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J’aurai dû venir seul !

Samedi 3 août à l’aube
J’aurai dû venir seul ! Ou alors j’aurai dû briser mes chaînes de manière retentissante ! Ce que je partage avec Dodo c’est une abrupte sauvagerie, apprise dans nos innocentes incursions dans la rue. Là, unique habileté, nous avons appris à aller en vélo sans en posséder un. À part la bicyclette, nous sommes des inaptes tout à fait ignares de la vie, car nous avons toujours obéi à des interdictions dictées moins par l’appréhension que par le sentiment inébranlable de ce que devait être « notre bien ».

Comment aurais-je pu désobéir ? Dans le fond de mon esprit, je savais que désobéir c’est le seul moyen pour exister et qu’il serait juste et sacré de le faire. Mais je n’en suis pas capable. D’ailleurs, pour briser les chaînes de l’obéissance il faudrait avoir un complice ayant aussi le prestige d’un maître.
Depuis qu’on a décidé de nous laisser « descendre » dans la rue, je partage avec mon frère Dodo mes petites découvertes et transgressions quotidiennes, ainsi que la petite liberté de respirer l’air pollué se dégageant des moteurs et de la grande chaudière au sous-sol. Mais les protections demeurent, sous forme d’interdictions, agissant à l’instar d’interrupteurs infranchissables.
Cela cause en nous une sorte de maladresse sur le plan physique. Il nous manque surtout ce minimum de savoir-faire qui suffirait, dans certains domaines, à nous donner cette couche d’assurance qui aide à contourner les obstacles. Toutes les fois qu’on me reproche pour quelques fautes ou manques, je perçois cela comme un désaveu sans appel de mon être. Heureusement, on nous a laissés libres de descendre dans la rue ! Il faut aussi reconnaître que notre mère ne nous réprimandait pas excessivement si sortant de la baignoire nous laissions les serviettes à terre.
Cependant, quand je suis arrivé à Procida, tout ce que j’avais appris en bas de chez moi ne suffisait pas. Et, tout en ayant le poids et la responsabilité de l’avoir emmené, Dodo n’était pas là pour m’aider en quoi que ce soit. J’étais donc doublement seul à devoir me débrouiller dans le jeu de l’amour. Seul au milieu de l’incompréhension familiale, seul devant le mur invisible qui s’installait, de plus en plus redoutable, entre Agata et moi.
Je n’ai que des adversaires, à présent, et je ne trouve nulle part des complices, même pas en moi-même… Pourtant, j’ai eu un jour une alliée fidèle et sincère… une femme qui aurait pu révolutionner mon existence, un être qui m’avait laissé voir, en cachette d’elle-même, l’étrange et douloureuse possibilité de saisir, par une explosion violente et bénéfique, la joie de croire à la réciprocité de deux corps et deux âmes…
À son arrivée, Gina avait immédiatement brisé ma solitude. Pourtant, en l’accueillant avec empressement dans nos quatre murs, mon père avait lancé un mot d’ordre sans appel :
— Laisse tomber les femmes mûres ! Borne-toi aux filles de ton âge !
Comment peut-on se borner à une chose qu’on ne connaît pas en échange d’une autre, qui existe et nous attire bruyamment ?
Pour de jeunes gens comme Dodo et moi, très réactifs et désireux de nous exprimer jusqu’au bout, une telle contrainte ne peut déchaîner que des dommages et des peines…
Nous sommes tellement obéissants que nous ne voyons même pas ce qu’il y a au-delà et que nous sommes intimement convaincus que jamais nous ne serons « vraiment normaux, beaux et reconnus ». Sans l’avouer, nous avons tous les deux accepté, Dodo et moi, d’agir dans une perspective limitée, là où seules les facultés qu’on nous reconnaît en famille peuvent s’exprimer. Et même là où notre talent pousse énergiquement pour s’imposer, il suffit d’un jugement tranchant — toujours prêt à frapper au-dessus de nos têtes — pour que nous arrêtions net notre marche, course ou initiative quelconque.
Dodo ne sera jamais d’accord avec mon analyse, qu’il jugerait sans doute irrévérencieuse et blasphème. Il ne serait pas non plus disponible à admettre que notre indulgence pour le « côté perdant » qui est en nous ne fait qu’un avec une pénible tendance à suffoquer nos ambitions. D’ailleurs, il ne voit pas de contraintes ni de contrariétés là où je vois bien que nous allons à la rencontre de multitudes d’inconnus, imaginant qu’ils nous jugeront avec les mêmes sentiments et critères que notre père et notre mère. De quoi s’étonner, alors, si nous ne montrons de nous-mêmes que des traits grossiers et flous, tout en cachant, avec soin, nos véritables talents ?

Giovanni Merloni