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« Chez les personnes, on aime plus les défauts que les qualités »

« Raymond Izambard ! » Où ai-je entendu débiter le nom de ce personnage, identifié par ma mère comme le responsable direct ou indirect de son incident ? Il devait forcément faire partie d’une époque révolue et d’un endroit tout à fait refoulé…

— Vivait-il à Paris, n’est-ce pas ? ai-je demandé.
Puis, mon cerveau a plongé dans une étrange frénésie : les tableaux de Raymond Izambard — six, sept, dix ? — je les avais vus sur les parois de notre appartement ; ils ne restaient pas longtemps accrochés au même clou, occupant parfois la place d’honneur, ou alors finissant dans le couloir ou dans la chambre d’Enzina…
J’étais sur le point de continuer mon interrogatoire, quand je me suis aperçu que ma mère, à dix centimètres de moi, s’effondrait en sanglots. Embarrassé, je ne savais pas quoi faire, tandis qu’au-delà du couloir une chanson de Giorgio Gaber avait créé autour d’elle un silence dévot :

Je pense à nos soirées stupides et vides… (1)

Grâce à cette chanson, que mon père jugeait « un peu trop pessimiste », ma mère avait cessé de pleurer. Mais je n’ai pas eu le courage de la regarder dans les yeux. J’attendais qu’il arrive quelque chose, quand, tout d’un coup, j’ai eu une fulguration :

— Depuis combien de temps, maman, ne rencontres-tu plus Raymond ? Est-il venu, par hasard, à Rome ?
— Depuis mon départ de Paris… avec ton père, je ne l’ai plus vu !

— De quel départ parles-tu ? Si je ne me trompe pas vous avez fait une escapade à Paris il y a deux ans…
— Personne ne me comprend ! a dit ma mère, se prenant la tête entre les mains.

— Ne dis pas ça ! Ne te comporte pas comme une Napolitaine si tu ne l’es pas ! Veux-tu me dire ce qui s’est passé, s’il te plaît ?

— Mon ami peintre, Raymond Izambard, est mort ! Il y a deux jours, quand tu étais en voyage, j’ai été surprise par un appel téléphonique tout à fait inattendu. C’est Martine, sa sœur, qui m’a donné la nouvelle… Elle m’a dit aussi que son frère m’a laissé des choses : trois tableaux et une boîte scellée que personne ne peut ouvrir en dehors de moi… Ce sont des choses que je ne peux pas apporter dans cette maison, évidemment !

— Maman ! ai-je hurlé. Quand est-elle finie, ton « histoire » avec cette personne ?

— Quand on m’a dit que j’étais enceinte, vers la fin de la guerre, à Paris, je ne savais pas que j’aurais eu deux jumeaux, mais le choc avait été énorme, et j’ai dû prendre une décision !
« Moi aussi je devrais prendre une décision, hélas ! »

002_eluard_chagall « Je t’aime pour toutes les femmes/ Que je n’ai pas connues/ Je t’aime pour tout le temps/ Pù je n’ai pas vécu ». Texte de Paul Eduard et tableau de Chagall empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Il s’ensuivit un moment d’égarement. Au drame de l’incident s’ajoutait un étrange décalage psychologique et mental…
Tandis qu’ici à Rome notre famille naissait et grandissait au jour le jour, qui sait combien de questions de Cécile Gréco ont inutilement cherché les réponses de Raymond Izambard ! Mais je n’avais aucune envie d’examiner, un jour, une à une, les questions de Cécile et les réponses de Raymond, bien rangées selon l’ordre chronologique : « Espérons bien que cette collègue jette tout à la poubelle ou, alors que quelques âmes pitoyables allument une incendie ! »

— Je confessai tout à ton père, a repris « la Française ». Nino fut compréhensif, il dit même qu’il pouvait bien arriver qu’une femme aime deux hommes en même temps, certes en deux façons différentes… Il me laissa libre de choisir !

— N’aimais-tu pas « ce » Raymond ? ai-je dit, à contrecœur.

— Oui. Il y avait pourtant quelque chose qui ne me persuadait pas, en lui… je ne sais pas comment t’expliquer… Quand il devenait jaloux…

— Était-il violent ? Il te tapait ?

— Ce n’est pas important…

— Il te tapait, ou non ?

