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Giovanni Merloni, Une femme de 2017

« Comment pourrai-je être aimé si je ne suis pas encore né ? »

Avec ma mère, tout s’est éclairci, finalement. Elle est restée bien sûr interloquée et même vexée quand je lui ai parlé avec ardeur et ressentiment de ce drôle type répondant au nom de Raymond Izambard… Cet homme, qu’il soit peintre ou fossoyeur ou employé des impôts, il n’existe plus ! D’ailleurs, quand maman a connu mon père à Paris, cette situation sentimentale était déjà « dans un cul-de sac » selon ce qu’elle-même m’a dit pour me faire bien comprendre qu’elle ne l’aimait plus. D’ailleurs, avec mon père, ils ne se sont pas aimés tout de suite. Elle a dû peiner à l’attirer dans son filet… Parce que ce fut elle la première à noter cet homme sensible et taciturne, mais prêt à révéler avec une embarrassante sincérité tous ses talents et toutes ses passions. Elle dut tomber de bicyclette et se casser la tête, lors d’une escapade collective à Saint-Germain-en-Laye !
Mais, enfin, ils se sont aimés et réciproquement choisis, d’un amour plein et dévoué. Tout est bien ce qui bien se termine et je dois donc remercier ce rocambolesque carambolage qui a finalement révélé l’innocence de ses sentiments et son enorme attachement à mon père et à la famille.
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Rome, 1965

Pourtant, l’hypothèse d’une longue histoire cachée, bien sûr démentie et ridiculisée, m’avait profondément bouleversé : de but en blanc, dans la silhouette de ma mère, jaillissant naïve et insouciante de ses souvenirs lointains, j’ai vu Agata ! Et dans l’image un peu conventionnelle de ce peintre figé dans l’obsession de l’amour perdu j’ai vu… moi-même ! Si je devais faire une équation assez simple je dirais que Procida représente pour Agata ce qu’est Paris pour ma mère : une île que l’amour d’un fou a transformé en un piédestal doré. Dans cette même équation je ressemble de façon épouvantable à Raymond Izambard : « N’ai-je pas écrit moi-même d’interminables lettres à une femme qui ne m’aimait pas ? » Cela ne me rassurait pas de savoir que ma mère n’avait « plus » aimé cet homme depuis qu’elle avait rencontré mon père, parce qu’alors Agata aussi… « ne m’aime plus » ! Et, chez les femmes, « n’aimer plus » c’est le même que dire « n’aimer pas » ou aussi « n’avoir jamais aimé ». Par cet effacement, ou alors à travers le transfert de l’amour d’une personne à l’autre, on ne souffre presque pas…
Mais si je devais faire la même chose, je ne perdrais pas que mon âme sœur, je verrais ma propre identité menacée depuis ses fondements : — comment pourrai-je être aimé si je ne suis pas encore né ? J’ai dit à ma mère abruptement.
— Écoute, plutôt que vivre comme un reclus dans une cage mentale sans queue ni tête, comme l’a fait cet ami peintre, c’est beaucoup mieux que tu reparte à zéro ! m’a dit ma mère. Moi, par exemple, j’étais convaincue que Raymond Izambard aurait tôt ou tard rencontré la compagne de sa vie, et cela ne m’attendrit pas du tout l’idée qu’il puisse être resté fidèle à une personne qui n’existait pas !
— Tu deviens cynique, maintenant ! ai-je répliqué. Heureusement, tu n’as pas les cheveux blonds et lisses, et je ne risque pas de te confondre… Mais, il me semblait d’entendre Agata au lendemain de ma mort !
Ma mère a essayé de me consoler. Elle dit des choses très raisonnables, comme mon père d’ailleurs. Mais, paradoxalement, ses longs discours contredisent les quelques petites phrases, assez rares, qu’elle dit dans des moments de sincérité irréfléchie, qui marquent, elles seules, mon destin, avec celles de mon père, encore plus rares, mais paradigmatiques. Parce que je suis moins rebelle qu’obéissant… et Dieu seul sait avec quels sentiments de contrariété j’ai suivi leurs interdictions comme des ordres ! Si seulement l’on me laissait libre de m’exprimer à ma façon !

Giovanni Merloni