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Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM

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« Est-elle tombée amoureuse de moi ou de ma voix ? »

Vendredi 19 juillet 1963
De quelle façon cet interminable mois de juillet s’est écoulé, on n’est que deux à le savoir : le facteur de Procida, obligé de livrer à Agata Cellamare mes trente-deux lettres remplies de jalousie, et moi. Ses réponses déferlaient parfois des attitudes aussi sincères qu’adaptées à me faire souffrir. Cela est un mérite exclusif des femmes, que j’ai vues toujours incapables de laisser coexister en elles des sentiments contrastants entre eux.
Elle me raconte ses prouesses et dans mon esprit impressionnable je vois se dessiner un monde beau et imperturbable qui semble pourtant subir les affres d’une fièvre aussi futile que dangereuse : à Procida, désormais, on ne peut plus s’attendre à ce calme contemplatif ni à cette étrange exclusion de la société humaine dont parlait Elsa Morante :

« Autour du port, les rues sont toutes des ruelles sans soleil, bordées de maisons rustiques et vieilles de plusieurs siècles, qui, bien qu’elles soient peintes d’une jolie couleur de coquillage, rose ou cendrée, ont un aspect sévère et triste. Sur le rebord des petites fenêtres , presque aussi étroites que des meurtrières, on voit parfois un œillet, planté dans une coite en fer-blanc ; ou bien c’est une petite cage que l’on dirait destinée à un grillon et qui abrite une tourterelle prisonnière. » (1)

Non, Procida, aussi proche à la fourmillante côte Phlégréenne, est de plus en plus envahie par des hommes et des femmes qui semblent être touchés par la « faim ancestrale » des joies les plus étourdissantes. Agata relate : de fêtes nocturnes, de bains à l’aube, dans la plage noire de Chiaia ; de sa contrariété de voir surgir le soleil sur la côte opposée, au-delà des maisons qui couronnent la colline, tandis qu’au couchant, on peut s’accorder l’enchantement de cette promenade sur la crête en haut, d’où s’ouvrent, de temps en temps, des spectacles à couper le souffle ! Elle me parle de Bruno…
Qui est-il, ce Bruno ? Le soupçon qu’il s’agit d’un type vivant et sympathique me rend violemment jaloux… Certes, ma jalousie est totalement inutile, n’ayant aucune possibilité de m’emparer de pistoles ou couteaux pour y faire front immédiatement. Beaucoup de temps est en train de s’écouler et cette île est sans doute assez flatteuse, avec sa beauté s’imposant devant ses yeux décolorés par le soleil et au-dessous de ses pieds. Procida est l’air qui s’insinue dans ses poumons, le feu qui brûle dans ses mains, le vent qui abrutit ses cheveux…
— Je t’attends ! Je ne vois pas l’heure ! écrit Agata, ajoutant à ses mots de drôles de dessins. Ou alors elle me parle de quelques amis nouveaux et moi, pour ne pas donner trop d’espace à mon imagination autodestructrice, je me plonge alors dans un monde que la frénésie des vacances a désormais écrasé, ou alors dans une île qui n’existe plus :

« Les boutiques sont profondes et obscures comme des cavernes de brigands. Au café du port, il y a un fourneau à charbon sur lequel la patronne fait bouillir le café à la turque, dans une bouilloire émaillée bleu foncé. La patronne, qui est veuve depuis plusieurs années, porte toujours le deuil : le châle noir, les boucles d’oreilles noires. La photographie de son défunt est au mur, à côté de la caisse, entourée de festons et de feuillages poussiéreux. » (1)

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Cet après-midi, en cachette de mes parents, je l’ai eue au téléphone interurbain. Elle m’a parlé de façon tout à fait naturelle, comme si nous étions à Rome. Je lui ai demandé comment elle était habillée. J’essayais de lui raconter des films ou des faits qui devenaient anachroniques au fur et à mesure de cette conversation ressemblante au patinage sur des surfaces glacées très subtiles. Au bout de la troisième unité (2), c’était désormais l’heure de raccrocher… Je me suis alors armé de courage :
— Je t’aime.
— Moi aussi !
Elle avait un air de triomphe, comme si elle ne découvre ses sentiments qu’en ce moment limite. « Est-elle tombée amoureuse de moi ou de ma voix ? » Tandis qu’elle vidait son sac depuis l’autre cap de ce fil jeté dans le noir de distances impénétrables, j’avais d’abord la peau de chagrin et une gigantesque envie de vivre… mais tout de suite après je comprenais qu’elle était déjà en train de se faire arracher, irrésistiblement, de sa vie nomade et sauvage. À Rome, tant bien que mal, Agata est embrigadée par les rythmes scolaires, tandis que là, en manque des attentions d’une mère… Au bout de notre colloque, elle avait vieilli, tout comme certains gamins napolitains qui à dix ans conduisent les camions, tandis qu’à treize… Je me demande si, de temps en temps, les cheveux longs d’Agata pointent au-delà du seuil du bar du port…

« L’aubergiste, dans sa boutique qui est en face du monument du Christ Pêcheur, élève un hibou, lequel est attaché par une petite chaîne à une poutre qui fait saillie du mur, en haut. Ce hibou a des plumes noires et grises, soyeuses, une élégante petite huppé sur le crâne, des paupières bleues et de grands yeux de la couleur de l’or rouge, cerclés de noir ; l’une de ses ailes est toujours sanguinolente, car il passe son temps à se la déchirer lui-même avec son bec. Di l’on tend la main pour lui gratter légèrement la poitrine, il penche vers vous sa petite tête, avec une expression émerveillée. À la tombée de la nuit, il se met à se débattre, essaie de s’envoler et retombe, et il se retrouve parfois battant des ailes, la tête en bas, suspendu à sa petite chaîne. » (1)

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Mercredi 24 juillet 1963
En ces jours interminables, j’ai écrit des poésies interminables. Jusqu’à hier matin, quand je me suis souvenu du « cahier » rouge, religieusement relié de mes propres mains, que j’avais soumis au jugement de Randazzo, mon professeur de lettres. Le dernier jour d’école, par un drôle de sourire, celui-ci m’avait rendu mon petit livre, qu’il avait appelé « manuscrit ». Puis, effeuillant devant moi les pages à la hâte, il m’avait indiqué les poésies qu’il avait jugées meilleures, concluant pourtant qu’il ne s’agissait pas de véritables poésies :
— Tu dois y travailler encore ! Même s’il faudra revenir au point de départ, à la première impulsion. Je suis sûr que tu en sortiras avec beaucoup plus d’assurance et de conviction !
Pendant un jour ou deux, les mots de Randazzo ont voltigé dans ma tête, estompant mon nerveux pour l’éloignement d’Agata… Ensuite, pour me dérober à la peine visqueuse qui m’attendait au passage, j’ai trouvé un véritable allié dans les mystères des « saintes habillées » :

« Dans l’église du port, la plus ancienne de l’île, il y a des saintes en cire, qui ont moins de trois palmes de haut et qui sont enfermées dans des châsses en verre. Elles ont des robes en vraie dentelle, jaunies, des mantilles en brocart décolorées, de vrais cheveux, et, de leurs poignets, pendent de minuscules chapelets en vraies perles. Les ongles de leurs petits doigts, d’une pâleur mortuaire, sont figurés par une ligne filiforme, rouge. » (1)

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Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud