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« Si tu t’étais tu, au lieu de parler ! Si tu avais parlé, au lieu de te taire ! »

Lundi 5 août 1963, tard le soir

Ma journée se déroule selon un canevas assez répétitif. À la plage, je me baigne tout seul, puisqu’elle me quitte rien qu’un instant après avoir laissé tomber, auprès du transat de sa grand-mère, ses sandales japonaises et son t-shirt, toujours le même, ayant l’inscription en anglais :

Si tu veux, souviens-toi
Si tu veux, oublie ! (1)

… et elle fuit.
Je reste un peu triste, vexé et meurtri, essayant de canaliser mes sentiments de chevalier errant dans un tuyau d’air et d’eau qui, par désespoir, essaie de s’évader dans un couloir de lumière étincelante entre la Corricella et le Pénitentiaire. Puis je me décide, avec circonspection, à rentrer dans la mer. Les plantes de mes pieds caressent les ondes de sable que l’eau révèle avec la pédanterie d’une loupe. Puis, de façon brusque et maladroite, je me jette la tête première.

Sous l’eau, tous les bruits disparaissent. Tel un avion aux ailes démesurées, je frôle le fond ayant la sensation de survoler des paysages exotiques : les premiers cailloux commencent à paraître, avec les rochers saillants et, plus au large, la végétation d’algues touffues, vertes et luxuriantes, qui dansent farouchement, tels de longs cheveux féminins. Devant une telle liberté, je me calme et me résigne à mon destin : cette beauté rendra encore plus aiguës mes souffrances, mais elle m’aidera aussi à m’en arracher !
Entre-temps, s’accompagnant par des gestes d’orateur, Dodo se promène en long et en large dans cette plage magnifique se plaignant à tout venant de ce qui le dérange. Ses critiques adressées aux comportements capricieux et imprévisibles d’Agata me gênent, mais je vois qu’il a raison. Pourquoi dois-je souffrir ? Devant l’épuisante supériorité d’une Agata qui ne partage rien avec moi, à quoi bon dois-je espérer que l’Agata qui vit en moi sorte un jour de la prison où je l’ai renfermée moi-même ?
Pourtant, en ces journées d’enfer il se passe deux ou trois moments de trêve. Pendant les heures creuses, dans cette splendide terrasse protégée par son élégant berceau, juste avant que nous nous sauvions au milieu des cartes de « tressette » et les spaghettis, Agata s’assied à côté de moi et, regardant la mer, les cils serrés, elle m’invite à entamer une conversation qui se déroule sans difficulté, longuement
parfois, tout comme si l’on était au téléphone :
— Procida a deux visages, dis-je.

— Pourtant, elle n’a qu’une âme ! dit-elle.
— Entre la Corricella et le Pénitentiaire, il y a une cité presque abandonnée, d’une beauté bouleversante…

— Crois-tu que les gens s’y cachent pour ne pas déranger le panorama ?

— Ne s’appelle-t-elle pas Terre emmurée ? Il s’agit d’une perle multicolore qu’un bouclier invisible protège.
— Et l’autre visage ? demande-t-elle d’un air sceptique.

— Il est au-delà de l’horizon, derrière le profil jaune des maisons ! C’est le village qui longe le quai du port, là où se déchaîne la frénésie de ce qu’on appelle « civilisation », ou progrès aussi…
— Et toi, pourquoi penses-tu à des choses si ennuyeuses ?

— Je suis en train de fouiller dans tes racines.

— Donc, j’aurais deux visages !
— Il faut dire que ta figure qui avance vers moi n’a rien à partager avec celle qui s’en éloigne ! Si je te vois arriver, les yeux et la bouche entrouverts, je ris, quand je vois partir tes cheveux renfermés, je pleure !

C’est au bout de pourparlers comme celui-ci qu’elle s’en va chaque après-midi, en troupeau, avançant derrière le grand sac de sa grand-mère Mena et les sabots de son père Toto. Resté seul, je rentre vite dans les attitudes typiques d’un mâle de dix-huit ans, demeurant à l’aise au milieu des camarades de mon même âge, surtout s’il agit de s’aventurer en des jeux de mots moins idiots que déraisonnables…
— Est-ce que les détenus se baignent ?

— Ils n’en ont pas besoin.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils vivent dans le bain pénal !
— Est-ce qu’ils laissent tremper leur pénis ?

— Régulièrement, tous les jours.

— Parles-tu du pénis quotidien ?

— Mais, où est-elle notre peine quotidienne ?

— On nous oblige à nous baigner.

— Est-ce que les détenus se baignent ?

