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Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM

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L’inachevée

Jeudì 2 mai 1963
Après deux jours un peu difficiles — en raison de cette opération ayant été, bien que couronnée de succès, assez délicate — la convalescence d’Agata à la clinique d’en bas a été rapide et dense d’émotions positives. J’étais à son chevet tous les après-midi et, en dépit de la présence obsédante de sa grand-mère, nous avons eu l’occasion tout à fait inattendue de nous échanger des baisers et des caresses qui ont aidé ma « ragazza » à recouvrir la vie… suscitant en moi, hélas, de nouvelles ambitions qui devaient pourtant se révéler des fuites en avant ou, comme le disait mon camarade Carlo Imbellone, des véritables utopies.
Ah ! J’ai oublié de dire…
Imbellone, le leader incontournable à la redoutable grimace est devenu chez nous « trasiticcio » (1), comme on dit dans la langue de mon père, ou alors, selon la brusque sagesse romaine, « toujours sur les pieds, comme le mercredi ». Cette circonstance, qui d’ailleurs ne me gêne pas, jaillit de l’amitié entre ma sœur Enzina et sa camarade de banc, Maria Piazza, ayant dans notre entourage le seul mérite d’être la fiancée d’Imbellone. D’ailleurs, celui-ci ne serait pas tellement assidu s’il n’avait découvert en mon père un interlocuteur qui lui donne du fil à tordre !
« Carlo et Nino » forment désormais un couple dialectique dont je n’arrive pourtant pas à pénétrer ni la finesse ni la géométrie. Dans mon esprit, ils demeurent deux talents aussi attachants qu’étrangers à ma sensibilité. Si Nino trouve en Carlo l’antagoniste respectueux que ses enfants ne seront jamais, Carlo obtient de ce père de famille vivant et réfléchi — qui a traversé, ne l’oublions pas, la guerre et la Résistance — , l’autorisation à se prendre pour le grillon parlant de Pinocchio.
Toujours est-il que les visites de Carlo et Maria ne sont pas forcément porteuses d’allégresse et de bien être. Cet après-midi, par exemple, ils n’ont fait que répéter l’histoire d’une très chère amie milanaise de Maria, décédée à l’âge de seize ans…
« Et si Agata, au lieu d’être opérée pour une maladie aiguë, avait dû subir, elle, une telle expérience « involontaire » ? Heureusement… elle est encore « ragazza »…

« Je l’ai emmenée aux rives du fleuve,
croyant qu’elle était « ragazza »,
mais elle avait un mari… » (2)

Depuis qu’ils sont partis, j’ai entendu pendant longtemps les échos de cette discussion dans notre salon, des répliques sautillantes d’un canapé à l’autre… cela m’a obligé à chercher auprès du tourne-disque une bande-son appropriée, que j’ai finalement trouvé dans l’Inachevée de Schubert ! Un « accompagnement » très adapté, même si assez souvent exploité, par mon père et moi, dans les quatre parois domestiques :

Rirua-ruarirua-ruaririarì-ruariruarirua…

Mais je veux tout raconter, au risque même de répéter des choses déjà notées sur ce journal : Maria Piazza — blonde comme Agata, mais, je dois le reconnaître, beaucoup plus « sans façons » qu’elle — à plongé chez nous avec son copain, Carlo Imbellone, l’un des « monstres sacrés » de mon lycée, qui n’affiche aucun embarras pour le décalage d’âge avec son amoureuse.
« Quatre années ! » me répétais-je, incrédule, pour l’énième fois, en un mixte de jalousie et de compassion, tandis que je l’écoutais citer, d’un ton de légère supériorité, l’Union Soviétique, où l’avortement est admis et protégé par la loi dans les hôpitaux publics ! Ce n’était pas la première fois que ses mots me rassuraient, mais, cette fois-ci, dans sa façon de s’exprimer il y avait un brin d’indifférence.
Un peu intimidé, j’aurais voulu dire au très cher « camarade intellectuel » qu’il était parfaitement inutile de savoir qu’en Russie les femmes bénéficient davantage de services sanitaires indispensables… Parce que l’amie d’enfance de Maria était morte, au contraire, pas trop loin d’ici, dans une ville « très civilisée » comme Milan ! Mais, quand Enzina et Maria avaient commencé à se fomenter l’une l’autre — en disant que la femme est toujours victime de la « phallocratie » (un mot sans doute appris de Carlo Imbellone) ainsi que de « l’indifférence » du mâle obtus, qui ne se charge jamais des « précautions » nécessaires — je me suis senti provoqué, ou, pire, mis au pied du mur. Mais je comprenais, vaguement, qu’il y avait quelques fausses notes dans la rage légitime de ma sœur et de sa compagne de banc. Il n’était pas du tout facile, par exemple, parler de « préservatifs » à un type comme Agata… Parce qu’en plus cela aurait été une discussion abstraite, tout comme parler de l’œuf avant qu’une véritable poule ne s’installe dans la chambre et sur le lit simple à deux pas de la porte d’entrée de l’appartement des Cellamare…
« Est-ce que nous devons nous châtrer nous-mêmes, alors ? » avais-je réagi, brusquement, d’une voix à l’improviste stridente. Par conséquent, Imbellone s’était échauffé et il avait interprété, par des considérations adaptées aux mots presque, ce que je voulais dire : « Nous sommes tous des animaux ! C’est là où réside le meilleur côté de nos personnalités, soient-elles simples ou compliquées. L’homme a besoin de la femme tout comme la femme de l’homme ! Et c’est la répression sexuelle qui crée souvent des comportements aberrants, enlevant à ceux qui s’aiment et forcément s’accouplent la sérénité nécessaire pour éviter des chocs traumatiques telle une grossesse indésirable… »

002_marilyn-milton-greene-02-180Milton Greene, Marilyn Monroe, image empruntée sur Twitter

« Répression sexuelle », « grossesse indésirable », « phallocratie » ! Imbellone s’exprimait décidément comme un livre imprimé, en convoquant dans ses propos Marx, Freud et des civilisations très éloignées dans l’espace et dans le temps qui n’abandonnaient pas à elles-mêmes les femmes enceintes. Oui, je devrais écouter davantage des voix raisonnables comme celle-ci… et me rendre plus fréquemment aux réunions de la jeunesse communiste dont je fais partie, via Montesanto… même si tous les camarades ne sont pas espiègles et lucides comme Imbellone ! Oui, à la fin de son « comice » je l’avais embrassé.
Toujours est-il que la photo de Bruna avec Maria me tambourine encore dans la tête : deux jeunes filles gauchement élégantes, « infiltrées » dans un bal d’adultes, dans un appartement à Sesto San Giovanni. Je ne réussis pas à me détacher du sourire triste de cette jeune femme morte de septicémie… pour avoir hésité avant de courir voir le médecin ! Pour avoir eu peur de tomber en prison ! La transgression d’une loi et d’un tabou c’est plus important que la vie humaine, alors ? L’on meurt parmi d’affreuses souffrances pour un obscurantisme sans « pitié » que personne n’ose mettre en question… Tout cela empêche d’agir de façon lucide, par un minimum de calme et sang froid. Bruna en avait d’abord parlé à sa mère. Ensuite, sans rien dire au père, engagé comme d’habitude dans un voyage de travail, elles s’étaient rendues chez une sorcière sans scrupules qui avait tout fait en peu de minutes, sur un lit sale, sans arrêter de fumer son mégot… comme ça, dans la hâte et la distraction, avait blessé la malheureuse à mort. Maintenant, ce corps immobile est sorti de la photo pour venir s’allonger sur mon lit, la robe de la fête transfigurée par le sang… Bruna occupe entièrement la moitié du matelas que je consacrais idéalement à Agata. Elle me reproche en silence, par une condamnation sans appel. Je représente tellement bien tous les mâles de mon âge ayant tous le réflexe conditionné d’abandonner à leur pénible solitude leurs fiancées et copines, après les avoir ruinées ! Donc c’est à moi la faute de son avortement brutal, de cette exécution ménagée par un couteau !
Non, ce n’est pas moi ce voyou sans conscience ni éducation ! Je n’ai rien à faire avec ce « fiancé » de Bruna qui a « profité d’elle », comme le disent les journaux et comme ne cessent de le répéter Maria et Enzina, en renchérissant.

003_ma-mere-03-180« Le plus intelligent de tous à mon avis, c’est celui qui au moins une fois par mois se traite lui-même d’imbécile » Fiodor Dostoïevski, texte et image empruntés à un tweet de Christophe Bormans (@chbormans)

Ma mère, qu’en pense-t-elle ? Où était-elle au moment où nous tous regardions cette photo et que je découvrais qu’au moins sur cette question concernant les femmes, les pays communistes devançaient le reste du monde civilisé ? Que voulait-elle dire, maman Gréco, lorsqu’elle se servait de l’expression « ces deux-là, ils font l’amour » ? S’agissait-il d’un amour « presque chaste », voire prudent, ou alors l’on avait affaire à un amour où « ces deux-là » risquaient la conception, bon gré mal gré, d’un enfant inattendu ?
Sans doute, ma mère et Agata n’auraient pas été d’accord avec le terrible réquisitoire de Maria et Enzina contre l’homme qui n’a pas de freins inhibitoires et elles auraient, comme moi, haussé les épaules devant les merveilles qu’on fait en cette Russie si lointaine… Mon père aurait dit qu’avec la participation des socialistes au gouvernement, le front laïc aurait un nouvel essor ; par conséquent verraient le jour les réformes concernant le divorce, l’avortement et en général les droits de la femme… Quant à moi, j’avais découvert l’existence de deux étoiles comètes, Abélard et Héloïse : deux figures très humaines qui avaient eu la force de continuer à vivre, penser et transmettre leur « credo » immortel même s’ils avaient été frappés par la plus cruelle des mutilations. « De toute évidence, nous vivons dans une ‟phase obscure” et nous ne trouvons pas encore les moyens pour nous affranchir jusqu’au bout de notre Moyen Âge ‟féodal” et ‟répressif”, je me suis dit, tout en empruntant les mots que je viens d’apprendre de mon camarade aîné. Toutefois, personne ne nous punira avec la castration ! Et ce geste autodestructeur je ne le ferai pas spontanément ! »
Ma tête demeure pourtant confuse. Mes idées, comme autant d’épingles pointues par milliers, dansent parmi les cheveux, dans les profondeurs de mes cernes et sur mes lèvres sèches…

Giovanni Merloni (1963)

(1) Quelqu’un qui traîne assez souvent dans une maison, jusqu’à se confondre avec les meubles et les bibelots.

(2) Federico Garcia Lorca