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Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ?

Jeudi 1er août 1963, sur le train
Étendu devant moi dans le compartiment vide, Dodo dort béatement, accompagnant les bruits cadencés des roues d’acier avec son typique crissement des dents, tandis que mon regard est capturé par le livre que ma mère m’a glissé dans les mains au moment de monter sur le wagon de Naples : « Graziella ». (1) Je me demande pourquoi, en cachette de mon frère, Maman Gréco a voulu se séparer de son livre chéri, et me le confier, malgré mon français boitant. Espère-t-elle que la voix d’Alphonse de Lamartine m’aide à me débrouiller dans ce monde inconnu où le train inexorablement m’emmène ? Évidemment, rien n’échappe à son regard enquêteur, quand elle n’est pas distraite par l’une de ses rêveries : elle a saisi dans mes airs de condamné à mort la peur bleue d’être écrasé par l’hostilité de l’île !
Sur la couverture, on a collé un étrange dessin en noir et blanc qui ne cesse de m’inquiéter : une jeune fille aux cheveux longs est assise au bord d’une rue ou d’une rivière aboutissant dans un horizon aveuglant, circulaire, tandis qu’au-dessus de cette bande de lumière et d’eau se détache un énorme caillou noir en guise de montagne. Apparemment, la jeune femme, transie de froid et de peine, a été abandonnée. Ou alors elle attend le retour du jeune homme qui lui a volé le cœur à jamais.
Cet homme ne reviendra pas, je le sais déjà, car ma mère m’a plusieurs fois raconté l’histoire de cet amour grandi dans une espèce d’inconscience dangereuse. Avant que l’homme revienne, Graziella meurt et se transforme en statue de sel ancrée à jamais aux lieux de leur fabuleuse rencontre, de façon que le poète puisse « regretter » librement et sans conséquence cette fleur qu’il n’a pas cueillie, avant de découvrir que cet « amour raté » s’est réverbéré sur les lieux, lui donnant la possibilité d’aimer l’île comme s’il s’agissait d’une personne immortelle.

….Et jamais tout l’éclat de ce brûlant rivage
Ne s’était réfléchi dans un œil plus aimant !
Moi seul je la revois, telle que la pensée
Dans l’âme où rien ne meurt, vivante l’a laissée,
Vivante ! Comme alors où les yeux sur les miens,
Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens,
Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue,
Et l’ombre de la voile errante sur sa joue,
Elle écoutait le chant nocturne du pêcheur,
De la brise embaumée aspirait la fraîcheur,
Me montrait dans le ciel la lune épanouie,
Comme une fleur des nuits dont l’aube est réjouie,
Et l’écume argentée(2)

Chaque fois que je m’approcherai d’une île inconnue, j’essaierai d’y rencontrer une femme à ma mesure, de vivre auprès d’elle, jusqu’à ce qu’on devienne amoureux. Petit à petit, cet amour se réverbèrera sur l’île même, que depuis j’aimerai intimement et sans retenue, même si je ne gardais peut-être qu’un pâle souvenir de la femme m’y ayant accueilli.
Pourtant, cela ne va pas se vérifier cet été-ci, avec Agata et son île…

Au rythme nonchalant du train, Dodo dort à l’enseigne de l’innocence. J’essaie de le regarder avec bienveillance, mais je ne peux pas m’empêcher de voir en lui la pointe de l’iceberg de mes contradictions ! Car si je suis encore inexpérimenté et vulnérable, avec lui je ne serai jamais libre ni de m’en fuir ni de trouver des escamotages à la hauteur de la situation. Car je suis confronté, de toute évidence, au défi de devenir enfin le compagnon heureux d’Agata, sachant en avance qu’elle opposera une sourde résistance à ce destin. D’ailleurs, l’hostilité de l’île et le regard moqueur et défaitiste de mon frère ne feront qu’augmenter ma charge. Dès notre arrivée, Dodo ne fera rien pour m’empêcher de faire quoi que ce soit, tout en demeurant la « sentinelle » de la famille. Je devrai m’occuper de lui, tandis que Agata sera libre de suivre tous ses talents. De quoi s’étonner, alors, si elle ne comprendra pas mes difficultés à sortir du cocon ?
Dans un tel champ de bataille, ma mère voudrait peut-être me réconforter avec le modèle édifiant de la brune Graziella ne faisant qu’un avec son île et sa culture de pêcheurs honnêtes et superstitieux. Tout comme la blonde Agata, cette véritable Procidane n’avait que quinze ans. Néanmoins, sa précocité s’exprimait par des comportements nobles et irréprochables, échouant dans une sorte d’autorité morale. Au contraire, Agata n’est qu’une Romaine en vacances, une habituée… aimée et gâtée par les Procidans comme une fille. Et elle n’est pas une championne de sagesse…
Non, ce modèle de Graziella ne tient pas, le seul fait d’en parler approfondit le gouffre qui me sépare d’Agata. Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ?

Jeudi 1er août 1963 (sur l’eau, entre Pouzzoles et Procida)
On est dans la mer à mi-chemin entre Pouzzoles et l’île. Dodo a rencontré un camarade d’école et je veux profiter de ce précieux moment de solitude pour résumer les évènements saillants de la journée.
Ce matin à l’aube, avec nos valises rangées à la hâte et sans critère, nous sommes montés sur le train de Naples, avant d’emprunter le métro pour Pouzzoles et nous embarquer sur le bateau de Procida, une adorable bagnole aquatique de l’autre siècle. À la hauteur de Cap Misène, je me suis réveillé de cet étrange brouillard physique qui m’enveloppait depuis une heure : tout d’un coup, j’avais perdu mon enthousiasme, subjugué par la sensation d’une menace, comme si l’on était en deçà d’un redoutable rétrécissement, au-delà duquel une tribu de Sioux m’attendait aux aguets, le poignard entre les dents…
Je ressentais sur mes épaules le poids du mois passé à écrire et songer d’Agata dans une affreuse solitude. Cela avait sans doute consommé mes forces jusqu’à l’épuisement… je ne voyais plus comme « naturelle » cette rencontre avec elle… Une montagne de lettres avait voyagé depuis moi vers elle et depuis elle vers moi sans que cela déclenche une véritable compréhension réciproque et si j’en étais fatigué, elle aussi devait l’être !

Giovanni Merloni