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Version 2

« N’aie pas peur d’avoir une mère comme ça ! »

La nuit suivante j’ai reçu Agata dans un rêve : nous avions grimpé au sommet de son immeuble, sur une grande terrasse plongée dans le soleil et le ciel… Là-haut, il y avait une chambrette, presque une maison… Sa grand-mère, Mena, était montée pour étendre le linge et, comme d’habitude, elle nous marquait de près, avant de partir avec mille recommandations. Le soleil tombait déjà sur la pinède Sacchetti et sur l’omniprésente coupole de Saint-Pierre…
— Là-bas, il y a la Villa Doria Pamphylie ! disait Agata

— Est-ce qu’on se voit, d’ici, Garibaldi à cheval ?

Ensuite, j’avais proposé de construire, dans le grenier, notre nid. Agata avait protesté. J’avais alors appuyé mon index sur ses lèvres et j’avais commencé à déplacer les sommiers empilés, quand la scène avait brusquement changé.
Je me trouvais dans un local très vaste, remplie de fauteuils et canapés où ma mère m’attendait, inquiète. Je croyais avoir perdu Agata quelque part, mais elle était là, ratatinée à côté de ma mère :

— Madame, est-ce que je peux vous avouer une chose ? susurrait-elle.

Ma mère regardait ailleurs, comme si elle n’avait pas envie d’écouter cette voix étrangement aiguë.
— Alfredo a été mon plus grand amour, continuait Agata, mais Bruno Filomarino a su trouver la façon de m’attraper…
Pour ne pas céder à la folie, je suis sorti rageusement du rêve, me suis levé et j’au couru, affolé, chez ma mère en chair et os. Elle m’avait regardé d’un air stupéfait, puis elle s’était allongée sur son fauteuil. Cela voulait dire qu’elle était prête à m’écouter.

— L’incursion d’Agata dans mon dernier rêve… m’a fait réfléchir.

— Quoi ? Je ne comprends rien de tes propos farfelus ! dit-elle, essayant d’en rire.
— Est-ce qu’on peut aimer une personne, ai-je dit, même si l’on en regrette une autre ?
Je ne m’attendais pas au silence de ma mère. Cependant, j’ai relancé :
— Je dis cela, parce que, quand elle sera à nouveau à Rome, Agata regrettera, j’en suis sûr, ses rencontres frauduleuses de Procida !
— Je ne sais pas quoi te répondre, me dit-elle. À la rigueur, on ne devrait jamais regretter quelqu’un d’autre en dehors de l’objet aimé !
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— Et toi ? Sois sincère, maman ! Est-ce que tu en as ?
Maman Gréco a rougi, avant d’être saisie par une violente secousse. J’ai eu peur d’avoir provoqué les ires de Perséphone (1), mais elle s’est, au contraire, figée dans une de ses expressions statuaires connues, le visage tourné vers la fenêtre, de façon que je ne voie que son profil :
— Oui, j’ai des regrets, mais c’est très loin…
Un peu étourdi, j’attendais la suite, quand un bruit soudain nous a interrompus. Ma soeur cadette, Enzina, s’était précipitée pour répondre au téléphone et, dans la hâte, avait laissé tomber à terre le « porron » espagnol.

— Finalement, on s’est libérés de cet instrument de torture ! avait tranché Dodo depuis la cuisine.
Personne, à la maison, n’avait réussi à se servir de cet instrument de torture. D’autant plus que chez nous on ne buvait pas de la sangria ni du champagne à chaque repas ! Il aurait fallu apprendre à avaler, sans se salir partout, ce jet subtil et irrégulier, inclinant la tête en arrière, comme l’on fait à Barcelone et à Madrid… Il faut dire que notre « porron », d’un verre très subtil, arborait de superbes feuilles aux couleurs transparentes…
En des circonstances pareilles, notre mère aurait jeté feu et flammes. Maintenant, effondrée dans le fauteuil provençal, le buste immobile et le regard concentré par delà le placard, elle s’adonnait à des considérations auxquelles je ne me serai jamais attendu :
— Enzina, dit que papa est mon « benjamin » et qu’il est plus petit qu’elle. Elle exagère, certes, mais c’est vrai qu’avec le temps, au fur et à mesure qu’il se plaisait dans ce rôle d’enfant, il m’a transformée : d’abord, il a fait de moi une mère incestueuse, puis une mère chaste. Mais il s’est rendu tellement dépendant de moi… qu’un beau jour, entre nous, un gouffre s’est installé. Ça ne change rien dans ma vie, désormais ! Toi, Alfredo, oublie ce que je viens de te dire… Tu sais que parfois l’on se laisse emporter par un tout petit manque, une contrariété insignifiante, jusqu’à ce que cela devienne une montagne…
— Moi aussi, je considère Agata comme une mère, peut-être ! m’exclamai-je. C’était trop tard pour endiguer une telle crue de chagrin et d’embarras.
Devant mes yeux, des étincelles jaillirent depuis la bague carrée d’aigue-marine qui faisait l’orgueil de ma mère :

— Nino paraît indifférent à cette espèce de momification de notre rapport… et j’éprouve parfois un irrépressible désir de disparaître…
J’essayai de la distraire :
— Il t’a contaminée, quand même, hurlai-je, au point que tu es devenue une véritable mère poule napolitaine ! Je lui touchai le bras et, sous la lumière chaude de la lampe, je vis distinctement le bleu en forme de cœur qu’elle avait attrapé avec l’incident. Ce gros bleu m’avait ramené un souvenir odieux :

— Si tu savais les histoires que l’on m’a racontées au sujet du père d’Agata, à Procida !

