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L’importance de la rupture et de la transgression

Heureusement, maman Gréco a survécu aux contrecoups de cette explosion lointaine dans l’espace et dans le temps et son « regret » est mental, voire senti-mental sans être, à vrai dire, passionnel. Et pourtant, même si elle a prononcé ce mot « plus », elle n’a pas dit « plus jamais ». Cela veut dire que bien qu’heureuse et pleinement réalisé avec mon père et à côté de lui, elle a quand même « regretté » quelque chose de son passé heureux, quelque chose qui n’appartient qu’à elle et qui nous exclut, quelque chose qui de temps en temps lui a « manqué ». Est-ce qu’elle a toujours vécu ce manque en silence, se bornant à ses seuls souvenirs ? Combien de mots a-t-elle envoyés à cet inconnu, combien d’images et d’idées a- t-elle échangées avec lui par la seule force de la pensée ? Et moi ? Que ferai-je sans Agata ? Résisterai-je sans la chercher ? Comment m’en sortirai-je si elle me dira, par sa voix taquine de verre contre verre, qu’elle ne veut plus me rencontrer ? Plus jamais ?

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Paul Cézanne, L’après-midi à Naples, image
empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Heureusement, bien avant de connaître Agata, j’ai eu, une fois dans ma vie, une protectrice ! Elle m’a ouvert les yeux, en déposant sur le fond sablonneux de ma rétine ultrasensible l’image retentissante d’une France qui ne ressemble pas vraiment à la France que m’a fait connaître ma mère, pendant nos épuisants voyages instructifs. C’était ma professeure de Français pendant deux années, à l’époque où ma voix haute devint de but en blanc grave, et que, curieusement, les deux voix cohabitaient dans la même gorge.
Hortense Lamy, avec ses cheveux blancs et son blouson de laine noire qui descendait jusqu’en dessous du genou, était bien charismatique et prête à encourager les jeunes timides et enthousiastes comme moi. Il y avait bien sûr Maurizio Ficcadenti, le « monstre de toute bravoure », qui aurait sans doute voulu m’écraser. Mais en français, grâce à la confiance de Mme Lamy, je l’égalais…
Ce fut elle qui me fit connaître l’importance de la rupture et de la transgression à travers la lecture de Voltaire, de Rousseau, de La Fontaine, de Camus et de Jacques Prévert. C’est par cette liberté offerte à tout un chacun — de trouver enfin sa propre clé, sa propre façon d’interpréter la vie et s’y conformer selon sa nature et ses sentiments les plus sincères — que j’ai aimé la France :
« Cet amour/ Si violent/ Si fragile/ Si tendre/ Si désespéré/ …/ Cet amour guetté/ Parce que nous le guettions/ Traqué blessé piétiné achevé nié oublié/ Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié/ …/ Nous pouvons oublier/ Et puis nous rendormir/ Nous réveiller souffrir vieillir/ Nous endormir encore/ Rêver à la mort,/ Nous éveiller sourire et rire/ Et rajeunir/ Notre amour reste là/ Têtu comme une bourrique/ Vivant comme le désir/ Cruel comme la mémoire/ Bête comme les regrets/ Tendre comme le souvenir/ Froid comme le marbre/ Beau comme le jour… » (1)
Mais, comment conjuguer cette hypothèse de transgression libératrice que moi-même devrais mettre en pratique, m’affranchissant des lierres et des branches m’immobilisant comme autant de chemises de force journalières — l’amour excessif d’une mère, l’amour contradictoire d’une femme idolâtrée — avec mon tempérament rebelle et obéissant à la fois ?
Comment conjuguer tout cela avec cette caboche tourbillonnante qui n’évolue que par successives déchirures et abandons ainsi que par vagues de solitude s’alternant à des vagues de confusion ?

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Paul Cézanne, étude pour « L’après-midi à Naples »

Giovanni Merloni