 semblait bien intentionnée à m’aider, appelant le paysage, à chaque tournant de cette magnifique route à zigzag, à devenir complice de ma séduction. Cachée derrière les lunettes de soleil et le bronzage qui mettaient encore plus en valeur la lumière des cheveux presque albinos, Agata s’amusait à ressusciter des personnages presque oubliés, que je ne voyais pas depuis deux semaines : son père Toto était toujours souriant avec les autres, mais prêt, avec elle, à s’emporter pour un petit rien ; sa cousine Rosamaria, depuis que j’avais quitté l’île, prenait mes défenses de façon de plus en plus acharnée, tandis que Gianni Solchiaro et Bruno Filomarino allaient et venaient de Naples. Enfin Jean-Marie, le Français…
Au fur et à mesure que les suggestions panoramiques augmentaient, je devenais de plus en plus enclin à céder au charme irrésistible de celle qui de temps en temps — mis de côté ses manières de gouape — se regardait, minaudière, dans le « miroir de courtoisie ». Mais pourquoi n’ai-je pas garé ma voiture quelque part, avant de poursuivre le chemin à pied, m’aventurant dans quelques jardins ou alors dans une plage munie de parasols et transats ? Pourquoi n’ai-je pas trouvé la façon d’arrêter le temps ?
J’ai voté, en mai, pour la première fois, aux élections politiques. J’ai voté, ayant les convictions d’un homme mûr, pourtant je ne suis pas capable d’entrer, seul, dans un restaurant, de m’asseoir et commander un plat de spaghetti aux « vongole ». Rien qu’à observer mon père au volant, j’ai appris tout de suite à conduire. Mais cela n’était pas la norme, pour moi. Parce qu’en général — à moins que Dodo, mon frère jumeau, ne vienne à mon secours –, je ne suis pas capable de me débrouiller devant les contrariétés de la vie de tous les jours, même les plus petites et banales.
002_1962-amalfi-180

Comme dans un manège ne s’arrêtant jamais, secondé par les courbes en coude, creusées dans le rocher à pic — d’où pointaient des touffes de genêts ainsi que des rochers à la silhouette redoutable — je ne cessais de tourner mon volant, sans jamais atteindre un véritable but voire un endroit manifestement complice et accueillant. La côte d’Amalfi oblige les véhicules de toutes sortes, qui s’y aventurent, à des caravanes insidieuses, que rendaient par à-coups sereines les vues soudaines de la mer au milieu des maisons, au-delà des coupoles de mosaïque et d’or. Cela n’avait rien à voir avec la paix de la rue qui traverse Procida du port jusqu’à la Chiaiolella — une rue troublée, certes, par les pirouettes des charrettes à trois roues — cet endroit où s’était épuisé mon désir fusionnel explosif et brutal. Ce matin, dans cette route hostile aux amoureux, la tension entre Agata et moi semblait, parfois, s’estomper dans un sentiment plus doux. Alors, je m’arrêtais à la première halte que je trouvais et là, collé à la rambarde de fer pour faciliter la manœuvre des gros fourgons qui glissent, experts, à l’instar de flèches, je lui demandais un baiser. Comme si j’avais besoin d’être encouragé à la veille du départ pour la guerre ou alors comme si je m’attendais d’elle un prix de consolation.

Donne-le-moi et prends-le
un baiser tout petit
comme cette petite bouche
qui ressemble à une petite rose
un peu, juste un peu fanée (2)

me chantait maman Gréco, embellissant la langue napolitaine avec son ‘r’ français.
— Donne-moi un baiser !
— Non ! Pas ici…
Alors je repartais, certes meurtri, mais insoumis et de plus en plus engagé dans ce tourniquet plein d’obstacles : « qu’est-ce qu’il y aura au-delà du tournant, la Mort ou la Vie ? Sera-t- elle satisfaite la promesse d’un lieu ombragé ? Découvrirai-je le jardin aux allées de graviers, la promenade à l’abri des feuilles de laurier, le banc public, la cabane avec les outils ? Profiterons-nous, enfin, d’un grabat imprégné d’huile de voiture, et d’un pneumatique en guise d’oreiller ?
— Je suis un voleur, n’est-ce pas ? lui dis-je.
— Nous n’avons pas le temps. À quatre heures je dois partir.
003_0121962-amalfi-180

