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Mercredi 7 août 1963 dans l’après-midi

Ce matin, beaucoup de choses sont arrivées. Mais je n’ai pas envie de les déposer sur le papier comme s’il s’agissait de pièces à conviction. Je n’ai pas la force non plus de décrire avec la précision d’un Lombroso (1) l’homme que je deviens. Je traîne une peine qui n’obtiendra ni réparation ni prix, car je couve une rancune qui m’amènera à sortir de mes bons sentiments citoyens pour rentrer, au contraire, dans une grotte. Je ressemble à un être brutal gouverné par le corps et abandonné par la tête, tandis que Agata, transparente comme une pierre bleue, s’est raréfiée, se changeant en une ombre s’approchant ou s’éloignant. Je ne sais plus si c’est vraiment elle la fugitive qui prend parfois le temps de me saluer ou alors passe devant moi sans me voir. Je ne sais plus si elle m’aime ou ne m’aime pas. Toujours est-il que nous devons survivre à un cas évident d’incommunicabilité, comme le dirait Michelangelo Antonioni, puisqu’on nous oblige à nous rencontrer sous les yeux de tout le monde. Il me semble incroyable, à présent, ce qu’à Rome, il n’y a qu’un mois, nous jugions normal. Je parle désormais d’un temps refoulé en arrière, du temps où nous nous cherchions, donnant des coups de coude, si nécessaire, pour nous libérer de l’étau des épaules et des pieds d’une foule qui n’avait pas d’yeux pour nous. Et nous aussi n’avions pas d’yeux pour cette foule… Maintenant, notre voix a changé et de plus en plus rarement nous nous dévisageons pour laisser que nos yeux se perdent les uns dans les autres en cette découverte magique qu’aurait pu durer une éternité… Je vais prendre l’habitude de désirer « mon » Agata par à-coups, presque en cachette, comme un voyeur. Quand je suis auprès d’elle, un autre Alfredo essaie de neutraliser mon corps en otage, mes pulsions meurtries.
Il se peut que Rosam ait raison. Je n’ai pas été à la hauteur de la situation qui m’était favorable. Pourtant, quand j’ai posé mon pied sur l’île, je n’avais pas l’assurance de l’homme qui, se sachant attendu, affiche une anachronique fierté de ses vêtements citadins. Je ne réussissais pas à rentrer, avec la désinvolture d’un vendeur de fumée à la gueule olivâtre, en cette atmosphère superficielle et molle, où tout le monde est prêt à s’incliner devant les succès sportifs et la vanité sans âme… J’aurais dû me soumettre à quelques petites règles idiotes que je ne comprenais pas par manque d’expérience et présomption. Ce n’était pas pourtant des règles écrites en arabe ou en cirillico ! Et je ne considérais pas combien Agata, à sa manière, du moins les premiers jours, s’efforçait de venir à ma rencontre, malgré la pénurie de filles, qui mettait en valeur l’abondance de garçons.

Mercredi 7 août 1963, la nuit

Si je devais raconter à un médecin la maladie chronique que j’endure depuis le mois de mai sans avoir essayé des thérapies efficaces ; si je devais lui décrire les fièvres, les abcès, les convulsions et les collapsus de la maladie aiguë qui a explosé à l’ombre du Pénitentiaire, je ne saurais pas par où commencer. En attendant qu’un hôpital quelconque me prenne en charge, je vais entamer mon bilan, à partir du dernier symptôme, grave, qui m’est arrivé aujourd’hui à midi.
Décidé à me réfugier dans mon antre, où personne n’ose mettre le nez, j’avais quitté la plage sans prévenir personne. J’avais marché pour un premier trait à rebours, comme les écrevisses, puis je m’étais caché dans une ombre froide remplie de déchets derrière les cabines. Puis, comme un singe ayant la même couleur du tuf et du maquis, je suis remonté par un sentier encaissé longeant les premières marches de l’escalier, jusqu’à atteindre « Trinité des monts » exactement à mi-chemin.
— Fiche-moi la paix ! avait hurlé Agata.
Il fait des jours que je ne mange pas, ou mange très peu, dans les rares instants où j’oublie l’existence d’Agata. Je suis en train de devenir un personnage dont on parle avec inquiétude mêlée au mépris. Toto m’appelle « l’ombre de Banquo » (2) ou, plus souvent, « le marchigiano » (3).

