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001_le-peintre-de-lebel Albert Marquet sur son balcon au 1 rue Dauphine à Paris 1945,
photo Marc Vaux, empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Embrasser sur la bouche des ombres gracieuses

Hier soir, il y a eu une espèce d’apocalypse météorologique, ce que mon père appelle “tropea”. Chaque tonnerre explosait à brûle-pourpoint au milieu des ombrelles des pins gris comme un coup de canon de guerres révolues et d’autant plus redoutables. C’était la première fois de sa vie, pour ce que j’en peux savoir, que Maman Gréco donnait des signes de déséquilibre. Elle courait par-ci par-là dans la maison, éteignant les lumières, baissant les rideaux des fenêtres et décrochant, terrorisée, les prises du frigidaire et de la télévision. Enfin, tel un chien à l’ouïe ultrasensible, elle a fiché sa tête sous son lit. Pendant un instant, dans l’obscurité mystérieuse, j’ai eu l’impression que son derrière noir à pois blancs remuait la queue.
J’ai attendu que la tempête se termine et les pigeons débarrassaient leurs ailes de la pluie avant d’entamer quelques timides réjouissances et je me suis rendu auprès de ma mère. Elle était assise dans son fauteuil, pliée sur le côté, à la recherche de la distance et de la position la plus adaptée à la lecture. Elle protestait à peine pour ses féroces maux de tête que d’ailleurs elle a toujours eus. Avec ces stratagèmes, elle espérait sans doute de se dérober à mes questions pressantes. Ses yeux étaient pourtant voilés d’une insondable tristesse. Cela ma fait souvenirs de ce qu’elle m’avait dit à propos du « regret » : « Est-ce que tu comprends ce que veut dire arriver en un bond et sans rétro-pensées là où quelqu’un nous attend ? » Dans un élan et sans préambules, je lui ai dit :

— Moi aussi, quand je courais à la rencontre d’Agata, je me sentais léger comme une plume !

— Vous étiez une chose très jolie à voir ! a-t-elle dit

— Pourquoi est-elle finie mon histoire, alors ?
— Je te l’ai déjà dit, Agata est trop petite.

— Toi, maman, tu la jalousais.

— Oui, peut-être, mais juste un peu, comme la plupart des mères. Sinon je la trouve intelligente et pleine d’humour. Deux choses très importantes…

— Pourquoi ne cesses-tu pas de la critiquer, alors ?
— Parce qu’elle n’a rien fait pour t’éviter de souffrir. Finalement, je m’étais résignée te voyant si entêté… j’ai espéré alors que tu triomphais d’elle.
— En attrapant son cœur ? En réussissant à la convaincre pour qu’on fasse l’amour ?
— C’est la même chose !
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Nous venions de frôler cette thématique assez scabreuse quand Cécile Gréco s’est épanchée avec moi, son fils aîné — étant le deuxième de deux jumeaux à sortir d’elle, donc le premier à avoir été conçu — au sujet de son dernier voyage à Paris, avec mon père, l’année dernière. Ils étaient hébergés rue Keller, à côté de la rue de la Roquette, à cinq minutes de la Bastille, chez ma tante Catherine. Pendant ces quatre jours, elle n’avait pas eu l’occasion de flâner toute seule ni de s’acheter un rouge à lèvres aux Galeries La Fayette…
— Nino insistait pour qu’on aille manger chez l’indien de rue Mouffetard, il voulait voir la Vénus de Milo au Louvre, les tableaux de Renoir au Jeu de Paume… Et Catherine nous accompagnait toujours, enthousiaste de voir Paris avec nos yeux !
Un soir, nous étions seuls, sans Catherine, au milieu d’une foule immense. Nino s’était éloigné, pour donner des renseignements à des Italiens de Udine. « Ne bouge pas ! » m’avait-il dit. Cependant, derrière le kiosque il y avait des peintres, tant bien que mal protégés contre le froid, qui faisaient le portrait aux passants. Le temps d’un instant, j’avais cru voir quelqu’un que je connaissais… Je m’étais rapprochée, mais autour de moi il n’y avait que des artistes très jeunes. Bouleversée, je ne sais pas pourquoi, j’essayais de revenir au kiosque où ton père m’avait « garée », mais je ne réussissais pas à retrouver la route… Le kiosque avait disparu et je ne voyais aucun objet, banc public ou réverbère auxquels m’accrocher pour saisir une piste quelconque. J’ai eu alors la terrible sensation, bien sûr irrationnelle, de l’avoir perdu. Cet état a duré dix minutes, un quart d’heure. Au-dessus des têtes éclairées et réchauffées par la lumière jaune, verte et bleue de projecteurs qui ressemblaient aux phares des camions, la silhouette maigre et biaise d’Édith Piaf s’imposait. Elle se pliait, se levait, se jetait en arrière, suait jusqu’à se mouiller les cheveux, de plus en plus tendue vers « l’accordéoniste » disparu.

Elle écoute la java
Mais elle ne danse pas
Elle ne regarde même pas la piste
Et ses yeux amoureux
Suivent le jeu nerveux
Et les doigts secs et longs de l’artiste…

Cécile Gréco, émue, se tordait les mains.

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— Continue, maman !

