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Un véritable procès, « kafkaïen » et « humain » à la fois

Pour me consoler, ou alors pour boire mon calice jusqu’à la lie, je vais dorénavant lire et relire à voix haute mon journal intime… un récit chiffonné et plein de taches comme autant de flaques que, sagement, j’aurais dû contourner, mais, hélas, je n’ai pas su éviter. Cela prouve, sans qu’il y ait aucune possibilité de démenti, que je ne suis pas très intelligent ni très prudent non plus. J’ai besoin, au contraire, de me soumettre à un imaginaire procès de Kafka où je serai à la fois l’avocat, le juge et le coupable présumé, même en sachant que le parcours de mon enquête sera accidenté et pervers… car la voix des hommes, et ma voix même, pourra de but en blanc devenir incompréhensible, se perdant dans les mille méandres de ma personnalité multiple. Nous sommes « un, cent, cent mille » comme l’a dit Luigi Pirandello, et la vérité n’est pas qu’une. Pourquoi devrais-je alors échapper à une telle loi ou règle ?
D’abord, il y a la vérité d’une jeune fille de quinze ans, Agata, une enfant unique ayant perdu sa mère à l’âge de neuf ans.
Ensuite, il y a la vérité d’un jeune homme de dix-huit ans, Alfredo, moi, qui ai peut-être profité d’affections confortables tout en subissant, pourtant, de même qu’Agata, de mystérieux accidents qui ne se voient pas, mais, je vous assure, me coupent le souffle comme autant de bombes à retardement au moment même où j’en aurais davantage besoin…
Enfin, il y a la vérité qui s’impose des autres qui décident de nos vies, pour notre bien ou pour notre mal !
Nous avons lutté tous les deux, Agata et moi, pour faire valoir notre identité moins sauvage que docile. Heureusement, nous avons vaincu quelques batailles, frôlant, le temps d’un instant, la saveur douceâtre et fugitive de la joie, saisissant entre nos bras la silhouette mignonne de la vie… Mais, au bout d’une guerre qui nous a divisés au lieu de nous unir, nous avons perdu.
À quoi bon alors en parlerais-je ? Ne vaudrait-il pas mieux tout refouler dans une épaisse couche d’oubli ? C’est ce que je me dis chaque jour que je me lève. Mais je ne peux pas me dérober, pendant le reste de la journée, à ce procès contre moi même. Je m’y plonge avec acharnement même, dans le but de provoquer une discussion qui creuse jusqu’au bout dans les strates et les abîmes de l’âme humaine pour y trouver une petite reconnaissance à ce que nous étions, Agata et moi. Un petit prix à notre bonne foi, un petit salut à la simple beauté de nos gestes sincères.
Je vais donc laisser la parole au journal intime où j’ai déversé sans aucune censure mon « ressenti » pendant une période de treize mois, entre la fin août de 1962 et la fin août de 1963, l’une des tranches les plus cruciales et dramatiques de ma vie… Mon journal en est devenu le témoin à charge, dans un véritable procès « kafkaïen » et « humain » à la fois.

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Matin du vendredi 31 août 1962
Au cours de cette année 1962 et notamment à partir de la fermeture estivale des classes, mon innocence paresseuse et introvertie à plusieurs égards s’est renversée comme une chaussette. En une séquence lente puis rapide et même précipitée, j’ai d’abord savouré jusqu’à la lie l’illusion de rencontrer mon premier amour entre les bras d’une femme bien plantée et séduisante, plus âgée que moi, Anna Garbo. J’ai enduré ensuite l’inefficacité de la cour verticale vainement adressée à une hautaine camarade d’école, Isabella Poidomani. Enfin, j’ai échoué, lors d’une nuit de bohème, sur la plage humide de Cesenatico, devant une balançoire ayant l’air d’une guillotine… Un endroit sinistre et pourtant adapté à ce premier inoubliable baiser que j’ai eu la chance d’échanger avec Rosanna Ribaldi, une très jolie fille de la banlieue milanaise…
Au retour de Cesenatico, où j’avais vécu avec Dodo les premières vacances insouciantes et sans parents de ma vie, je n’avais qu’une pensée, battre le fer quand il est chaud. Je devais dorénavant profiter de ma désinvolture des mots et des gestes et surtout de ce que j’avais appris. Car je savais ce qu’il signifie « s’embrasser réciproquement sur la bouche » ! Ce n’était pas qu’une question « technique » et je voulais rattraper le temps perdu chez mes vagues et charmantes interlocutrices futures. J’allais leur montrer combien sont crues et cruelles, ainsi que mensongères, des expressions comme « planter la langue dans la bouche »…
Avec de telles intentions, aussi naïves que redoutables, je suis rentré à Rome avec la barbe de plusieurs jours. Mais là, inexorable comme un garçon avec sa lourde addition, m’attendait la condamnation des examens de rattrapage. Mon envie irrépressible de vivre… dut se mettre de côté, se bornant aux souvenirs et aux réflexions qu’accordait mon temps en lambeaux. Puis… on verra !

Giovanni Merloni