Il est préférable d’avoir un mort à la maison qu’un marchigiano à la porte !

disait mon grand-père aussi. Dieu seul sait pourquoi, quand il me voit apparaître à l’horizon, des sentiments de culpabilité se déclenchent en lui, comme si je devais découvrir qu’il est un assassin ou alors un fraudeur du fisc.
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Quant à Mena, chaque fois qu’elle entend mes pas lourds s’approcher de sa porte, elle croit reconnaître l’allure d’un phtisique. Par contre, Rosam ne cesse pas de m’envoyer des sourires mélancoliques et moqueurs : il me manque toujours quelque chose pour devenir à plein titre un chevalier à la Triste Figure charismatique. Elle insiste à dire que je ne collectionne que des gifles et de mauvaises figures, mais je sais que cela pourrait devenir un jour une de mes armes secrètes, me donnant enfin la chance de gagner beaucoup de satisfactions. Je ne pense pas à Giacomo Casanova, bien sûr. Cependant, avec mon fardeau d’échecs, je risque de devenir plus recherché que Figaro. Ici, les quadragénaires m’adorent toutes, qu’elles soient grosses ou maigres, veuves ou mariées. Pourtant, je les vois de plus en plus hocher la tête en signe d’incrédulité :
— Pauvre garçon, il est en train de devenir une sardine sèche !
— On dit que les femmes seules tombent amoureuses… Là, il est arrivé le contraire !
— Il pourrait se prendre toutes les fiancées qu’il voulait ! Pourtant il insiste avec cette fille-ci ! Agata Cellamare a un diable pour chacun de ses cheveux…
Cependant, à force de discuter sur elle, les bonnes commères se souviennent du temps où la pauvre enfant au visage noirci — entouré de cheveux quasiment blancs, longs jusqu’aux pieds, quasiment noirs à cause du soleil — n’avait qu’une dent… Si à nouveau elles assistent à ses grimaces adressées à Toto, cet homme bien aux airs de contrebandier, sans trop y réfléchir, plaisamment, elles disent du mal de Toto aussi…
« Voilà pourquoi il dit que je le guette ! » me suis-je dit au bout de cette vertigineuse association d’idées, tandis que je montais, haletant, les quarante dernières marches. « Avec sa petite barque, Toto s’éloigne de la rive très doucement, par de coups de rame assurés. On le voit immobile devant la Corricella, puis, entouré par son groupe d’amis à la peau lisse et bronzée bien en forme, il est pendant une demi-heure immobile à nouveau à quelques bras de la pointe du Pénitentiaire. On ne les voit jamais en train de faire des pirouettes, ni de discuter de quoi que ce soit. Là-dedans, on ne s’attend pas à des opinions différentes entre les uns et les autres. Que font-ils alors ? Combien de mystères cachent-ils ces Napolitains ? Dans les coulisses de leur baignoire flottante, on entrevoit un calme étrange. Comme s’ils disaient :
— Ne nous parle pas dans la main !
— Est-ce que tu veux nous suivre jusque dans les toilettes, par hasard ?
— Fiche-nous la paix !

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Agata aussi a laissé qu’une cloison semblable se crée entre nous. Mais pourquoi les Napolitains — et les Napolitaines — sont-ils faits ainsi ? Ils attirent l’étranger dans le filet à traîne, comme s’il était un entier troupeau de mulets dorés envieux du fromage. Ensuite, ils le portent en grande pompe au bord de la plage comme un trophée….
Je vois tous les soirs cette scène : vingt ou trente gars d’un côté, vingt ou trente de l’autre, la fleur de la jeunesse locale, accourus aux appels d’une voix aiguë, ils tirent la corde. Petit à petit, sur le poil bleuté de l’eau perlée de lueurs violettes, paraissaient des écailles d’or et d’argent se confondant avec les petites déferlantes qui lèchent la rive. Dans mon imagination galopante, alimentée sans doute par le désespoir, je me vois donc à la place de cette masse luisante de petits poissons foutus : ravi ou, pour mieux dire, ligoté comme un homme-poisson, un étranger comme Gulliver. Ils m’appelleront « le Romain » et, après m’avoir libéré de mes cordes, ils me laisseront glisser sur le sable, avant de me fêter, m’applaudir et porter en triomphe comme l’Assunta à la mi-août. Oui, l’étranger qu’on hisse sur les épaules c’est un pantin qui me ressemble de façon impressionnante…
On m’abandonnera donc sur la plage pendant la nuit, tel un poisson hors de l’eau, ou alors l’on me jettera dans un seau avant de m’amener dans la cuisine, où les Napolitains se soumettront volontiers à la préparation de « ce qu’il faut » pour faire de moi un plat appétissant… Si je me sens étranger, à présent, ce n’est pas pour ce risque de disparaître du jour au lendemain dans un gouffre invisible de cette île inhospitalière. Il peut arriver à n’importe qui, partout dans le monde, d’être capturé par erreur et jugé de façon sommaire, finissant par disparaître dans une poêle. Ce qui me touche et me fascine aussi, tout comme Toto dans sa barque, c’est l’impossibilité de pénétrer les pensées intimes des Napolitains lorsqu’ils assument cet air renfrogné, excluant les autres, en cuisine. Les cuisiniers napolitains sont impénétrables comme les pêcheurs et les paresseux dans une barque. On les voit sérieux, chacun consacré sans réserve à sa tâche, comme si pour chaque plat ils devaient accomplir un rite. Il est possible, bien sûr, que mon sentiment d’étrangeté soit dicté par mon besoin ancestral de découvrir en ces Napolitains et en chacun d’eux une trace de mon origine mystérieuse. Car en fait, je le reconnais, mon emportement envers mes racines est toujours ambivalent…
En France, on ne fait même pas à temps à poser son pied sur terre qu’un sourire gentil, sur la bouche d’une femme décomplexée, établit aussitôt une distance. Avec soin, on recouvre de parfums raffinés les coins où les odeurs de cuisine les plus taquines vont se nicher. Il n’y a rien de fantasmagorique là-bas, à part la rhétorique des guides des châteaux de la Loire, imprégnés des assassinats des rois, des reines et de leurs amants. De façon que, dans les cuisines françaises, on discute, on plaisante de façon très familière en expliquant au pauvre voyageur intimidé qu’il trouvera sous la table, sans doute, avec une cuisse de poulet, une Rosanna Ribaldi prête à lui donner un baiser.

