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Une lumière sans frontières

Vendredi 9 août 1963, la nuit
Au petit matin, il fait un froid un peu sinistre, si l’on pense qu’on est en été. Malgré ça, Gianni Solchiaro et moi, tout en arpentant la passerelle branlante, nous avons tranquillement avalé une coupe « Olympia ». Sur le Ischia-Pouzzoles, je me suis intéressé au soleil et aux vagues grises s’agitant avec leur écume luxuriante, tandis que les photos d’Agata, dont j’avais rempli mes poches , sautillaient maintenant comme des cigarettes ou des arcs-en-ciel, s’effondrant dans ce coin de la mer où la lumière s’éteignait et l’eau devenait un sombre miroir vert.
Gianni s’aventurait dans des sujets sérieux : il avait vu « Les mains sur la ville » (1), un film courageux sur la bande politique et immobilière qui était en train de s’emparer de « la plus belle ville du monde ». Asphyxiés par la vague populiste du « Commandant » Achille Lauro (2), les Napolitains étaient tombés dans le piège de son entourage ignorant et cynique. Cela n’allait pas seulement défigurer le paysage urbain par couches de béton armé, mais détruire la culture napolitaine même. Tout espoir n’était pourtant pas perdu. Des traces de l’ancienne « noblesse » demeuraient intactes dans les groupes d’intellectuels de gauche qui travaillaient pour « sauver tout ce qui est possible » !
— Moi j’en connais un : c’est Raffaele La Capria, celui qui a écrit « Blessé à mort » ! ai-je répliqué. J’avais un souvenir flou et aquatique de ce livre qui m’avait beaucoup plu, surtout pour son titre évoquant l’embarras de se sentir différent des autres, pour le fait de lire beaucoup par exemple, ayant par conséquent une sensibilité exagérée.

— Connais-tu « La mer ne baigne pas Naples » de Anna Maria Ortese ? m’a dit Gianni, en grimaçant.
— Curieux titre ! ai-je observé sans réfléchir. Je ne réussis pas à concevoir Naples sans la mer ni la mer sans Naples !
— Mais nous avons besoin de quelqu’un qui brise le conformisme ! a-t-il répondu. Naples est pleine de vie, mais de tabous aussi, et ce paradoxe d’une Naples sans la mer nous aide à voir tout ce qui ne marche pas !
— C’est la métaphore dont m’a parlé mon professeur d’italien ! ai-je répliqué.
— Ce livre a été attaqué par tous ceux qui se sentaient vexés… et celle qui l’a écrit, déçue, a abandonné Naples, depuis…
À force de discussions au sujet de livres et films engagés sur Naples — des discussione qui n’allaient pas vraiment au-delà de la citation de leurs titres —, 
nous avions vite abandonné la cadence dialectale typique de l’île. D’ailleurs nous étions affamés aussi. Nous nous sommes donc jetés sur Naples comme s’il s’agissait d’un granité de café avec crème fraîche « en dessous et en dessus » : une ville ayant sans doute des affinités avec mon tempérament frénétique et mélancolique à la fois.