Et Dodo ? Ce qui console un peu Dodo c’est la pizza qu’on grignote à minuit au parc Margherita, en compagnie de Gianni Solchiaro et d’autres personnages, pas toujours sympathiques, jaillissant d’un soir à l’autre avec la haute marée…
Mais, combien de fois Dodo m’at-il proposé, à brûle-pourpoint :

— Allons-nous-en, partons ! Je ne résiste plus dans cette cage de fous !
Si j’avais écouté mon frère, j’en aurais eu que du bien, surtout moi ! Parce qu’en fait, désormais, au bout du quatrième jour, nos chemins se sont désunis : Dodo s’est bien intégré dans ce groupe d’amis et rien ne pourrait le convaincre à se séparer de cette île à la beauté exagérée. Au fur et à mesure de ces journées denses et implacables, j’irai à la rencontre des peines de l’Enfer tandis qu’il va vivre sans doute les plus belles vacances de sa vie…

Mardi 6 août 1963, après-midi
Ce matin j’ai eu une conversation avec la cousine d’Agata, Rosamaria Gazzillo, que tout le monde appelle « Rosam », un peu plus âgée que moi. Elle se prend pour une femme experte de la vie, par conséquent elle se met beaucoup d’huile avant de s’étendre au soleil. Pendant que je m’adonnais à la pratique régressive de creuser des fossés dans le sable, elle m’a exposé sa théorie :

— Avant ton arrivée, Agata ne parlait que de toi, comme une exaltée. Nous étions tous convaincus que tu allais descendre de ton avion privé, avec le même air d’intellectuel que Arthur Miller…

— Au contraire, c’est moi que vous avez vu descendre à la plage, n’est-ce pas ?
Ma réponse ne l’a pas découragée. Rosam a insisté, au contraire, s’efforçant de me donner des conseils qui ne faisaient qu’assombrir les teintes de mon portrait malheureux. Tout en examinant ses ongles peints en violet, elle m’a même recommandé, si jamais nous couchions ensemble, Agata et moi, de prendre des précautions…
Tandis que cette cousine présomptueuse m’aidait pour la descente, je continuais à creuser mon fossé… mais j’aurais voulu tout détruire par deux ou trois coups de poing avant de me rouler dans ce lit piquant de sable de façon que ma colère autodestructrice prenne enfin le dessus…

« Si tu t’étais tu, au lieu de parler ! Si tu avais parlé, au lieu de te taire ! »

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Rosam m’a exposé sa théorie sur la présence envahissante des familles, sur les urgences de l’amour qui cognaient contre mon manque « abyssal » d’expérience de la vie. Je n’avais que très peu d’amis, l’une des preuves évidentes de mon « immaturité »… J’arrivais toujours en retard, ou en avance, sur le ballon, me montrant maladroit, hésitant et, parfois, précipité. J’avais brûlé ma « carte gagnante », selon elle. Mais de quoi parle-t-elle ? Je n’ai jamais eu une telle carte dans la poche ! Cette cousine n’avait pas le don de l’impartialité et son verdict m’a plongé dans la mauvaise humeur pendant des heures. Plus tard, au moment des spaghettis, quand j’étais finalement assis devant un verre d’eau fraîche et une agréable nappe en papier, j’ai été vite rassuré par les voix bourdonnantes de ce troupeau de mâles qui, au lieu de se battre pour une femme capricieuse et fuyante, se laissent volontiers aller dans le sillon connu des vulgarités hilarantes et des discussions sportives, ô combien inébranlables !
Depuis cet emplacement inexpugnable, j’ai vu la cousine d’Agata lancer et prendre une boule rouge. Elle jouait avec une enfant aux réflexes lents et le visage résigné. J’ai alors découvert que Rosam était très bien « déclinée » : à côté de l’habituel accusatif — Rosam — elle aurait pu répondre aussi bien à un élégant génitif — Rosae — ou alors à un affectueux vocatif — Rosa ! Cette femme un peu naïve, mais sans doute très jolie, elle avait peut-être voulu me dire des choses tout à fait différentes, se situant dans un échange « exclusif » entre elle et moi !

Giovanni Merloni

(1) When I am Dead, My Dearest by Christina Georgina Rossetti (1830-1894) :

When I am dead, my dearest,

Sing no sad songs for me;

Plant thou no roses at my head,
Nor shady cypress tree:

Be the green grass above me

With showers and dewdrops wet;
And if thou wilt, remember,

And if thou wilt, forget.



I shall not see the shadows,

I shall not feel the rain;

I shall not hear the nightingale

Sing on, as if in pain:

And dreaming through the twilight

That doth not rise nor set,
Haply I may remember,

And haply may forget.