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La période hypothétique du troisième type

Vendredi 14 septembre 1962

C’est un drôle de type, le blond Bellobono ! Mais le soussigné aussi ne plaisante pas. Ayant Agata au milieu, on s’est laissé entraîner par un jeu qui d’abord pouvait paraître innocent, mais ensuite cela a risqué de devenir dangereux. Agata tenait une main dans la mienne et l’autre dans la sienne, touchait d’un pied mon mocassin et de l’autre les sandales de franciscain de Bellobono. Elle caressait, l’un après l’autre, ses cheveux en brosse et ma caboche ébouriffée. On riait, on se moquait les uns des autres, on simulait la lutte gréco-romaine, ou alors la cour discrète d’une dame voilée assise sur un banc public au Pincio. Jusqu’au moment où ma noueuse et sèche main gauche s’est trouvée serrée et pendant un instant abandonnée dans la droite molle et moite de sueur de Vincenzo Bellobono !
Nous étions entrés, pieds nus, dans un monde interdit, avançant au milieu d’arbres gris et d’espaces faiblement illuminés… Personne ne te donne rien. Si tu veux la copine de ton ami, tu n’as qu’à l’arracher de ses bras, en devenant cynique, en ce moment crucial. Et même s’il la laisse s’échapper parce que peut-être il n’y tient pas tellement… tu ne dois pas t’émerveiller si, ensuite, une trace de sa torve désapprobation te se colle dessus, ineffaçable. 
Maintenant, Agata est exactement partagée à moitié, entre nous deux. Mais nous ne pouvons pas la couper en deux avec la hache. 
Si nous l’équarrissions dans le sens de la longueur nous aurions un pied pour chacun, ainsi qu’une jambe, un flanc, un sein, un œil et une oreille… mais il nous manquerait la bouche, ô combien indispensable ! Sans compter le nombril et le mystérieux gouffre parthénopéen où faire naufrage est très doux.
Si, avec une scie, nous la coupions à la hauteur du nombril — mais il s’agit d’une idée à moi, que je n’ai pas encore soumise à Bellobono —, il faudrait décider qui s’emparera de ses tresses délicates et de sa poitrine haletante et qui, au contraire, sera le propriétaire de ses colonnes d’albâtre et de ses pieds d’argile, pour ne pas considérer tout ce qui tourne autour du sombre et calamiteux « enfer » (1). Évidemment, s’ils pouvaient vivre tous les deux — un corps sans jambes, un autre sans tête — je ne saurais pas lequel choisir…

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Mercredi 19 septembre 1962
Le père de Vincenzo Bellobono travaille au Ministère de l’Étranger en qualité de diplomate. Une grande chance, pour moi. Avec toute sa diplomatie, Bellobono senior, dont je n’oublie pas les mains blanches et la cravate impeccable, a eu la splendide idée d’emmener son fils à Cuba. Avec mon imagination débordante, j’ai glissé dans la peau de mon ami et dans le costume qu’il a emprunté à un fonctionnaire du Ministère, et je suis monté avec lui sur un avion à réaction. Puis j’ai téléphoné à Agata. Nous avons parlé presque une heure. Tandis que nous nous perdions en d’aventureuses fantaisies exotiques, peuplées de requins et de voiles déchirées par la tempête, nos deux respectives familles se réunissaient pour le dîner : les Nitrodi devant une table ronde, les Cellamare devant une carrée.
Avant de partir, Bellobono, qui aime savoir en avance ce qui nous touchera l’année qui vient, m’a dit qu’en latin nous devrons étudier trois types de périodes hypothétiques exprimant trois différents degrés de probabilité : la réalité ; l’irréel du présent ; l’irréalisable. Il s’est amusé à appliquer cette aride formule à quelques exemples de notre vie réelle. Pourtant il n’avait pas été trop explicite et ce ne fut qu’au moment où je suivais mentalement son avion en train de briser les nuages que j’ai compris ce qu’il voulait me dire indirectement :
« Si Agata accepte, tu sors avec elle… », ce serait le premier type.


« Si vous sortez sans rien dire, vous risquez de me contrarier », ce serait le deuxième.
« Si tu es loyal avec moi, Agata ne sortira pas ! » Cela serait enfin le troisième.
Épuisé par un sujet si difficile, j’ai demandé à Agata ce qu’elle en pensait.


— Je n’ai jamais supporté la « période hypothétique de l’irréalité », a-t-elle dit en riant.
— Alors, es-tu disposée à sortir seule avec moi, sans lui ?
— Bien sûr, nous n’avons pas besoin d’Ange gardien !

Giovanni Merloni

(1) Dans une célèbre nouvelle du Boccace, l’organe génital féminin est appelé « ninferno » (« enfer »).