Mots-clefs

,

« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! »

Vendredi 2 août 1963, au matin.
J’ai très peu de temps, et je dois reporter à ce soir un commentaire des faits plus fouillé. Au réveil, après une discussion enflammée, nous avons signé, Dodo et moi, une trêve d’armes, en convenant que rien ni personne ne peut être transplanté. Le premier exemple qui nous est venu à l’esprit ce sont les platanes longeant le Tevere à Rome, qu’on ne peut pas enfoncer brutalement en face du golfe de Naples et, surtout, dans un endroit sauvage comme Procida. Ce serait de même impensable, le transfert à Paris ou à Besançon de la pizza napolitaine, des supplì, de la mozzarella, de l’huile, des pâtes et de la panzanella (1) (2). Chaque délice doit être goûté là où il est « fabriqué » :

« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! »

Nous avons pourtant échoué dans un véritable Paradis terrestre, juste un peu inconfortable, qui nous demande seulement de nous adapter à de nouveaux rythmes concernant le sommeil, les moments où prendre nos repas ou alors nous jeter dans les mystères de la nuit. D’ailleurs, comment ne pas reconnaître la souveraine beauté de Procida ? Nous nous adapterons, donc ! Mais nous ne pouvons pas oublier, pour l’instant, le rythme militaire des vacances précédentes, scandées par des haut-parleurs qui survolaient la plage fourmillante d’humains… et nous glissons encore, inéluctablement, dans une sorte de nostalgie de l’Éden perdu… À Cesenatico, par exemple, nous n’avions eu aucun souci pendant notre installation, parce qu’il ne s’agissait pas de l’une de nos deux patries — Naples ou la France —, mais d’une espèce de hall de gare anonyme, où n’importe qui pouvait s’arrêter, bivouaquer et entamer des échanges de tout genre, où l’atmosphère même qu’on respirait nous encourageait à nous dépasser un peu, à n’avoir pas honte de nos manques ni de nos exagérations. À Cesenatico, l’anonymat des boîtes alignées à l’orée de l’immense plage, avec leurs enseignes interchangeables, donnait à cette mer plate et sans personnalité le charme irrésistible du terrain neutre, où les garçons et les filles se découvraient apatrides et même heureux de se laisser étourdir par un mélange abrupt de langues réduites à l’os. Tout était possible pour tout un chacun, de la découverte de l’aube sur la mer Adriatique, jusqu’aux délices du bal anonyme et international.
La recette quotidienne était tout à fait élémentaire. Le matin tôt, au rez-de-chaussée du petit hôtel à gestion familiale, les Allemands étaient les premiers à se dépêcher. Après un petit-déjeuner assez répétitif et riche en beurre, ils partaient en caravane, suivant une piste presque rectiligne constellée d’étals de cartes postales, de lunettes de soleil et de ballons rouges et jaunes. Petit à petit, au lever du soleil et de la température, ils étaient suivis par une cohue cosmopolite de sandales et de sabots de bois s’aventurant, une serviette sur l’épaule, sur le même chemin. Il s’agissait de quitter le petit jardin de la Pensione Salus pour se rendre au Bagno Conti, cet édifice rudimentaire, situé à la frontière entre la ville et la plage, où le ciment et l’asphalte sont remplacés par un terrain vague, légèrement vallonné : un endroit qui pourrait paraître inquiétant et sinistre comme la Porte de l’Enfer s’il ne s’agissait, au contraire, de la Porte du Paradis. Car il suffit de franchir l’entrée, de longer le comptoir et les gens âgés que l’on est déjà en vue de la mer, au bout de nombreux rangs d’ombrelles multicolores… il suffit de s’asseoir à une chaise métallique auprès du juke-box et l’on entame sans transition ce petit jeu de la connaissance superficielle où l’on est autorisé à échanger avec le langage muet des regards, des émotions et des gestes.
À Cesenatico personne ne veut savoir si tu sais nager ou pas, tout le monde étant disposé à échanger deux mots avec toi. Voilà pourquoi, tôt ou tard, une jolie fille de l’Italie du Nord sera d’accord. En cet Éden bercé par le juke-box à plein volume, Rosanna Ribaldi, tout de suite après m’avoir fait connaître l’univers du baiser et s’être peignée devant le miroir cassé imprégné de sable m’avait dit :
— Tu as du style !
Cette observation m’avait comblé : c’était comme une réserve de béatitude qui pouvait me suffit pour affronter l’hiver… Quant à mon frère Dodo, il s’amusait innocemment, tandis que ma sœur Enzina, déportée dans la plage populaire d’Ostia, passait son temps à enlever le sable noir des livres incolores des examens de rattrapage. Y avait-il un lien quelconque entre nos états d’âme joyeux et fatalistes et ces plages dépourvues de véritable beauté ? Je suis sûr et certain que dans nos petites satisfactions, faisant pendant à des privations amères, serpentait quand même, pour nous trois, un bonheur constant et irremplaçable, tandis que par sa constellation de merveilles incontournables Procida, dès le début, se montrait prête à nous écraser !