Ce fut à cet instant-ci que ma pauvre voiture, blessée à mort, se mit à tousser, à sursauter, à tempêter de sa voix la plus gutturale, jusqu’à souligner, par un sinistre tonnerre, ce fil de fumée noire que nous vîmes voltiger contre les deux bleus de la mer et du ciel. Heureusement, nous étions à un demi-kilomètre de la ville d’Amalfi. Abandonnant d’un air calme et résolu la voiture auprès d’un tournant, je partis à la recherche d’un garage. Plus tard, nous étions assis, Agata et moi, sur le siège postérieur d’une Fiat600 ayant une grosse corne rouge accrochée au rétroviseur. Le mécanicien — indiffèrent à tous les dangers possibles et bien imaginables — n’avait pas peur de la vitesse. Avec des airs assurés et même ennuyés, il se bornait à frapper fort sur le klaxon, avant de se jeter à contresens dans l’inconnu qui nous attendait au-delà du tournant. Je ne sais pas dire combien de temps cette course folle a duré… en tout cas, pendant ce temps, nous étions tous les deux confiants, Agata et moi, avant de dire Dieu merci en retrouvant ma voiture à sa place :
— Elle s’est noyée, a dit le mécanicien. Vous avez beaucoup foncé sur l’accélérateur, n’est- ce pas ?
Tout au long de cette émergence, pendant qu’on réparait tant bien que mal cette « glorieuse charrette », elle me serrait la main et m’embrassait à maintes reprises sur l’épaule. Puis, à nouveau seuls, nous venions juste de reprendre la voie du retour quand le gel s’installa entre nous.
Quand Agata me dit adieu, silencieusement, par une grimace amère, je vis retirer la passerelle juste un instant après qu’elle se sauve au-delà du parapet blanc.

Elle avait eu raison, les paquebots partent toujours à l’heure. Et pourtant, me disais-je, il ne s’agissait pas de la dernière course de Pouzzoles à l’île...

004_1962-amalfi-180

Emporté par une colère soudaine, je me vis piétiner le sol mouillé et donner un inutile coup de pied à des cordes enroulées. Seul avec le malaise de cette brusque séparation, la caboche incapable d’ériger des remparts solides contre la vague écrasante qu’Agata avait laissé se déchaîner derrière elle, je crus entendre la voix embarrassée de ma mère, avec ses typiques hochements de tête. Pourtant, sa désapprobation n’était pas définitive ou absolue : elle aurait voulu sans doute admettre qu’elle s’était trompée : « tu n’aurais pas dû insister par ce repêchage, tu as fait une bêtise et c’es tout. Oublie cette journée ! » Voilà les mots qu’elle aurait dit si je l’avais appelée au téléphone. Mais je n’avais pas suffisamment d’argent pour cet appel. Plus tard, les yeux courbés vers la place vide de ma voiture — sortie héroïquement de sa première défaillance —, je chantais :
Les mots de ma mère sont toujours la vérité (1)
Ensuite, pour m’aérer la tête, j’essayai de trouver les équivalents français de quelques mots
napolitains qui me venaient à l’esprit :

bisciù – bijoux
cuccà – coucher
arrèto – arriere
ànema – âme
assaje — assez

Mais j’étais désespéré et à demi mort quand je m’éloignais à nouveau d’Agata et de son île, ce couple soudé de rochers et de ronces qui m’avait gentiment refusé. Combien de terre allais-je ajouter à l’immensité de la mer, à la force du vent, à la sévérité du ciel ! Dieu seul le sait si je désirais, au contraire, de me rapprocher d’Agata, pour contempler l’île… ou alors de me rapprocher physiquement de l’île pour étreindre dans mes bras celle que j’aimais !
Ce ne fut pas une mince affaire revenir en arrière : d’abord, suivant les itinéraires insensés des mots que l’embarras et le hasard avaient fait jaillir de nos bouches ; ensuite, quand le crépuscule a glissé dans l’habitacle sa caresse froide et lugubre, l’accélérateur s’est brisé sous mon pied… Avec cela, la réalité de ma solitude, à plus de cent kilomètres de chez moi, a pris son ampleur. Je n’avais que très peu d’argent dans la poche et cela aurait été vraiment une punition exagérée que rester là, prisonnier de la nuit. Heureusement, bien qu’à demi cassé, l’accélérateur existait encore, tel un coussin entre le pied et les engrenages d’où dépendait ma sérénité. La voiture, rigoureusement coincée sur la droite à même le fossé côtoyant la route, avançait très lente dans les légères montées, avant de reprendre haleine quand la voie redevenait plate. Tandis que je me rapprochais de mes conjoints, meurtri par un sentiment d’impuissance et de culpabilité pour cette escapade que j’aurais bien pu éviter, je fredonnais tristement :
Les mots de ma mère sont toujours la vérité (1)
sans me cacher que j’aurais voulu m’incliner à toute autre vérité, à toute autre jupe…

Giovanni Merloni

005_paxos-1990-28-180

(1) Le parole della mamma sono sempre la verità…
(2) Dammillo e pigliatillo/ ‘nu vaso piccerillo/ comm’a chesta vucchella/ che pare ‘na rusella/ ‘nu poco pocorillo/ appassiulatella…