— J’avais la sensation d’être à l’unisson avec cette femme prodigieuse, où l’âme se passait du corps, tandis que son cœur, prêt à se rompre, ondoyait devant sa bouche… J’étais attristée et déçue de n’avoir pas rencontré cette personne qui avait été si importante pour moi, contrariée de n’avoir pas échangé avec quelqu’un de ses amis. J’essayais de me souvenir du nom de ce bistrot derrière Saint-Sulpice où les gens les plus disparates se rencontraient tous les jours… Qui sait, s’il existe encore ? Je m’apercevais pourtant que le long cordon qui nous liait, malgré la distance et le temps, avait été tranché net, comme la tige d’un tournesol. Privé de cette tige, mon cou était devenu rigide et je ne pouvais plus regarder vers nord-ouest suivant cette improbable « ligne d’air » entre Rome et Paris. Je ne pouvais pas regarder en arrière non plus… Car notre cordon, tombant à terre bruyamment, m’avait fait rire ! Voilà que la parabole de l’accordéoniste m’avait enfin aidée à comprendre l’importance de la vie au jour le jour, la valeur des sentiments sincères… au moment même où Nino, mon mari, mon enfant, mon père, mon tout, l’unique homme au monde qui m’était indispensable, disparaissait qui sait où… Ce fut là, quand je commençais vraiment à paniquer, que j’ai eu l’impression de m’envoler… derrière moi, quelqu’un me serrait la taille et me faisait danser une java pour ceux qui ne sont plus jeunes, mais ne sont pas encore vieux non plus ! Il y avait tellement d’énergie et de joie de vivre dans ce geste simple de ton père, que j’avais l’impression de l’entendre protester : « Ne laisse pas que je m’en aille ! Garde-moi auprès de toi, même si je ne suis pas un joueur d’accordéon ! »

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— Moi aussi, je croyais avoir atteint une entente pareille avec Agata.
Maman Gréco hochait la tête.
— Mais, si on avait fait l’amour jusqu’au bout, cela aurait changé, n’est-ce pas ?
— Juste ciel ! Ton beau-père t’aurait massacré.
— C’était Mena, la grand-mère d’Agata, qui coupait l’herbe sous nos pieds, dis-je.
Toto, son père, malgré sa mine revêche, était très doux avec moi.
À Procida, il m’invitait à de magnifiques petits déjeuners à base de milk-shake et tartines, et en général, avec lui j’étais toujours à l’aise, jusqu’à le préférer, parfois, à mon père effectif, en lui réservant une place sur le podium des recordmans absolus.
— Cet été, tout le monde conspirait pour notre malheur.
— C’est le temps où tout cela arrive. Et tu es très jeune, n’ayant que dix-huit ans.
— Et demi ! Mais, si je réussissais… si on faisait l’amour ?
— Qui sait ? Mais pourquoi n’as-tu pas attendu un peu avant de tomber amoureux ? N’était- ce pas mieux la conquérir, avant ?
Maman Gréco a raison, mais c’est trop tard désormais. Il fallait que cet effrayant cauchemar me surprenne dans le sommeil bien avant que je parte à Pouzzoles, ou, encore mieux, avant qu’elle prenne corps, cette idée trompeuse des vacances à Procida. Pourquoi ne l’ai-je pas conquise avant de me laisser emporter par des sentiments absolus et intimes ?
Bien évidemment, je n’en savais rien et je croyais que l’amour sincère, tôt ou tard, triomphe, tandis qu’entre Agata et moi il n’y a jamais eu ce « cordon » dont ma mère m’a fait comprendre le poids et l’importance…
Entre nous, il y avait bien d’obstacles à surmonter même avant que l’un de nous deux puisse offrir la récompense de soi-même à l’autre… Je ne suis pas Abélard et elle n’est pas Héloïse ! Ces deux-là ont vécu deux vies ensemble avant et après la monstrueuse mutilation qu’ils ont subie. Leur « cordon » n’a pas eu le temps de se consommer dans l’ennui du temps, il a été tranché net, les obligeant à réinventer une nouvelle façon de tenir debout leur union unique…
Dans notre modestie, je revendique pourtant la valeur de ce que nous avons été, de ce que nous avons su faire ! Car nous avons laissé passer de l’un à l’autre, réciproquement, quelque chose d’extrêmement important qui nous accompagnera peut-être tout au long de notre vie. D’ailleurs, j’en suis sûr et certain, notre histoire n’est pas qu’une constellation d’échecs. Il faut que je fasse justice !

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J’essayerai dorénavant de me souvenir par le menu de ce qui nous est arrivé, à Agata et à moi, pendant treize mois, entre une fin d’été et l’autre… j’ai déjà essayé de raconter la pénible rencontre de Pouzzoles ainsi que le cauchemar de l’accident de Maman Gréco qui ont creusé en moi un gouffre d’où ne jaillissent que des miasmes infernaux, tout en ajoutant un sentiment d’égarement et de peine à ce moment déjà difficile pour moi. Au chagrin d’amour, il n’y a pas de remède. Seul le temps pourra dissoudre ce grumeau d’angoisse et de nausée, en conviant à ma table, qui sait, l’envie de recommencer à croire, espérer, embrasser sur la bouche des ombres gracieuses.

Giovanni Merloni