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« Une espèce de rampe étroite où le ciseau avait creusé dans le rocher des degrés inégaux » (1)

Jeudi 8 août 1963 à l’aube
Hier, à cinq heures de l’après-midi, quand j’ai franchi la dernière marche en haut, j’ai eu l’impression d’être Ignacio, le torero malheureux de l’inoubliable lamentation de Federico Garcia Lorca, ou alors j’étais un vieillard, ayant enduré les peines de l’Enfer. Je venais sans doute de poursuivre le long manteau décoloré et l’allure courbe du noble Virgile. Mais je n’avais pas sa dignité ni son autorité morale. J’étais prêt à ramper vers mon antre, où je m’adonnerais à mes tourments, quitte à me créer des prétextes pour remonter sur le ring où je me ferais casser le nez.
Dans la petite place devant la boulangerie Agata était en train de parler avec quelqu’un. Arborant des caleçons blancs et le maillot bleu, le jeune homme bronzé, assis sur le muret, ne cessait de faire tourner ses sandales autour de ses orteils. Il riait, dodelinant de la tête, comme le ferait quelqu’un qui reçoit des compliments ou des propositions alléchantes. Assez myope, Agata se passe des lunettes, c’est vrai, mais ses lèvres tendues en avant flottaient à peu de centimètres de la bouche et des yeux du jeune homme assis, se révélant propriétaire d’une Vespa blanche qui n’était là pour rien.
« Mais Agata, n’était-elle pas à la mer, étendue sur le pneumatique bleu ? Son sac rouge, entouré de serviettes, n’était-il pas au beau milieu de la plage, tel un phare ? Ou alors, Agata même, n’était-elle pas un mirage ? Existe-t-il, quelque part, une deuxième Agata, infirmière ou sœur de La Croix rouge, qui soit d’accord pour m’attendre, tranquille, au pas de la porte ? Ou alors une troisième Agata qui n’hésiterait pas à franchir cette porte même avant de se glisser, de façon tout à fait naturelle, dans les mêmes draps agités où je me retourne ? »
Je n’ai pas résisté. Je me suis approché d’elle et lui ai demandé :
— N’étais-tu pas à la mer ?
— Oui. Maintenant, je suis là ! Bruno Filomarino vient d’arriver. Je suis venue lui dire bonjour ! Le jeune homme me rit au nez. Sans doute, j’aurais dû faire semblant d’être indifférent à tout et à moi-même. Une minute s’est écoulée, un temps interminable, d’où je ne savais pas comment sortir. Mais bientôt le coup sec est arrivé, frappant bruyamment contre mon estomac :
— Je raccompagne Bruno à son auberge… Je dois lui raconter des choses, et ce n’est pas la peine que tu viennes aussi… me dit Agata, à brûle-pourpoint.
Comme j’essayais de répliquer, elle se montra indignée : « ne croyais-je pas à son innocence ? »
— Tu ne viens pas et c’est tout, s’exclama-t-elle d’une voix que je n’avais jamais entendue.

Rentré dans ma chambre, j’y ai trouvé un télégramme de ma mère :

« Nous allons bien stop amusez-vous sans oublier de manger et dormir stop Alfredo doit absolument lire Graziella Bisous ».