— Les jeunes filles de Naples prennent l’amour beaucoup plus au sérieux que les touristes de Procida !
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Si elles tombent amoureuses, elles s’offrent jusqu’au bout, physiquement, dans la relation avec leur homme…
Telle une femme de dauphin blessée, furieuse de son exclusion, Agata jaillissait de l’eau, venant à la rencontre de ma fantaisie galopante, tandis que les mots de Gianni me faisaient rougir intérieurement : serais-je un voyou ? Parce qu’en fait, je dois l’avouer, j’aimerais faire « ces choses-là » librement, sans aucun sentiment de culpabilité, surtout avec une femme que je venais juste de connaître, une étrangère dont je ne prétendais l’amour plein et désintéressé. Pourtant, par ma façon d’être typiquement bourgeoise, je ne pourrais pas accepter de lui demeurer indifférent, et cela m’empêcherait de me réjouir de toute rencontre « facile ».
Mais nous n’avions pas le temps de fouiller dans ce sujet : le bateau a accosté et nous avons vite emprunté la Cumana, le métro napolitain qui nous a transportés en un éclair à la gare de Naples-Mergellina.
L’appartement via Caracciolo aux portes blanches nous accueille avec son efficace pénombre. Une savante régie de fenêtres — les unes fermées, les autres ouvertes — et de battants entrouverts ou fermés créait, en cette journée de canicule, un agréable courant d’air frais. Au milieu de ce flux bénéfique, arborant la veste rayée de son pyjama, le grand-père de Gianni demeurait béatement immobile, avec sa grosse tête à la De Chirico. Il tenait les mains appuyées sur une petite table en acajou, sans rien faire. Je crois cueillir dans l’esprit de décadence de ce patriarche l’extrême rempart d’un style de vie dont la disparition est inévitable. D’ailleurs, si Gianni, ce rejeton communiste, m’a invité ici, c’est pourquoi il trouve tout à fait normale ma présence ici, même s’il n’y a rien d’aristocratique en moi, à part le nez.

Plus tard, nous nous sommes longuement promenés dans les rues de Naples. Tout en me demandant s’il avait fallu quitter l’île pour rentrer dans des réflexions et des raisonnements sérieux, j’étais charmé et même surpris par la générosité de mon cicerone, par le fleuve irrésistible de ses mots au sujet de Naples, des mondes différents qui y cohabitent, des Napolitains, des femmes napolitaines, de ses déceptions et de ses espoirs de jeune Napolitain et finalement du pari communiste, l’unique chose qui demeurait valide…
Nous nous déplacions d’un quartier à l’autre sans que la personnalité de Naples ne change : une ville mélancolique et frénétique à la fois. Et notre conversation devenait par conséquent le dialogue entre mon esprit mélancolique et la vitalité frénétique de Gianni. Si je songeais aux quatre ou cinq livres situés à Naples que j’avais lu (3), Gianni aimait surtout appuyer ses considérations sur les films (4) qui « dans le bien et dans le mal » rendaient de Naples le portrait plus fidèle. Si je fredonnais les anciennes chansons que mon grand-père homonyme et ma grand-mère Agata m’avaient apprises, Gianni parlait de Peppino di Capri et de sa celebre « Voce  ́e notte » (5).
— Tout cela a son écho dans le théâtre qui se produit au jour le jour dans la rue ! a dit Gianni, quand nous étions via dei Mille et que je constatais combien d’agitation et de tourbillon frôlant la bagarre se produisaient au fur et à mesure de notre traversée. Naples c’est ce théâtre de la rue qui s’invente prodigieusement, suivant pourtant un vieux canevas que tout le monde connaît à la perfection !
— Tout un chacun est acteur, chantant, chef de troupe et figurant à la fois, a ajouté Gianni. On ne voit que des scènettes, des disputes où la moquerie se marie à une souterraine violence, à une envie d’amour…
Il faut dire que je n’ai eu qu’une journée pour assister au théâtre — ou procession, ou crèche de Noël en plein été — dont Gianni m’a parlé. Mais je crois que je ne me trompe pas en affirmant que chaque endroit, chaque coin de rue est bon pour y installer un plateau ou un tréteau théâtral ! On joue partout dans les rues, dans les maisons des riches et des pauvres, dans les cours, dans les cuisines, à la fenêtre, en haut et en bas de l’escalier ou assis sur les marches. Il n’y a pas des confins en dehors des passages invisibles que la lumière franchit pour pénétrer dans l’obscurité et vice versa. Les humains se propagent partout, envahissants et inopportuns, demeurant pourtant respectueux de règles dramatiques rigoureuses, où chaque personnage, même le plus malchanceux et pathétique, garde toujours sa dignité et importance. On dirait qu’à Naples on a affaire avec une forme d’indiscrétion respectueuse des lois éternelles d’une nature tyrannique mais gentille, d’une lumière sans frontières qui réchauffe le cœur sans aveugler l’esprit. Celui qui « esce pazzo » (6) s’accorde en fait une vacance, arrachant un moment de gloire à sa vie désespérée…
Dans une boutique consacrée aux pâtes fraîches, nous avons acheté, moyennant la dépense entre nous, un kilo de ravioli pour fêter, demain, l’arrivée de Dodo, Rosamaria et Jean-Luc, n’ayant ce dernier que le samedi pour une visite aux fameuses céramiques peintes de Capodimonte. Quant à moi, j’ai très peu profité de la journée en plus et de tout ce que Gianni s’engageait à me montrer, fourvoyé par mon manque d’organisation qui a échoué sur une douleur aiguë aux doigts des pieds, nus dans les mocassins. Heureusement, à l’arrivée à la maison des Solchiaro — un melon sous le bras et la tête vide pour la chaleur — j’ai eu la chance de sauver mes extrémités avec deux pansements et les chaussettes du frère de Gianni. D’en haut, je reconnais les bruits de Naples, fourmillant de vie au milieu des palmes et de la blancheur de la promenade au bord de la mer. Dommage pour mes curiosités insatisfaites. Résignés, nous nous sauvons dans la chambre de Gianni, un Topolino (7) pour chacun.

— Mais c’est une pièce énorme, plus grande que le salon de chez moi ! me suis-je exclamé. Elle a deux grandes fenêtres avec un petit balcon en fer forgé, donnant sur le golfe. En bas, au-delà de la balustrade au bord de l’eau, le petit trapèze bien rangé du port de plaisance est dérangé par les plongeons des gamins qui, indifférents à cette eau malsaine, s’élancent vers le fond, emportés dans leurs entreprises hardies : libérer une ancre ou bien reporter à la surface un objet disparu. C’est un spectacle tout à fait rare pour moi, n’ayant jamais eu, de ma vie, la possibilité de scruter dans une longue-vue si puissante. Tandis que je me perds dans les péripéties de ce kaléidoscope paresseux — suivant le va-et-vient de la foule gesticulante ou les groupes de fainéants en quête de blagues et d’innocents tourbillons —, un petit gong nous appelle : la table est prête !
On a déjeuné sur un long rectangle qu’une nappe fleurie ne recouvrait qu’à moitié, tout comme chez mon grand-père à Rome. Au commencement, je me sens mal à l’aise rien qu’à songer au temps qu’il faut attendre pour que les amis, même les plus intimes, soient accueillis à table dans ma maison. Puis, grâce à l’indifférence du doyen de la famille Solchiaro, la conversation démarre dans le coin où l’on nous a relégués, Gianni et moi. De quoi avons-nous parlé ? Des livres que nous n’avons pas lus, du champ des nudistes à la Chiaiolella… et de la canicule, forcément. Ce dernier sujet nous a amené à des souvenirs parallèles : la montagne, les malles remplies de vêtements de laine, les longues promenades en dessus des mille deux cents mètres, Cortina… Oui, Cortina, cette ville lumineuse qu’entourent, telles des cathédrales, des montagnes aux noms fabuleux : Cristallo, Pomagagnon, Sorapis, Faloria, Antelao, Nuvolao, Cinque Torri, Croda da Lago, Tofane… Chacun de ces noms nous évoque une promenade, une aventure, un jeu, une journée respirée jusqu’au bout, sans crainte de la canicule ni de l’ennui. Gianni y a séjourné l’été pendant des années, se rendant à la glorieuse « Ca’ dei Nani », où il est devenu un footballeur excellent. Moi j’y suis allé en 1955 et en 1960, lors de longues et inoubliables villégiatures familiales…
— Il fait chaud, pourtant, s’exclama Gianni, haletant : nos souvenirs communs étaient bien anachroniques et n’avaient pas engendré une véritable nostalgie.
Après déjeuner nous avons monté à la terrasse tout en haut. Là, j’ai été d’abord bouleversé par l’odeur des plantes installées en de grands vases donnant tous ensemble l’impression d’une jungle, ensuite par la balustrade qu’on gagne en sortant de cette petite forêt tropicale… une lumière sans frontières nous a alors frappés et j’ai compris ce que veut dire l’expression « douce violence ». Celui qui a vu Naples depuis un point d’observation pareil peut sans regrets ni remords se jeter dans la mer et y mourir béatement, avalant, les yeux clos, une myriade de bateaux étincelants ne faisant qu’un avec les nuages blancs et rouges autour du Vésuve.
Après le dépaysement initial, le jardin luxuriant et le panorama à couper le souffle m’ont presque fait oublier d’Agata : par magie et sans secousses, je me trouve ici, transplanté dans un univers merveilleux et hospitalier. Mes deux âmes antagonistes — la française et la napolitaine — dansent ensemble sur cette balustrade sans s’apercevoir s’il s’agit d’une valse brune ou d’une blonde tarentelle.
Pourtant, tout autour de ce joyeux plateau, j’ai découvert une cage assez solide et impénétrable dont je ne comprenais pas la nécessité…
— Quand j’étais enfant, m’a confié Gianni, sur cette terrasse, mon père hébergeait un lionceau !
Cela m’a fait rire. J’ai pensé à mon père et à notre petit chien qui passe les soirées à ses pieds. Pour adopter un petit de lion, il fallait qu’il y eût été sans doute une histoire, un fait particulier.
— Ce n’est pas évident de prendre un lion chez soi, ai-je observé, presque le même que tenir un cheval dans un appartement !
— Il était tout à fait tranquille, comme un gros chat, m’a rassuré Gianni. Certes, il mangeait beaucoup de viande… Il s’était affectionné à nous, à tel point que mon père, même quand il avait désormais les proportions d’un lion adulte, ne voulait pas s’en séparer. Mais il y a eu une ordonnance… et le jour est venu où… Viens !
Redescendus dans l’appartement, Gianni a vite trouvé une photo vraiment extraordinaire : en deçà d’une grille, Monsieur Solchiaro et son fils ayant huit ou neuf ans, les larmes aux yeux parlent avec le lion tandis qu’au-delà de cette sévère barrière une foule de curieux témoignait du caractère historique de cet événement…
J’étais en train de demander à mon ami s’il avait revu le lion dans sa cage au Jardin zoologique, quand le téléphone a sonné bruyamment. C’était mon frère. Gianni, après une rafale de boutades avec Dodo, m’a dit, s’aidant par une éloquente grimace :
— Agata veut venir à Naples elle aussi !
— Je me suis vraiment inquiété pour elle ! lui a répété Dodo depuis le bar à la Marina.
— Mon Dieu ! me suis-je exclamé, feignant sans succès de me montrer contrarié.