— Je le sais, à Procida les hommes portent les caleçons courts et restent sur la plage jusqu’au soir. Ils ne renoncent pas au rite de pêcher, tous ensemble, les « cefali » avec la « sciabica », dit maman Gréco.
— Tandis que les femmes s’habillent comme des madones abritées sous une cloche de verre ! ai-je ajouté.
— C’est ton père qui aime toutes ces choses ! Moi, je suis née à Besançon, je suis athée et mon père était communiste.
— Depuis combien de temps ne fais-tu pas une escapade à Naples ? Vous pourriez vous en aller, bras dessus bras dessous jusqu’à Pausilippe, là où l’on avait enseveli Leopardi…
— Je sais. Même Venise, ou Saint-Malo ne sont pas à « la hauteur de Naples ». Aucun endroit, quoiqu’il soit extraordinaire, ne pourra lui redonner cet air unique…
— Agata aussi ne supporte pas Venise… Elle dit que ça pue, Venise !
— La nuit, depuis la Corricella, Procida ressemble à Venise ! a dit ma mère. La mer qui bouge paresseusement parmi les taches de lumière jaune des « lampare » ressemble à une lagune…
003_venezia-1969-2Cela dit, maman a fouillé frénétiquement dans son sac. Protégée par une fermeture éclair, il y avait une photo : contre le ciel gris, devant la lagune noire, se détachait nettement le parapet d’un pont embelli par une file de petites colonnes.

— Ne vois-tu pas ?
Ce n’était que la photo d’un pont à Venise… Sans doute, ce n’était pas ce que ma mère cherchait. Je me demandais alors si elle regrettait quelqu’un ayant partagé avec elle une escapade à Venise…
De même, je voulus m’évader dans cette photo réussie, où le parapet blanc divisait le monde en deux…
Combien de fois déjà, dans ma brève vie, j’ai respiré à fond le parfum de la nuit, la vertigineuse suggestion du vide au sommet d’une montagne ou devant le miroir à peine branlant d’un miroir d’eau ! L’infini de Pascal, auquel Jacopo Ortis s’est inspiré ; l’infini où Giacomo Leopardi va s’effondrer dans son chant extrême… c’est pour moi, depuis toujours, un lieu de contemplation et de passion. Là-bas, la tension idéale, poussée hors de ses limites, se jette — suicidaire et inconsciente comme Roland furieux ou Narcisse —, dans une mare où flottent des yeux, des cheveux, des mains, mais où je ne peux pas trouver ce corps, cette bouche ! Seule une divinité bandée pourrait les apporter, ce corps et cette bouche, à un rendez-vous secret avec moi !

J’examine mieux cette instantanée que j’avais moi-même empruntée au hasard lors de l’un de mes nombreux voyages avec mes parents. Même s’ils nous faisaient cadeau de suggestions qui ne pourraient pas rentrer dans un kaléidoscope grand comme l’Observatoire de Mont Marius, ces voyages nous ont enlevé, tous les étés, la possibilité de tergiverser un peu avec les personnes de notre même âge. Dans la photo, je reconnais en bas, à même la lagune, sur la terrasse-embarcadère de l’Antico Pignolo à Venise, la jeune fille blonde ayant le chignon aux cheveux et les fesses abondantes, qui n’aurait pas fait pâle figure dans une peinture flamande… Remuant brusquement son tablier et son balai, elle fredonnait une chanson de Rita Pavone :

« Mon cœur, tu souffres vraiment

Qu’est ce que je peux faire pour toi ? (2)

Je la regarde depuis le pont et elle sourit intérieurement, puis tourne sa belle tête vers moi en clignant de l’œil… avant de reprendre à bosser…

— C’est moi qui ai fait cette photo ! lui dis-je avec orgueil.

— Tu es toujours en compétition avec ton père. Si tu savais combien vous vous ressemblez !
J’ai observé ma mère. Une femme petite, ayant les flancs d’une jeune fille et la taille encore subtile. Sa poitrine est son meilleur morceau, avec ses mains fuselées qui disparaissent quand elle fredonne :

« J’ai la mémoire qui flanche
Je ne m’en souviens pas très bien… » (3)

Habillée en noir comme Jeanne Moreau, elle est debout, maintenant, auprès de la lampe sur pied, qui semble un projecteur ou une colonne…
Elle m’a pris la main et l’a caressée.
— N’aie pas peur d’avoir une mère comme ça ! me dit-elle. Cela pourra te servir !
Je me suis armé alors de courage et lui ai demandé :
— En quoi consiste, maman, ce que tu appelles « regret » ?
— Sais-tu ce que signifie courir, éprouver une grande euphorie dans les jambes tandis que la tête demeure légère ? Tu penses que tout le monde doit se courber à ton passage, comme un champ de blé, pour que tu arrives au rendez-vous le plus tôt que possible ! Est-ce que tu comprends ce que veut dire arriver en un bond et sans rétro-pensées là où quelqu’un nous attend ? N’avoir d’autre désir que celui de se revoir l’un l’autre ?

Giovanni Merloni

(1) La fille de Zeus et de Déméter
(2) Mio cuore, tu stai soffrendo/ Cosa posso fare per te ? (Rita Pavone)
(3) Célèbre chanson lancée par Jeanne Moreau.