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001_cavallerizza-01-180« Mais toi, tu étais contente d’aller au rendez-vous ? »

À la fin de l’été, Rome est déserte et les gens, en voiture, courent comme des fous, traversent les carrefours sans se soucier du feu rouge, dépassent sur la droite, ne respectent pas le stop… En plus, cette voiture qui n’était neuve que pour nous n’était pas née sous une bonne étoile.
Je croyais savoir déjà beaucoup et presque tout de la vie. En revenant de mon escapade insensée et furibonde jusqu’au bord du gouffre, je n’étais pas sûr d’avoir vraiment rencontré la même personne ayant tout partagé de moi, jusqu’à mes pensées les plus intimes. Et, sans doute, l’évidence de mon échec m’avait plongé dans une étrange prostration, où les premiers symptômes d’une soudaine vieillesse se mêlaient aux pulsions ressuscitées de mon enfance scabreuse.
Deux jours après ma rentrée du vain pèlerinage à Pouzzoles, je somnolais encore, espérant ne pas me réveiller, pour ne pas tomber dans l’obligation de penser à Agata « croix et délice », à sa voix sévère et indignée s’ajoutant au chœur des « Justes au doigt levé »… quand maman Gréco a risqué mourir dans un incident juste en bas de ma fenêtre.
Combien de temps ai-je dormi, rêvé, rêvé et dormi, avant de me faufiler, sans transition, dans le cauchemar ? Parfois, incrédule, je me pince les bras jusqu’à me faire mal. À présent ma mère se porte bien : sur son corps, du moins sur ce qu’elle laisse voir de son corps, je ne vois presqu’aucun signe de cet accident violent et de toutes les révélations qu’il a entraînées. Mais je suis tellement calé dans le trou noir où je l’ai accompagnée, que dans les frustrations que j’ai cumulées à cause d’Agata je ne vois maintenant qu’un mal mineur, rien que le passage d’un rideau d’ombres devant mes yeux..

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La « cinquecento » (1) blanche remontait le grand boulevard bordé de pins, constellé d’immeubles récents de quatre ou cinq étages et de villas plus anciennes, confortablement ombragées… « Qui sait si ma mère, en montant, y a vu elle aussi, comme moi, une ressemblance avec certaines localités de villégiature de la petite bourgeoisie romaine comme Grottaferrata et Santa Marinella ? »
Le samedi, la minorité silencieuse des habitants de ce quartier de Rome — ceux qui sont déjà rentrés et ceux qui ne sont jamais partis en vacances — se réjouit de l’absence de la majorité bruyante, jugée la seule responsable du mauvais fonctionnement de notre vie en commun, à partir du trafic, bien sûr. En ce moment-là, un groupe de retraités ayant le mégot sur la bouche, avait juste entamé une partie de « tressette » (2) sur le capot d’un taxi.
Le coup a été terrible. Le fourgon en piteux état qui venait en contresens de la place adjacente ne s’était même pas arrêté. La petite voiture, frappée sur le côté de la conductrice, s’était envolée, avant de retomber lourdement sur son flanc, roulant comme un gobelet et glissant quelques mètres, avant de s’arrêter, finalement, à trois ou quatre centimètres du kiosque des journaux.
Ma mère, évanouie, a été allongée sur l’asphalte par le plus jeune des joueurs de cartes. Les gens tout autour essayaient de faire quelque chose pour qu’elle sorte de son état d’inconscience. Elle a entendu des voix :
— Essayez de lever la jambe, disait, d’un ton calme, le plus jeune des quatre joueurs.
— Elle a ouvert la bouche ! disait une femme qui venait d’accourir.

— Elle essaie de parler !

— La pauvre…
Une quinzaine de minutes depuis elle a été hissée sur une ambulance qui l’a emmenée à l’hôpital « Gemelli ». Maman Gréco tremblait de la tête aux pieds et ne réussissait pas à proférer un mot. Puis, avec la perfusion, elle s’est calmée.

— Vous avez là-haut un Ange qui vous protège, a dit le médecin du pavillon traumatologique.
Puis, ma mère a appelé à la maison. C’est moi qui lui ai répondu. Mon père, voyant le lit vide, emporté par son habituelle appréhension ou alors par un pressentiment, est parti à la recherche de sa femme et, qui sait pourquoi, a échoué sur le marché des puces de Porte Portese. Il croyait que Cécile s’était levée tôt pour s’y rendre dans l’hypothèse d’y trouver des disques avec les chansons d’Yves Montand et d’Édit Piaf ! Quant à mes frères et moi, nous n’avions pas entendu la sirène de l’ambulance ni le vacarme des gens. Personne n’a frappé à la porte ni téléphoné pour nous prévenir.

003_bataille « Ma rage d’aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour » (Georges Bataille) texte et image du tableau de Balthus empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Le soir, ma mère est revenue de l’hôpital, et ma famille s’est réunie autour de la survivante : malgré le mauvais coup à l’épaule, l’œil noirci et le collier de plâtre pour tenir debout ses vertèbres cervicales, elle affichait une beauté éclatante :

— Tu me sembles une momie, a dit mon père, en riant.
Les yeux verts d’elle, mélancoliques, retenaient une seule larme : depuis la radio arrivait la nouvelle de la mort d’Édith Piaf, à l’âge de quarante-huit ans seulement…

— La « môme », disait le speaker…
Par un effort qui lui a causé une grimace de douleur, Maman a fait un geste énergique : le mot « môme », désignant une enfant, n’avait rien affaire au mot « momie ».

