Mots-clefs

,

001_una-bella-ragazza-a-colori-002-180

« Serai-je capable d’obéir à ce sentiment de partage que ta famille t’a appris ? »

Jeudi 18 octobre 1962

Deux semaines abondantes se sont déjà écoulées depuis que j’ai recommencé la routine de l’école. Mais cette année-ci, cela ne me pèse pas.

Tandis que je finis de me vêtir, un quart d’heure ou vingt minutes avant que ce soit à moi de courir pour attraper le même bus, je m’accoude à la fenêtre dominant les ombrelles des pins et le grand trottoir en face de la banque, et j’attends, haletant, de la voir arriver. Agata, avant de sauter sur le 99, presque vide à cette heure, regarde en haut et me salue, d’une façon bien à elle qui me touche. Cela fait remonter mon imagination au geste sans doute plus désinvolte que faisait mon grand-père homonyme, selon ce que lui-même m’a raconté : on était au début du siècle, à Naples, lorsqu’il traînait fébrilement, attendant son tram en dessous de la fenêtre de sa fiancée qui s’appelait… Devine-le toi, mon pitoyable journal à la gueule sarcastique ! Elle s’appelait Agata… Il faut dire que cette coïncidence, aussi inquiétante que redoutable, ouvre la porte à des réflexions risquées : est-ce que les rôles se sont renversés, cinquante ans après ?
Des jours, pour lui faire une surprise, je cours à l’arrêt du bus avant qu’Agata y arrive, sachant que nous partagerons une toute petite partie de son parcours, car elle devra se rendre au lycée consacré à Torquato Tasso, quelques arrêts plus loin. Sur la plateforme, tandis que le poinçonneur répète machinalement la même phrase — « N’oubliez pas le billet, les gars ! » —, nous trouvons tout à fait naturel de nous embrasser sans honte ni borne, comme dans les films français : je suis Jean Paul Belmondo, elle est Jean Seberg !
Pourtant, à chaque matin nouveau je me sens un peu moins serein et insouciant, à cause surtout de ma négligence. Tandis que je m’éloigne des livres et des devoirs, je me trouve piégé par cette foule anonyme qui m’entoure, d’où pointent, comme autant de poupées jaillissant de l’ordure, les têtes des camarades et leurs livres fermés par les élastiques. Une cohue taquine, jalouse et envahissante. Il n’y a que Vincenzo Bellobono qui me manifeste son amitié. Mais il affiche une expression sombre s’ouvrant rarement au sourire : un gentleman rentré depuis Cuba, avec un cabaret sur la main rempli de gâteaux à jeter sur la gueule du voleur de jeunes filles. Quels gâteaux ? Les « diplomatici ». (1)
— D’ici quelques années, on ne circulera plus, me dit-il, nous marcherons sur les toits des voitures !

— « Travailler fatigue » (2), lui suggéré-je.

— Étudier aussi, répondit-il, d’un air sage et, pour une fois, détendu. Mais, si tu n’y fais pas attention, « la mort viendra et elle aura tes yeux » (3) !
D’habitude, Bellobono attrape le bus à la dernière minute, qui tombe pile à l’heure de pointe. Ainsi peut-il déclarer impunément que la ville est un gouffre, ou alors un giron dantesque. Il fait le possible pour ne pas voir Agata, ce que je fais, au contraire, pour la rencontrer.
C’est la première fois de ma vie que je me contrains, avec enthousiasme même, aux rituels quotidiens que je dois tenir en compte si je veux la joindre en des moments et des lieux connus. « Aller avec » une fille c’est un engagement majeur, c’est presque le même que « monter une maison ». Il s’agit bien sûr, pour nous deux, d’une maison fort incommode, sans murs ni toits, obligée de se déplacer avec nous, à pied ou sur la plateforme branlante d’un bus. Et la rencontre hasardeuse du matin à laquelle on consacre déjà beaucoup d’énergies et d’inventions, ce n’est qu’un ballon d’essai, qu’une pièce à rajouter ou enlever à ce chuchotement continu, sans exclusion de coups, où le dialogue est souvent remplacé par le monologue tandis que ce dernier s’échoue aussi facilement en un silence tendu.

002_arome-8

Humprey Bogart et Lauren Bacall « L’amour c’est un peu comme le vélo, tu ne sais pas plus comment tu apprends, que pourquoi plus jamais tu n’oublies »
texte et images empruntés de Laurence (@f_lebel)

Vendredi 19 octobre 1962
Agata m’a glissé une lettre dans un cahier, sans que je ne m’en aperçoive. Ensuite, par un enchaînement d’événements incroyables, sa missive, tombée à terre près de mon banc, a été ramassée par Roberto Trentavizi qui s’est installé derrière mon épaule et me l’a lue parmi mille rires et coups de toux. Brun et légèrement basané, il ne peut pas se passer des lunettes ; presque toujours calme et raisonnable, il rougit de colère quand il se trouve piégé dans une discussion qui tourne mal pour lui. Son vocabulaire s’appuie sur plusieurs béquilles, comme « testa di manzo » (4), « turpe » (5) ou « ganzo » (6) et n’exclut pas des expressions tranchantes comme « avec ça je me nettoie ! »…
Sur la bouche de cette personnalité uniforme, les mots d’Agata ressemblaient d’abord aux phrases en équilibre instable de la version de latin. Mais ensuite, à ma grande surprise, la voix de mon camarade est devenue passionnée et gentille : Agata avait rencontré ma mère dans le quartier et celle-ci avait voulu l’emmener chez Castroni (7) pour un chocolat chaud… Au bout de leur brève conversation, Madame Gréco, d’un air inspiré, lui avait répété plusieurs fois une de ses phrases préférées : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction » (8)
Je veux transcrire ici le morceau de sa lettre qui m’a le plus touché, dans le but d’y réfléchir, un jour :

« Serai-je capable, Alfredo, d’obéir jusqu’au bout à ce sentiment de partage que ta famille t’a appris ? Je te regarde, quand même ! Et toi aussi, tu jettes tes yeux sur moi… Je ne crois pas que la volonté puisse tout faire et défaire. Mais je crois, comme toi, à la force des sentiments. Donc, sois tranquille, je désire de tout mon cœur de pouvoir demeurer tranquille à tes côtés, appuyer ma tête sur ton golf gris, douillet comme un lit... »

Au son de la clochette, j’étais déjà prêt. La lettre dans la poche, je me suis sauvé dans l’escalier et me suis précipité à la maison… Mais j’ai dû attendre qu’on termine de déjeuner et qu’on débarrasse avant de m’emparer du combiné, resté enfin seul.

— On se voit ? ai-je dit, le grain de raisin encore dans la bouche.
— Pourquoi ne nous marions pas tout de suite ? a-t-elle répondu.
Pendant cette nuit, je laisserai un peu de place pour Agata dans mon lit qui peut vanter quatre-vingts centimètres de large. Je m’efforcerai de l’imaginer en pyjama, entourée de guirlandes et d’abat-jour phosphorescents.

Giovanni Merloni

(1)
 Les diplomatici sont des gâteaux « stratifiés »
(2) Titre du célèbre journal de Cesare Pavese (1936)
(3) Titre d’une célèbre poésie de Cesare Pavese (1951)
(4) « tête de bœuf »
(5) « abjeçt »
(6) « gaillard »
(7) célèbre café-épicerie.
(8) Antoine de Saint-Exupery, « Terres des hommes ».