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Il faut arrêter de tout raconter à notre mère

Mercredi 12 septembre 1962
Il fait encore chaud. J’ai enduré les examens en chemise. J’avais dans la poche un mouchoir propre. Le professeur d’histoire s’est aperçu de quelque chose :
— La mauvaise herbe pousse vite ! m’a-t-il dit, par un sourire énigmatique.
J’ai maigri juste un peu, mais je me sens un homme. J’ai appris comment éviter d’être viré et comment obtenir d’être baisé. Dorénavant, je ne serai jamais plus viré, et je ferai de mon mieux pour embrasser de plus en plus sur la bouche, parce que celui qui est viré est baisé par la malchance.
Oui, d’accord. Mais, comment ferais-je ? On vit à moitié et l’on s’applique à moitié. Consacrant une moitié du temps à la vie et l’autre moitié aux études, on fait de façon que l’on est baisés et que l’on n’est plus virés.
Avec ces robustes convictions sur le dos, je suis sorti, promu, du lycée « Terenzio Mamiani » avant de m’en éloigner assez vite… À propos ! Dès qu’on a atteint les dix-sept ans et demi, on ne doit plus revenir tout de suite à la maison, pour éviter de déverser, trop à la hâte, le bouillon indigeste de l’étudiant dans l’assiette de l’enfant, tandis que le lendemain le petit déjeuner empoisonné de la cafetière familiale risque d’échouer sans transition dans les w.c. à la turque de l’école.
Il faut arrêter de tout raconter à notre mère. Je dis « notre » parce que j’en ai parlé aussi avec Dodo, mon jumeau hétérozygote étant sorti de la galerie du Mont Blanc juste avant moi. Dodo m’a confié qu’il a cessé de raconter « ses affaires » depuis au moins deux années, s’armant d’un répertoire de prétextes et mensonges dignes de Jean de la Fontaine pour ne pas rentrer à la maison.
 
J’ai erré en long et en large dans notre quartier tordu, faisant semblant d’être intéressé aux vitrines, me montrant aussi très occupé à boire à la fontaine, ou alors m’arrêtant pour m’asseoir sur la rambarde en bois de ce jardin désolé en pente…
De nos treize ans, le petit monde que nous appelions tout court « en bas », n’était qu’une espèce de cour d’asphalte agrémentée par des haies et des escaliers en travertin. Depuis que nous avons dépassé les dix-sept, nous avons affaire à la silhouette vaste et ondulée d’un quartier très incommode, ennemi des vélos et des landaus. Il est né pourtant avec nous, dans le moment crucial où nous sommes brusquement sortis de notre enfance heureuse. Nous arpentons cette colline, ayant plus de maisons que d’arbres, poussant en avant nos longues jambes comme des échasses et agitant nos bras maigres comme des javelots, en quête pérenne d’un coin tranquille qui n’existe pas, mais nous cherchons quand même, pour nous y accorder une halte.
Cependant, celle que j’espère rencontrer « par hasard » sera obligée de passer ici, entre la fleuriste et le pâtissier. Il ne s’agit que d’un passage étroit sur un trottoir toujours occupé de gens immobiles comme des quilles, une fourche caudine en position stratégique, évoquant pour moi seul le juke-box des Bains Conti à Cesenatico, cette espèce de « manège à chansons » qu’on installe juste à l’orée de l’immense plage pour y inviter de jeunes gens de deux sexes à se dévisager obliquement avant de s’adresser la parole.

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Finalement, j’ai vu arriver Agata, une fille plus petite que moi, ayant le même âge que ma sœur Enzina. Elle avait les yeux à demi fermés et les lèvres légèrement saillantes, comme si elle était en train de rire de quelque chose qui coulait devant elle : j’aurais dit un film dans le miroir de sa mémoire. Nous avons ri et plaisanté. Au moment de nous séparer, elle m’a dit :
— Et maintenant, que fais-tu ?
— Je devrais achever de lire « Les Buddenbrook », ou alors m’effondrer dans le canapé pour mieux écouter « Poire mûre » (1) :

Non, elle ne voulait pas paraître mûre
comme une poire qui tombe dessous…
Maintenant, je sais, je sais,
je sais qu’elle… elle veut l’Amour ! (2)

— Tu es seul, chez toi ?
— Malheureusement, je ne suis jamais seul… répondis-je.
Avec sa queue de cheval, Agata était gaie et souple, comme une danseuse de Degas. Je l’ai accompagnée jusqu’en bas de chez elle. Au-dessus de sa fenêtre, au premier étage, un accent circonflexe de ciment en légère saillie s’efforçant d’introduire un élément de sévérité dans la banalité de la façade grise.
— Est-ce que tu serais d’accord pour sortir avec Bellobono ? proposai-je.
Agata dit oui. À une fête chez moi, avant l’été, Agata et Vincenzo Bellobono faisaient couple fixe et, sans doute, dans la pénombre des têtes confuses, ils se sont même embrassés sur la bouche.

Giovanni Merloni

(1) « Pera matura »
(2) No, non voleva sembrare matura/ Come una pera che cade in giù…/ Ma ora so, ora so,/ ora so che/ vuole l’Amor !