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In amor vince chi fugge… (1)

Jeudi 8 août 1963, le soir
Voilà, pour une fois, une exception à la règle : à cinq heures de l’après-midi, en remontant de la plage, je me suis rendu avec Agata et Rosam en face de l’hôtel Eldorado, où Gianni Solchiaro partage sa chambre avec Jean-Luc, un Français de Montpellier.
Demain, Gianni part à Naples tandis que Jean-Luc lui va faire visite deux jours après. Je me demande pourquoi cet événement a été fêté et amplifié par un tel tourbillon de boutades et de gestes bruyants. Pour Agata, il s’agit d’une typique curiosité féminine vis-à-vis de l’Étranger porteur de mystères tandis que Rosam, au contraire, brûle de l’impatience d’entamer une amitié avec celui-ci. Sinon, Agata aime beaucoup se faufiler dans mes pensées, avant de m’empêcher, telle une armée d’occupation allemande, d’emprunter n’importe quelle piste inconnue ou aussi de m’arrêter en compagnie d’une cigarette sur une terrasse panoramique accoudée sur une mer différente, telles les nombreuses localités balnéaires aux environs de Montpellier, par exemple.
Avec ses vingt-trois ans et son sourire d’homme expérimenté, Jean-Luc s’efforce d’afficher un air rassurant. Il est orphelin de père et mère, disparus dans un accident de voiture la nuit de l’An de 1960. Depuis cette disgrâce, ne pouvant pas s’adapter à vivre auprès de l’oncle paternel, il a très tôt quitté sa ville et son pays. Il ne s’agissait pas de vacances longues ou courtes, aventureuses et gâtées à la fois, comme celles qui amenèrent un siècle avant Lamartine jusqu’à Procida. Sa fuite a eu plutôt l’allure d’un exil définitif. Au début, il a rattrapé le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, envisageant de se rendre à Saragosse ou à Madrid, en Espagne. Cependant, lors d’une étape du chemin mystique, il avait rencontré un pèlerin ayant perdu son enthousiasme qui suivait la même route dans le sens contraire. Pendant une nuit de discussions acharnées et pleines de points d’interrogation, Lorenzo lui avait parlé de Rome, sa ville d’origine : un endroit assez bizarre, où les gens sont à la fois accueillants et indifférents. Touché par cette hypothèse d’installation et d’intégration lui paraissant tout à fait adaptée à son esprit indépendant, pour ne pas dire rebelle, Jean-Luc a enfin décidé de descendre en Italie :

— Mais je ne pouvais pas prévoir que j’allais descendre encore plus au sud de Rome !
— Montaigne avait arrêté son voyage à Rome, n’est-ce pas ? ai-je demandé, faisant étalage de la langue maternelle de ma mère.
Jean-Luc a hoché la tête. Il n’en savait rien, de Montaigne. Par son geste, il n’avait voulu imiter personne. En plus, ce qui était vraiment rare, il avait décidé de voyager à pied, le seul moyen de s’éloigner de chez lui sans tomber dans l’envie de rebrousser chemin !
Au début de sa difficile traversée, Jean-Luc n’a rencontré que des refus et de l’indifférence :

— J’ai passé six jours sans manger.
— Et puis ?
— Aux environs de Livourne, un petit homme aux moustaches m’a fait monter sur son fourgon noir, même si je n’étais pas en train de faire l’autostop. Il m’a emmené dans la cour d’une grande ferme, où trônait un homme costaud qui n’avait qu’une dent.
« Non ! Non ! Non ! » disait celui-ci, tandis que le petit homme aux moustaches disait « Oui ! Oui ! Oui ! »
— Est-ce qu’ils t’ont embauché ?

— Ils m’ont offert une assiette de bouillon et ensuite ils m’ont laissé dormir dans la grange. Le lendemain, je m’occupais des porcs, des poules et des chevaux.