— …La « môme » demeure la plus grande chanteuse française de tous les temps ! Dans le tourne-disque aux trois haut-parleurs, Enzina a fait démarrer l’album 33 tours d’un récital à Paris, où la Piaf avait présenté au public de l’Olympia son dernier compagnon, Théo Sarapo. — Ils sont tombés amoureux l’un de l’autre en avril de l’année dernière, a dit Enzina, la mieux renseignée.
— Il a une voix d’enfant grandi, a dit Dodo.
— Je voudrais savoir si Théo est resté auprès d’Édith Piaf jusqu’au jour de sa mort, a demandé Enzina.

Maman Gréco avait mal à la tête et peinait à parler. Pourtant, dans notre appartement régnait une espèce d’euphorie, comme si c’était un jour de fête. Un carrossier recommandé par le mécanicien auquel mon père faisait confiance avait promis de réparer la « cinquecento » (1) avec peu de sous, empruntant les pièces à remplacer à une voiture presque identique qu’il avait trouvée chez le casseur, avec le moteur foutu et la carrosserie presque neuve. Pour fêter le « danger conjuré » et la réparation miraculeuse, mon père et Enzina sont sortis et tout de suite après revenus avec des gâteaux.
— Les meringues à la crème fraîche ! a annoncé Dodo, d’un ton solennel.

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Maintenant, le tourne-disque diffusait dans l’air une chanson d’Yves Montand, « Le galérien », un véritable pilier de la légende familiale en raison des larmes plus ou moins copieuses qu’elle faisait déclencher immanquablement dans les yeux clairs et pensifs de maman Gréco :

J’ai pas tué, j’ai pas volé
Mais j’ai pas cru ma mère…

— Ne pleures-tu pas, maman ? s’est écrié Dodo depuis le salon. À présent, depuis le coin sombre où elle s’est terrée, les yeux de ma mère renvoyaient des lueurs de tempête, des secousses électriques et des présages ruineux.

— Mais où allais-tu, maman ? demandai-je.
— Un rendez-vous…
Ce fut alors que ma mère, une fois assurée que nous étions seuls, m’a pris la main dans les siennes. D’instinct, je l’ai retirée : je voulais me dérober à la gigantesque responsabilité que j’entendais voltiger bruyamment au-dessus de ma tête.
— Tu es plus mûr que ton frère. Tu es un homme, désormais.
— Depuis quand ? demandai-je, les yeux égrenés, en me souvenant de toutes les fois où, au contraire, mon manque de maturité avait été souligné.
— Depuis peu… Devine !

— Depuis que je conduis la voiture ? 
Dodo, plus casanier, a reporté déjà deux fois l’examen, quitte à conduire avec la « feuille rose » si quelqu’un avec le permis l’accompagnait…
La « Française » n’a pas répondu, mais elle a fait un geste éloquent : c’est à moi de résoudre l’énigme !

— Voilà, je le sais, j’ai compris ! Depuis que j’ai fait de façon que Agata me laisse !


005_munchEdward Munch, Woman on the Verandah, 1924,
image empruntée à un tweet de Hermitage II (@hermitage200)

J’avais éclairci le mystère, mais cette cruelle vérité me replongeait dans l’incertitude et le chagrin. J’ai regardé maman dans les yeux. Elle a levé les sourcils, pour accompagner le tour panoramique de son regard, absorbé par l’observation, une à une, des toiles d’araignée du plafond… ou de son cœur.
— Qu’est-ce qu’il y a ? lui demandai-je.
Elle tremblait, imperceptiblement. Alors, je ne sais pas comment, empruntant qui sait où une sagesse que je ne me connaissais pas, j’ai ajouté :
— Parle, n’aie pas peur, fais-moi confiance !

C’est ainsi que, par de tragicomiques expressions muettes, elle a fini par m’avouer beaucoup plus de choses que si elle avait dû expliquer ou raconter tout cela par des mots.

— Maman, tu ne me dois aucune explication. La vie est à toi !
Puis, sans m’apercevoir que j’allais dire une chose tout à fait insolite, j’ai ajouté :

— Mais toi, tu étais contente d’aller au rendez-vous ?

— Je devais retirer un paquet à la Stazione Termini, mais cela me contrariait. Je ne savais pas quoi faire. J’avais peur qu’il s’agissait d’un objet encombrant, et je ne trouvais pas, avec ma tête… la place où j’aurais pu le cacher !

— Mais d’où venait-il ce paquet ? ai-je demandé, étourdi.
Cécile Gréco indiquait la vitre poussiéreuse où des ombres sveltes se croisaient, claires ou sombres, dilatant ou rétrécissant la lumière venant de la rue. Si je n’étais sûr qu’on était chez nous, dans la chambre de ma mère, j’aurais cru que ces ombres étaient les silhouettes d’infirmières empressées…
— Où est-il ce paquet, maintenant ?

— Je l’ai confié à une personne que tu ne connais pas, une de mes collègues.
Je ne voulais pas parler davantage de ce paquet, de la peur que ma mère en eût des conséquences, dans son pénible état. Mais elle me serra le bras et susurra : — je ne veux surtout pas faire souffrir ton père pour une question lointaine qui n’a plus aucune importance pour moi…

Giovanni Merloni

(1) Fiat500
(2) Jeu de cartes italien ressemblant à « bridge » et « whist »