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Vendredi 2 août 1963, la nuit
Je suis fatigué et avili. Planté de force en un fou manège, mon cœur s’affole dans toutes les directions. Je ne réussis pas à dormir. Je voudrais disparaître, partir sans saluer personne, faire halte en une rassurante gare sans décors, me faufiler sans attendre en cette foule idiote, en train d’avaler des glaces sucrées et de s’éventer paresseusement, espérant de chasser la chaleur comme s’il s’agissait d’une mouche… En peu de bonds, je voudrais sauter Pouzzoles, Rome et tous les autres obstacles qui me tiennent pourtant enchaîné à cet absurde calvaire…
Hier, juste hier, le bateau avançait sur l’onde gonflée avec son fardeau de gens ennuyés ou extasiés à la vue de l’île. Je frôlais la commotion en voyant les maisons claires de la « Marina » se rapprocher, jusqu’à devenir un limpide pavement de pierre, où, depuis qui sait combien de temps, on pose des barques abîmées et des carcasses d’automobiles. Mais cette illusion romantique n’a duré que très peu. On ne voyait pas Agata.
Tout d’un coup, elle sort d’un bar :
— Alfredo ! s’écrie-t-elle, s’accompagnant d’un geste nerveux.
Au moment de descendre, je me découvre piégé : à la main, j’ai une valise exagérée ; à mon côté Dodo, avec sa propension à la critique tranchante, est encombrant aussi. Elle ne me saute pas au cou, ce qu’elle faisait à Rome, si je m’en souviens bien. Cela dépend, sans doute, du fait qu’elle n’est pas venue seule à me récupérer, mais avec l’un de ses amis, Gianni Solchiaro. D’ailleurs tout le monde doit se dépêcher à monter sur le tout petit bus à côté de l’embarcadère. Sur ce palier branlant, tandis que Agata ajuste calmement sa sandale japonaise et l’enfile d’un air de triomphe, le langage rassurant de son accompagnateur c’est une preuve incontestable de notre arrivée.
Nous sommes donc débarqués dans l’île de Procida ayant l’impression d’être descendus dans un quartier populaire de Naples, Santa Lucia par exemple, où tout demeure inamovible depuis des siècles, tandis que le tourbillon typique des ambulants et des passants est toujours inattendu et insoupçonnable, comme l’éternelle brise marine où se mêlent les effluves des poissons qui viennent d’être capturés. À tout cela s’ajoutent le sombre bruit et la mauvaise haleine dégagée par les tuyaux d’échappement et l’enivrante odeur de l’essence, tandis que les maisons aux couleurs pâles, repeintes à l’infini ou laissées libres de se noircir, affichent avec ostentation l’orgueil d’une durable dignité.
Étourdis par autant de fantasmagories, nous ne réussissons pas, ni Dodo ni moi, à trouver les quelques mots qui nous tireraient d’affaire, en racontant par exemple le long voyage depuis Rome, constellé comme d’habitude de petits événements et d’étranges personnages… Pourtant nous avons tout oublié et nous ne sommes pas capables de dire quoi que ce soit d’intelligent. Dépourvu de patience, je m’attends à je ne sais quoi de la part de mon idole. Agata paraît inquiète, énervée, tandis que moi, hébété, je la regarde sans la voir, car mes yeux sont capturés, comme dans un film, par la réalité des rues et des toits, avec la sensation fastidieuse de ne pas réussir à saisir le cours fatal des événements ni à faire quelque chose pour le modifier. Mais l’embarras s’évanouit au fur et à mesure que la cadence moqueuse de la voix de Gianni nous introduit dans le corps solide de l’île mystérieuse. D’ailleurs, comment pourrais-je rester indifférent devant un accueil si chaleureux ?

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986, (reproduction interdite)

Giovanni Merloni

(1) Voilà un petit exemple de combien les choses sont changées en 54 ans : maintenant la plupart de ces aliments ou plats déjà prêts à manger arrivent directement de l’Italie partout dans le monde. En France, par exemple, les pâtes, la mozzarella et le parmesan rentrent largement, désormais, dans les habitudes alimentaires de la plupart des habitants. En 1963 tout cela était encore inimaginable… Il y a bien sûr l’exception de la « panzanella » et des « supplì », des plats presque impossibles à conserver qu’on doit absolument « faire et manger » dans un très court délai temporel.
(2) panzanella : dans des époques de guerre et de misère, c’était la nourriture habituelle, à Naples, de tous ceux qui étaient au pain sec. Ensuite cela est devenu une entrée très recherchée qu’on peut faire très facilement, en mouillant  dans l’eau du pain sec, avant de l’assaisonner avec de l’huile, du sel et des tomates.