— Et puis ?
— Puis, j’ai rencontré une enfant au golf bleu, très distinguée, qui avait de mauvaises notes à l’école !
Tous les matins, dans le hall de l’hôtel Eldorado, Jean-Luc donne des leçons de français et de maths à la petite Silvia Carafa, fille d’un Napolitain qui vit à Turin :

— Monsieur Carafa a été pendant trois lustres le directeur du Pénitentiaire, voilà pourquoi il est là chaque été. Et moi je suis son hôte !

— Monsieur Carafa ne résiste pas au charme de la prison ! a dit Agata, gênée par ma désinvolture.

— N’as-tu jamais visité le Pénitentiaire ? lui a demandé Gianni, se débrouillant bien lui aussi avec le français.

— Oui. Ils m’ont dit que je peux travailler là-dedans, si je veux ! Je pourrais commencer déjà cet hiver.
— Est-ce que tu as ta copine à toi ?

Le rebelle Jean-Luc a souri. Jusque-là, dans son aventure, aucune femme ne s’était invitée.
— Qui aimes-tu ? Bécaud ? Brassens ? Yves Montand ?
— J’aime Rita Pavone ! Je l’écoute toujours avec enthousiasme ! La « partita di pallone » c’est magnifique !
— Veux-tu venir danser avec nous, ce soir ? lui a proposé Gianni.
Agata était indifférente au charme du Français, même s’il semblait le frère jumeau de Charles Aznavour :
— Je n’aime pas Aznavour !

— Mais ses chansons, est-ce que tu les aimes ?

— Je ne supporte pas la langue française !

Ce circuit vicieux était désormais prévisible, mais je n’étais pas en mesure de m’y soustraire. Agata voulait surtout monter sur mes épaules, se ratatiner comme un singe de Charlot (2) entre ma tête et mon cou, car là, depuis cet observatoire élevé, elle pouvait scruter avidement l’horizon, en quête d’une autre victime qu’elle aurait pu transformer en trophée.

Plus tard, nous avons quitté Jean-Luc avec son élève de onze ans nous acheminant sur les dalles grises. D’un coup, tandis que je regardais en bas vers nos pieds qui avançaient sans but, j’ai cru entendre une des phrases célèbres de maman Gréco :

In amor vince chi fugge(1)

La rencontre avec Jean-Luc avait réveillé mes curiosités : Dodo et moi, nous avions vu Naples une seule fois, avec le reste de la famille, invités par un oncle très généreux. C’était le dernier jour de l’An. Nous avions logé en des chambres parfumées de velours, revêtues d’étoffes japonaises aux petites fleurs roses, où les craquements légers des chaussures sur les tapis nous faisaient rire. L’hôtel Continental donnait sur la mer juste en face du « Château de l’Ovo ». Au-dessous du parapet qui bordait via Partenope trônait le fameux restaurant de la « Zì Teresa » où nous avions assisté aux feux d’artifice les plus bouleversants de notre vie… À l’improviste, sans réfléchir, j’ai lancé ma candidature :
— Gianni, m’emmènes-tu à Naples ?
Se dérobant à mon regard, Agata n’a rien dit, tandis que Rosam, pour plaisanter, a affiché un air désolé.


Plus tard Agata a voulu me rassurer : — Tu t’amuseras, avec Gianni…
On était sept heures et demie du soir et l’on descendait ensemble, à nouveau, les premières marches de la rampe abrupte qu’Alphonse de Lamartine avait inaugurée plus qu’un siècle avant… Oui, pour me donner une contenance, je pensais à ce livre dont je n’avais parlé à personne, qui allait peut-être me sauver la vie… Sinon je marchais avec circonspection, en silence, de la peur de briser cette espèce d’enchantement en trébuchant, par exemple : cela m’aurait sans doute repoussé dans une condition d’infériorité !
Au-delà d’un mur revêtu de lierre, on entendait les échos d’une fête d’adultes, amenant, tel un coup de poing sur l’estomac, une chanson au rythme martelant :

