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Le maître suprême de l’élégance amoureuse, voire des « schifezze » (1)

Soir du jeudi 6 septembre 1962
Pendant une pause dans ma préparation pour les examens, j’ai fait une de mes promenades habituelles avec Lello Rizzacasa et mon frère Dodo. Grand à peu près comme mon frère et moi, Lello est décoloré de la tête aux pieds. Et sa façon même de se rapprocher de la vie est engourdie, freinée. Il semble avoir relégué ses enthousiasmes en quelques secrets recoins. De temps en temps, il saisit une drôle de clé, traverse la maison sombre de son monde austère et provincial — il est originaire de Pescara, dans les Abruzzes — avant de se rendre dans le cagibi de son cœur pour y chercher quelque chose. Quand il la trouve, il vient nous la montrer d’un air triomphant et d’un sourire sarcastique.
Donc, sans le vouloir, puisqu’en touchant les questions du cœur on touche aussi des choses intimes, sexuelles et… génitales, dans notre école buissonnière Lello était devenu petit à petit le maître suprême de l’élégance amoureuse, même si, il faut le dire, il nous dépassait d’une seule marche dans le nébuleux escalier de l’émancipation.
En nous promenant tous les trois avec Lello Rizzacasa — installé au centre, comme le fromage dans un sandwich —, nous atteignons, en haut de notre rue d’asphalte, l’allée ombragée qu’on a consacrée à Tito Livio, avant d’emprunter l’escalier biais et disproportionné qui monte à l’hôtel Hilton.
Tout au long de ce parcours connu, qui paraissait différent sous nos yeux enquêteurs, Lello nous racontait, pendant les vacances d’école, les étapes de ses succès amoureux. Ayant très peu de prouesses à proposer, Dodo et moi, d’habitude, nous demeurions muets, à l’écoute. Cependant, nous étions prêts à profiter du moindre prétexte pour nous plonger dans l’examen — médical et juridique à la fois — de la question amoureuse, et notamment sexuelle, quitte à nous perdre dans des interprétations erronées et ridicules. Cela devenait l’occasion pour de vastes théories et pour une pédante enquête sur la signification de certains mots.

Lello Rizzacasa aborde ses sujets préférés à voix basse, s’accompagnant avec des gestes solennels. D’ailleurs nous en parlons depuis l’âge des treize ans, de ce « phénomène » que les adultes appellent si froidement « masturbation », nous renseignant réciproquement sur le nombre, les modalités, les horaires où ce « phénomène interdit » peut se vérifier. Il s’agissait pourtant d’une étrange découverte, assez contradictoire, entraînant, avec un sombre sentiment de culpabilité, un plaisir privé et sublime à l’époque la plus sombre de l’adolescence, celle où l’on se trouve, par amour ou par force, toujours dans une ambiance de mâles. Une époque difficile, où tout un chacun essayait de cacher son identité la plus intime dans le conformisme des mauvais mots et de la dérision envers la victime de tour. Bien sûr, se branler ce n’est qu’un expédient et le symbole même de la renonciation à la vie. Mais c’est aussi une première voie de fuite ou, si l’on veut, un deuxième limbe, après celui de l’enfance, car en glissant dans ces pratiques interdites, je me soumettais, inconsciemment, à un rite d’initiation tribale. En attendant que ce soit une femme à confirmer mon essence d’homme, au fur et à mesure de mes déchirants orgasmes solitaires, je devenais comme les autres et, en même temps, je m’affranchissais des tentatives de tous ceux qui sont toujours là, à toutes les époques et latitudes, avec le seul but de ranger dans leurs troupeaux des recrues disposées à participer à leurs actes de vandalisme et d’ennui.

À treize ans — c’était peut-être la Noël 1958 —, je fis un honteux pari avec Rizzacasa. Il nous avait expliqué par le menu comment les enfants naissent. Les pères et les mères, s’accouplant, produisent des litres de « beurre liquide » où se cachent des êtres invisibles, nommés spermatozoïdes, qu’on aurait pu conserver dans de gracieuses bouteilles de limonade. Je ne voulais pas y croire. Nous pariâmes un chiffre déraisonnable, vingt mille lires. Rizzacasa de temps en temps me le rappelle encore.
Pourtant, la question de la masturbation et de son inévitable conséquence, le « beurre liquide », c’était un tabou chez nous. Mes parents se sont toujours dérobés à ce sujet, comme d’ailleurs à tout ce qui concerne le « physique ». Des fleuves de livres et de musiques, dans notre famille, mais pas un seul ruisseau de beurre liquide à sec.
Heureusement, Lello Rizzacasa était là !

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L’année dernière, Lello avait déjà sa « fiancée ». À sa façon, il était tombé amoureux d’Anita Casalanguida : un visage aux contours flous, qu’il nous évoquait par des profonds soupirs et dilatations des narines ne faisant qu’un avec de fatals élargissements des bras. Dodo demanda à Lello s’il pratiquait encore la masturbation. Cela fut l’occasion pour fouiller à fond ce thème : on ne pouvait pas arrêter net une activité si noble ! Elle devenait, au contraire, d’autant plus nécessaire, quand on se trouve obligés à des émotions et excitations de plus en plus fréquentes. Sans compter qu’Anita faisait partie des jeunes femmes bornées, incapables de concevoir l’amour en dehors du mariage…

— Que veux-tu dire avec « bornées » ?
— Il y a des femmes dans mon lycée qui couchent avec les camarades. Mais elles sont des salopes !
— Mais comment peut-on concevoir deux différents types d’amour ? demandais-je, faisant valoir les raisons d’un amour absolu et total, que notre nature humaine nous pousse à désirer par mille signaux, dont un principal…
— Je fais l’amour avec le lit, dit Lello. La nuit, tout le monde dort. Ma sœur est somnambule, mais elle est au bout opposé du couloir. Alors, je défonce le drap.

— Mais après, comment est-ce qu’on fait avec le sperme qui s’y dépose ? demandait Dodo.
Mais Lello ne pouvait pas expliquer cet autre mystère domestique !

Giovanni Merloni

(1)
Sur le dos d’un très vieux cahier de notes du temps du lycée, j’ai trouvé ce titre « Schifezze » qui m’a d’un bond replongé dans les merveilles de la langue napolitaine qui sont passées, avec tous les honneurs, dans la langue de notre nation italienne. En vérité, ce mot « schifezze » n’a qu’un lien faible avec le sujet du récit d’aujourd’hui. Parce que les « schifezze » sont d’abord des choses sales, des cochonneries, de mauvais mots, de gros mots, tandis qu’au temps du journal, Alfredo avait dépassé l’âge de la complaisance pour tout cela et, comme vous le verrez, était poussé désormais par un intérêt forcément scientifique et existentiel.

Mais il y a une seconde signification de ce terme, extraordinaire pour son adaptabilité aux plus différents états d’âme et situations.
Une utilisation courante du mot « schifezza, schifezze » qui me rappelle brusquement ma tante Augusta, ma plus grande alliée pendant le temps qu’elle a pu être là.
Celle-ci m’a sauvé du sérieux ainsi que d’une certaine propension à fouiller jusqu’au bout et même au-delà…. ce qui me faisait souvent perdre le sens des proportions. Elle m’a aidé à me tirer d’affaire par le biais de la désacralisation verbale, par le plaisir du ridicule ne concernant pas que les autres, mais nous-mêmes ! D’ailleurs, ma tante Augusta était assez maladroite : il lui arrivait souvent de se casser un talon, ou de faire tomber une tasse, ou aussi de perdre l’équilibre, même étant assise sur un fauteuil… Lorsqu’une tache de sauce tomate tombait à terre, elle disait « Che schifezza ! » Mais un mauvais livre ou un mauvais roman noir pouvais être classé aussi comme « schifezza » : horreur, cochonnerie, tentative ratée, objet à vite oublier.
Donc, imprégné jusqu’à la moelle par cet esprit moquer et autocritique, je ne pouvais qu’appeler « schifezze » — comme l’aurait fait Alfredo Nitrodi aussi — mes défoulements indispensables et mes réflexions lourdes et compliquées.
GM

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