Mots-clefs

,

Moi, j’ai tiré la paille longue…

Dimanche 4 août 1963, pendant la nuit
Si j’avais écouté Dodo ! Il voulait faire les valises au lendemain de notre arrivée, il y a quatre jours, désormais. Il avait tout pris par le mauvais vers : le petit déjeuner un peu militaire chez les Cellamare, à base de milk-shake et jaune d’œuf : l’entreprise de nous faire préparer un sandwich avec la mortadelle chez l’épicier ; les quatre cent cinquante-sept marches ; la longue journée à la mer ; la collation, à cinq heures du soir, auprès de la terrasse de la « Conchiglia » que l’assiette de spaghetti ne réussissait pas à ennoblir ; le retour vers la chambre, sans jamais profiter du bus ni des motocarrozzette, en raison de nos ressources limitées ; les discussions de plus en plus tendues avec moi, qui deviens, il faut l’admettre, de plus en plus malencontreux ou, plus souvent, intraitable ; nos sorties dans l’obscurité, n’y ayant rien de poétique, pour lui, à frotter nos mocassins sur le pavé ; les soirées plus ou moins longues et insensées qu’on gaspille au parc Margherita, n’ayant que trois possibilités : la piste ronde du bal, la pizzeria et les balancelles accoudées sur la mer…
La vie est comme la paille — courte ou longue — que tous les soirs Gianni Solchiaro nous invite à défiler de ses doigts. Par ce petit truc, tu sais, ou tu imagines, ou alors tu espères avoir pour toi, entre deux femmes, la plus grande tandis qu’à lui touchera la plus petite. Il nous attend au parc « Margherita », tout près de sa chambre à lui. Chaque fois que je le vois, je me demande où il était ce « sfaccimme » de Gianni pendant la journée, et surtout en ces heures où le soleil aveuglant inonde la plage au bout de la descente. Veut-il éviter les innombrables marches, plus que quatre cent cinquante selon ce que l’on dit ? J’imagine parfois qu’il s’est fait embaucher comme videur dans cette cour-terrasse où les joues se rapprochent, les nez et les bouches se frottent réciproquement tandis que les unions se font sournoisement et se défont bruyamment.

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore. La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand (reproduction interdite)

Si j’avais écouté Dodo ! Maintenant, je serai à la maison, à Rome, en train de regarder mon père, qui regarde à son tour ma mère, tandis que celle-ci fixe le Grundig… cet engin miraculeux d’où rebondissent des sons éloignés évoquant des maisons inscrites dans des boîtes à chaussures ou bien des jambes et des pieds impatients fichés en des chaussures de vernis noir, ou alors des genoux faisant la roue au milieu des paillettes, des confettis et des étoiles filantes… Quelqu’un dirait quelque chose, d’autres chercheraient l’atlante, ou le globe terrestre, ou alors un livre très lourd avec très peu de photographies où tout est décrit avec pédanterie. Bientôt, la Fiat1100 partirait, élégante et rapide, dépassant des côtes, des bornes, des poteaux, des maisons, d’autres voitures et des camions aux rideaux en bourrasque. Nous atteindrions Florence, ou Sienne, Cortona, Pienza, San Gimignano, Perugia, Montepulciano, Arezzo, Pistoia, Pise… Nous éteindrions nos instincts d’autodestruction ou d’ennui par de frénétiques randonnées artistiques ou littéraires, en voyageant sur les ormes des vies et des amours d’autrui, nous abreuvant du sang de guerres sculptées dans la pierre ou peintes sur des fresques très bien conservées, au-dessous des cieux bleus et violets. Puis le bondissement héroïque vers le nord, en quête de climats plus agréables et frais. En France aussi, tout comme en Italie, il y a une région verte et rouge, peuplée de merveilles, à mi-chemin entre la Côte d’Azur et Paris, où, selon la ritournelle que Dodo fredonne :

Le château d’Azay-le-rideau
C’est le plus beau

De tous les châteaux

De la Loire…

En ces contrées, léchées par des rayons de soleil parfaitement découpés comme les haies des jardins à l’italienne, l’histoire chevauche la géographie avec des chevaux bien nourris ayant sur la croupe des demoiselles et des garçons très adroits qui accompagnent leur galop par des mouvements expérimentés. En haut de la grande rampe que montait François Ier à cheval, le guide à l’accent méridional raconte, affichant une moue énigmatique, les secrets les plus scandaleux dont étaient témoins le lit avec baldaquin et le boudoir :

Et voilà, au fond de la salle, le Roi !

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore. La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand (reproduction interdite)

Dodo avait raison : nous ne sommes pas faits pour les îles volcaniques, pour les baies d’eau thermale où les familles, pendant la nuit, transforment en salon les premiers mètres d’eau tandis que les criques mineures, où de l’eau plus chaude pétille, sont aménagées en cuisines. Cette lueur de bougies et briquets en procession nous rend douteux. Ce noir, d’où se détachent les épaules nues et les rires bas, nous exclut.
Pourtant Dodo y est allé, à Sorgeto. Ce nom archaïque m’a fouetté, tout comme le balai trempé dans le tunnel de l’amour. Hier soir, sur la barque d’un ingénieur de Naples — m’ayant inutilement cherché partout, il le jure — Dodo s’est ensuite rendu à Ischia, entre Sant’Angelo et Forio (deux noms fouettant aussi). Avec lui il y avait Toto et Gianni Solchiaro. Ils sont arrivés là-bas au couchant, juste à temps pour occuper les places libres dans les « divans d’eau ». Vers minuit, Dodo est rentré, en disant, par moquerie peut-être — moi j’y ai cru — qu’il en avait marre des exagérations des Napolitains.
— N’étions-nous pas, nous aussi, des Napolitains par moitié ? ai-je répondu à mon frère jumeau de plus en plus déçu. Et Naples, n’avait-elle pas grandi, devenant encore plus effrontée qu’avant, rien que pour égaler les folies nocturnes de Paris ?
« Cela ne colle à rien ! » dirait Agata.
— Tu arranges les choses à ta manière ! dit Dodo.
Même la longueur ou la brièveté de l’amour dépendent du hasard. Si je tire la paille courte, je pars à Saint-Tropez avec maman Gréco. Fourvoyé par les cheveux longs d’Agata Cellamare, j’ai tiré la paille longue et l’on m’a catapulté à Procida. Maintenant, pour une symétrie renversée, cette paille longue va m’amener sans doute un amour bref…

Giovanni Merloni