Mio cuore, tu stai soffrendo
Cosa posso fare per te ? (3)

— Elle est toujours un peu déplacée, Rita Pavone, mais je l’aime ! ai-je dit, sans que cela suscite le moindre intérêt en elle.
— As-tu vu ce garçon blond qui m’invitait à danser ? s’est-elle exclamée quelques instants depuis. Il ressemblait de façon impressionnante à Bellobono ! J’ai fait semblant de ne pas le voir du tout !
Maintenant, Agata était assise auprès de moi : ce n’était pas comme hier, au parc Margherita… où nous étions coincés dans le jeu du chat avec la souris et que moi, pour m’éclipser de moi-même, j’avais accepté de danser « Let’s twist again » avec Pucci, la petite enfant du patron du bar. À présent, Agata paraît absorbée en des réflexions profondes :
— Voilà un moment rarissime, où nous ne nous laissons pas capturer par le mot « jamais » ni par le mot « toujours » ! a-t-elle dit, sans cacher son émotion. 
Quant à moi, ma gorge était atteinte par un noeud de stupeur et je préférais demeurer à l’écoute de la cadence insolite de sa voix qui prenait le dessus sur le silence de la mer, plutôt que tout gâcher par des mots déplacés et grossiers.
Nous étions donc au sommet d’une « Trinité des monts » qui nous devenait de plus en plus familière, immergés dans le noir que brisaient un peu les deux réverbères plus proches. D’autres personnes se rapprochaient par vagues, amenant leur vacarme ou alors le petit bruit de leurs pas. À chaque passage j’avais l’impression qu’une lumière s’allumait pour s’éteindre tout de suite après, comme une cigarette dans le coca-cola.
En dernière passa Minnì, une chanteuse napolitaine connue ayant le même âge que maman Gréco, une espèce de Nini Tirabusciò (4), qui s’exprimait poliment, aiguisant sa petite voix sur la pointe de ses lèvres luisantes. Elle traînait l’un de ses vieux soupirants, un type âgé, chauve, visiblement habitué à déclamer en agitant les mains tout en jetant la tête en arrière. D’un coup, s’aidant par de drôles voltigements de sa bague bleue, Minnì nous a adressé un affectueux geste de reproche. Puis, poursuivie par son ridicule compagnon aux attitudes de phoque domestique, elle s’est éloignée tout en fredonnant :

Era d’estate, e tu eri con me
Era d’estate, tanto tempo fa... (5)

Le dernier écho de cette triste ballade s’estompait dans la nuit sauvage quand on a réalisé qu’on était seuls. Pour une fois, nous n’avons pas eu peur de nous entretuer ni de nous ennuyer ensemble. Au contraire, une espèce d’euphorie s’est emparée de nous, nous amenant dans la soupente poussiéreuse où nos rêves secrets avaient été abandonnés à jamais :
— Te souviens-tu de la ritournelle de nos six enfants ? dit-elle
— Je voulais leur donner les prénoms des nains de Blanche Neige, car on oublie toujours le septième ! ai-je répondu.
— Pour moi l’important c’était la parité entre les sexes, a-t-elle ajouté. Donc trois gars aux cheveux noirs et trois filles blondes…
— C’était surtout l’expression de Toto lors de leur arrivée, qui me faisait rire, ai-je susurré, tristement.
— Dois-tu vraiment partir, demain ? a-t-elle dit.
— Ne serait-ce pas mieux qu’on y aille ensemble, à Naples ? a-t-elle demandé.
— Donne-moi un baiser ! Laisse que l’on voit combien nous nous aimons ! a-t-elle susurré.

Giovanni Merloni

(1) En amour, gagne qui s’enfuit…
(2) Charlot Le Cirque (1928)
(3) Mon cœur, tu es souffrant/ qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
(4) Ninì Tirabusciò, la femme qui inventa la « mossa ».
(5) C’était en été, et tu étais avec moi/ c’était en été, que de temps a coulé…