J’avais le sentiment de triompher sur autant d’incompréhensions endurées. Mais il s’agissait, je le savais bien, d’une défaite ou alors, comme l’on dit à l’école, d’une victoire à la Pyrrhus (8). Pourtant, confus comme chef barbare qui se revêt des habits fins de l’ennemi tué, je suis fier de moi et je ne vois pas l’heure de me rendre à des adversaires encore plus insidieux…

Giovanni Merloni

(1) « Le mani sulla città », film de Francesco Rosi (1963)
(2) Lauro, un riche armateur qui a été maire de Naples entre…
(3) La voix intérieure des poètes et des écrivains à travers leurs titres (de Marzo de Salvatore Di Giacomo a Questi fantasmi de Eduardo, à Blessé à Mort…)
(4) Le fleuve de mots de Gianni gonfle de titres de films (depuis « Les mains sur la Ville » de Rosi au « Cinq journées » de … à « L’Or de Naples » de De Sica (avec Sofia Loren, Eduardo, Vittorio De Sica, Silvana Mangano)…
(5) La mer des phrases des chansons napolitaines entendus de mes grands-parents Agata et Alfredo (de « Silenzio cantatore » à « Sole mio » ; de « Piscatore é Pusilleco » à « I’ te vurria vasà »)
(6) Celui qui devient fou, « sortant » de la normalité.
(7) Mickey Mouse, bande dessinée de Walt Disney en format de bouquin.
(8) Allusion aux victoires, coûteuses en vie humaines, remportées par Pyrrhus.