Interloqué, je me suis d’abord demandé quel vent a poussé maman Gréco, au beau milieu de vacances qu’elle aurait dû imaginer insouciantes et béates, à évoquer ce livre. Pourquoi prétend-elle que je le lise ? me suis-je demandé. Sans doute, elle a des pouvoirs si elle plonge dans ma misérable existence à l’instant même de l’arrivée de Bruno Filomarino ! Par la force de la télépathie, elle doit avoir compris qu’il y a quelque chose qui ne marche pas entre Agata et moi… Mais qu’est-ce qu’en ferai, de ce livre ? Je dois me battre, neutraliser l’adversaire, lui faire avaler son arrogance ! Figure-toi, mère, si je lâche prise pour « connaître mieux » cette île jusqu’à en découvrir le génie des lieux ! Et puis, qui est-elle cette Graziella ? Je ne la connais pas encore, mais je crois qu’elle n’a rien à voir avec Agata ! Sans compter que je n’ai pas fini de lire « L’île d’Arturo », un personnage, ce dernier, que Agata m’a recommandé comme un ami… Toujours est-il que si Agata ressemble moins à Graziella qu’à Arturo, je ne voudrais pas découvrir que Graziella revit en moi comme un diable qu’on devrait exorciser ! 
Cette intrusion maternelle a pourtant brisé mon malaise, du moins son écorce visible. Par enchantement, je ne pensais plus à la Vespa de mon rival et je cherchais en vain au milieu de mes effets personnels… quand j’ai retrouvé « Graziella », soigneusement cachée, dans un coin de la valise de Dodo. Pendant un instant, au moment de prendre ce petit livre dans mes mains, j’ai pensé à Dodo avec le remords de l’avoir abandonné sans rien dire.
« Mais, il comprendra. Peut-être, Agata même lui dira que je suis à l’abri ». Négligemment, j’ai ensuite commencé à effeuiller le livre avec un étrange sentiment de puissance :
« Est-ce que les rôles vont s’inverser entre Agata et moi ? Serais-je moi celui qui part, affranchi, vers de nouvelles aventures, tandis qu’elle, au contraire, reste, de plus en plus liée, dans la prison de son personnage ? »
Maintenant, j’avais repris possession de mon livre, mais je n’avais pas envie de tout lire dès le début. Je venais d’exclamer : « Voyons si ce livre me parle », quand celui-ci a glissé de mes mains, tombant à terre de façon maladroite. Contre le plancher de mon antre, la page 60 attendait d’être lue :

« La proue, en touchant la roche, rendit un son sec et éclatant comme le craquement d’une planche qui tombe à faux et qui se brise. Nous sautâmes dans la mer, nous amarrâmes de notre mieux la barque avec un reste de cordage, et nous suivîmes le vieillard et l’enfant qui marchaient devant nous. »
 (1)

Cette description du naufrage ne pouvait être plus nette et lumineuse, voire synthétique, comme si le grand poète Lamartine eût prévu que son livre serait un jour tombé à mes pieds pour me raconter un secret…

« Nous gravîmes contre le flanc de la falaise une espèce de rampe étroite où le ciseau avait creusé dans le rocher des degrés inégaux, tout glissants de la poussière de la mer. Cet escalier de roc vif, qui manquait quelquefois sous les pieds, était remplacé par quelques marches artificielles qu’on avait formées en enfonçant par la pointe de longues perches dans les trois de la muraille, et en jetant sur le plancher tremblant des planches goudronnées de vieilles barques ou des fagots de branches de châtaignier garnies de leurs feuilles sèches. » (1)

C’était le même escalier que sans conviction, Dodo et moi, nous appelons « Trinité des monts » ! Le lieu que je venais de quitter dans un état pénible. Lamartine me faisait cadeau d’une description passionnée et nette tel un dessin de Delacroix :

« Après avoir monté ainsi lentement environ quatre ou cinq cents marches, nous nous trouvâmes dans une petite cour suspendue qu’entourait un parapet de pierres grises. Au fond de la cour s’ouvraient deux arches sombres qui semblaient devoir conduire à un cellier. Au- dessus de ces arches massives, deux arcades arrondies et surbaissées portaient un toit en terrasse, dont les bords étaient garnis de pots de romarin et de basilic. Sous les arcades, on apercevait une galerie rustique où brillaient, comme des lustres d’or, aux clartés de la lune, des régimes de maïs suspendus. » (1)

Quelle découverte ! La barque avec les deux Français — Lamartine et son ami le plus fidèle —, le pêcheur Andrea et son fils avait fait naufrage juste en face de la plage de Chiaia… Pour atteindre le modeste abri où ils allaient rencontrer Graziella pour la première fois, ils avaient gravi la même rampe qui est devenue mon calvaire ! Et ce parcours, aussi joyeux qu’accidenté, amenait enfin à la même cour suspendue où habite Agata !
Excité dans la quête des ressemblances entre l’histoire des deux Français d’un siècle avant et mes vicissitudes avec Dodo, mon cerveau ne voulait pas cesser de s’interroger. J’ai secondé pourtant cette étrange sensation de bien-être qui s’emparait de moi et j’ai reposé le livre à terre. Plus tard, je dormais quand Dodo est rentré et a allumé la lumière. Cette fois-ci, j’ai fait semblant de dormir, car j’avais décidé que je ne partagerais mon secret avec personne.

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Giovanni Merloni

(1) Alphonse de Lamartine, Graziella, Édition de Jean-Michel Gardair, Gallimard Folio classique, pages 61-62.