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Avant d’arriver au sommet de l’escalier, je me suis assis sur le muret bas et j’ai pris ma tête dans mes mains. Derrière une haie parfumée, l’on entendait la énième chanson envoûtante et désespérée :

Restons unis ainsi,
Âme et Cœur !
Ne nous quittons plus
Même pas le temps d’une heure
Ce désir de toi
Me fait peur…
Il chante avec toi, toujours avec toi
Pour ne pas mourir
À quoi bon nous disons-nous des mots amers
Si tu les dois garder pour vivre d’un seul souffle,
Si toi aussi tu brûles d’envie de cet Amour
Restons unis ainsi,
Âme et Cœur ! (4)

La voix féminine essayait tout simplement de dire : « vivons jusqu’au bout notre Amour où fusionnent nos âmes et nos cœurs ! » Je me figurais l’âme à l’image d’un chevalier galopant sur la croupe du désert, tandis que l’âme à moi a la silhouette ondoyante d’un homme maigre, dégingandé, réduit désormais à un « tas d’os » en train de courir après celle qui le touche « jusqu’aux os », sans compter l’estomac, les mains et les pieds. Mais il ne la rattrape pas, parce que pour la saisir il lui faut « du coeur » (5).
À ce point-ci, j’ai eu le sentiment précis qu’à l’intérieur de mon corps de sardine séchée demeurait un cœur fou. Sachant qu’elle est là, au bout du gouffre, j’ai envisagé de jeter en bas mon coeur prêt à exploser, le laissant rouler au gré de la descente, bondissant sur chacune de cent marches de l’escalier. Il tournerait à droite, puis à gauche, s’arrêtant un instant à l’ombre d’une treille et puis s’appuyant énergiquement sur la dernière marche comme s’il s’agissait d’un tremplin… Sans doute Agata serait au rendez-vous, tandis que Mon cœur voltigerait devant son regard myope avant de se faufiler dans son maillot de bain… là-dedans, dans un frisson, il atteindrait le gel de l’eau et le soulagement de sa peau fraîche avant d’entrer, par un dernier plongeon, dans son cœur à elle où il demeurerait à jamais !
En ce précis instant, j’ai pourtant compris que mon cœur n’allait pas rencontrer le cœur ni le corps d’Agata, mais son âme. Et de l’âme grassouillette et élastique d’Agata je ne pouvais pas me fier.
Voilà pourquoi je suis convaincu qu’un véritable bonheur jamais ne s’installera entre nous, car nous sommes tous les deux incapables de mettre d’accord notre âme avec notre cœur.
Et le bonheur que nous avons vécu ? Qui sait s’il n’a jamais existé, sans doute il s’est éclipsé lors d’une nuit d’étoiles tombantes. Nous exprimons nos souhaits en nous apercevant, au moment du choix, que nous voudrions surtout serrer contre nous-mêmes le bonheur qui est là… Et pourtant quelques signes invisibles, quelques vents froids insaisissables nous disent que ce bonheur nous l’avons déjà perdu, peut-être.

Giovanni Merloni

(1) Cesare Lombroso (1835-1909) médecin célèbre pour ses thèses sur le « criminel né » . 
(2) Banquo est un célèbre personnage du drame « Macbeth » de William Shakespeare. 
(3) La plupart des percepteurs des anciens États Pontificaux venaient des Marches, la région baignée par la mer Adriatique aux bords, avec la Romagne, du territoire de ce « royaume » tout à fait particuliers. Les percepteurs « marchigiani » étaient les plus fidèles au Pape. Dans ce proverbe ou dicton, le « marchigiano » c’est quelqu’un qui insiste dans sa demande, les yeux fermés et les oreilles bouchées, au nom d’une loi qu’il est seul à connaître, que personne ne voudrait reconnaître.
(4)
Tenimmece accussì/ “anema” e “core”/ Non ce lassammo chiù/ 
Manco pe’ n’ora/ 
Stu desiderio e’ te/ Me fa paura…
/ Canta cu’ te, sempe cu’ te
/ Pe’ nun murì
/ Che ce dicimm’affà parole amare
/ Si e’ tene pe’ campà cu nu respiro
/ Si smanie pure tu pe’ chist’ammore/ Tenimmece accussì “anema” e “core”
(5) « o’ core » c’est-à-dire « le cœur » dans le dialecte napolitain, dans le texte italien.