— Chez les personnes, on aime plus les défauts que les qualités…

— Celui-ci me rappelle Toto, le père d’Agata, protestai-je, attristé.
Je ne savais pas ce qui pouvait me faire plus mal en ce moment-là… Me souvenir des bleus d’Agata, ou de son père, ce grand bon homme, qui l’avait tapée en proie d’une rage disproportionnée ? Ou alors penser que peu de temps avant que notre famille se formait, autour de sentiments que j’avais toujours crus sincères, ma mère eût éperdument aimé un peintre bohémien impulsif et violent ? Conclure que dans un climat de tension et confusion indicibles, Dodo et moi nous avons été conçus ? Qui était, alors, notre vrai père ?
Dans la chambre aux lumières éteintes, nos voix retentissaient sourdes et dévastatrices comme des explosions atomiques. Étions-nous en guerre ? Où étions-nous ? Et le monde, où était-il ?

Les autres membres de la famille auraient bien pu nous entendre, puisque nous parlions à voix haute et de temps en temps nous hurlions. Mais mon père, perdu derrière son combiné Grundig (2) où les notes hautes et déchirantes de « La vie en rose » avaient repris le dessus, avait plongé, à présent, dans un état de béate auto-exclusion. Tandis que le reste de ma famille, ayant retrouvé la sérénité, rêvait donc de chevaucher ses chimères ancestrales, il n’y avait que moi qui pouvais m’assumer les inquiétudes de l’âme de celle qui avait frôlé la mort.
Je réfléchis alors… La Française avait échappé à un incident très grave avec la souplesse d’une doublure du cinéma… Mais la « cinquecento » ne pouvait pas avoir touché les fils dans le ciel avant de s’écraser violemment à terre pour le seul effet de la distraction, ou alors à la suite de la nouvelle d’une perte, même la plus douloureuse…

— Pourquoi voulais-tu mourir, maman ? lui demandai-je, la voix brisée.

— Je ne voulais pas mourir, j’étais embarrassée et avilie… Je voyais en ce paquet une menace pour notre tranquillité !
— Rien que cela ?
— J’écrivais à cet ami peintre, d’abord presque tous les mois, ensuite beaucoup moins… enfin il ne s’agissait que de cartes de souhaits pour son anniversaire… Il me répondait chaque fois sans attendre, mais respectait mes dispositions. Je ne voulais pas qu’il m’écrive. Il m’a obéi à moitié, cachant au fur et à mesure ses lettres dans un tiroir… Maintenant, le fait de savoir qu’il était comme obsédé par un fantôme m’angoisse, tu comprends ? Martine, sa sœur, ne connaît pas la patience ni le sens de l’opportunité. Elle ne devait pas m’envoyer cette boîte métallique ni ces trois portraits… de moi !
Tandis que ma mère parlait, j’essayais de me distraire, de n’écouter pas tout de ce qu’elle me disait. Combien aurais-je préféré que ressemble à un immense vide de mémoire, ce temps schizophrène où cet homme vraiment « antipathique » s’était acharnée à poursuivre une femme qui n’était plus la même qu’il avait connue !

— Si j’ai gardé un fil d’amitié avec cet homme pendant quelques temps après le mariage, cela ne signifie pas que c’était important pour moi de lui écrire. C’était une espèce d’habitude, un tic… a ajouté ma mère en me prenant la main.
— Pourtant, ce type-là t’aimait, n’est-ce pas ?
— Oui, peut-être, mais quelle importance y a-t-il en ça, si vous deux, Dodo et Alfredo, vous êtes les fils de votre père ? Si vous êtes deux irrémédiables Napolitains ?
J’avais été bien sûr rassuré par cette dernière phrase de ma mère, cependant, cet étrange renfermement avec elle me sembla tout d’un coup scandaleux : je ne pouvais pas accepter de devenir son complice, même dans l’hypothèse, désormais confirmée, qu’il n’y avait rien de morbide ni de grave dans l’embarras qui avait amené maman Gréco à frôler le néant. Le rebondissement de cet « intrus » ne me convenait pas du tout, soit dans mon étrange veste de « paladin de l’honneur de la famille » soit pour ce qui concerne mon amour sincère envers la France qui se voyait trahi : « J’aime la France jusqu’à ce qu’elle reste chez elle… Non, je ne veux pas de Français clandestins, descendus par la cheminée, qui pourraient sortir de but en blanc d’en dessous la jupe de ma mère ! »

003_colette « Si je me fais sauvage et muette quand je ne suis as heureuse, c’est que
je trouve mes ressources dans le silence et l’insociabilité », Colette.
Texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_label)

Giovanni Merloni

(1) Io penso alle nostre serate Stupide e vuote… (Giorgio Gaber)
(2) Radio et phonographe à « haute fidélité »