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Pourquoi tu n’es pas fort ?

Samedi 10 août 1963, pendant la nuit

Nous venons de rentrer à Procida. Effondré dans son typique demi-sommeil, Dodo serre ses lèvres fines laissant que les dents sifflent comme les freins d’une vieille voiture. Il sourit à la faible lumière de l’ampoule branlante comme s’il revoyait un film avec Danny Kaye. Ai-je été tellement maladroit ? Certes, à Naples, Gianni Solchiaro et Dodo se sont isolés plusieurs fois pour commenter à chaud, par des gestes de bienveillante désapprobation, mes échecs évidents.

La vie continue, et moi aussi je devrais me jeter sur le matelas, laissant à l’obscurité le soin de me consoler. Mais les derniers événements assiègent mon âme apeurée et bouleversent mon coeur en crue, le faisant rouler dans la rue boueuse (1), envahie par les ordures et les verres cassés.

Il y a quelques heures, dans un ciel noir d’étoiles tombantes et de magies interdites, le bateau nous a vite ramenés dans l’île. Pourtant, j’ai le souvenir d’un long voyage qui semblait ne jamais toucher son terminus. Tandis que Agata s’était assise à l’intérieur avec Dodo et Rosam, je m’étais installé à proue, entre une bouée rouge et la chaîne de l’ancre. En regardant le ciel sombre, au fur et à mesure que les étoiles précipitaient je fredonnais mes désirs :
Premier désir : ne pas désirer.
Deuxième désir : marcher sur l’eau et, sans me tourner en arrière, m’aventurer dans la terre ferme, jusqu’au Palais Royal Caserta.
Troisième désir : qu’on me fiche la paix.
Quatrième désir : être surpris par la tempête à mi-chemin entre Pouzzoles et l’île ; être flanqué sur la crête d’une vague géante avant d’être écrasé contre le fond sous-marin.
Cinquième désir : m’endormir et me réveiller dans un champ de blé.
Sixième désir : m’endormir et ne plus me réveiller.
Septième désir : retourner à Naples et visiter à nouveau, tout seul, le parc consacré à Virgile. Ou alors le cloître du monastère de Santa Chiara ?

Entre la septième et la huitième étoile tombante, Agata m’a interrompu :
— Ne vois-tu pas qu’il pleut ?

Les étoiles étaient glissées dans l’eau comme des lanternes chinoises tandis que le ciel était secoué par un orage épouvantable.
Agata a posé sa main contre ma bouche pour m’empêcher de parler, puis, comme si cette pluie était une douche purificatrice, elle a pleuré longuement, en sanglotant et tremblant contre mon épaule :
— Pourquoi tu n’es pas fort ? a-t-elle dit.

— Est-ce que tu veux que je te réponde ?

— Je voudrais que tu m’emmènes hors d’ici !

— Je le sais, je ne devais pas venir dans ton île.

Je lui ai expliqué que je me prenais désormais pour une étoile tombante ou alors un poisson séché qui flotte sur l’eau, raide et dépaysé comme une planche de bois.

Puis, pendant quelque temps, Agata s’est calmée. La tempête, engloutie par un seul nuage noir, de plus en plus petit, a disparu derrière la silhouette sombre de l’Epomeo, le mont d’Ischia. Tout de suite après, un brouillard épais s’était installé.
— Quelqu’un a décidé que nous devons attendre qui sait combien de temps avant d’atteindre Procida ! ai-je observé.

— Il s’agit sans doute d’une punition divine : nous avons raté les préparatifs de la fête de l’Assunta ! s’est-elle exclamée.

Le bateau tournait pour la cinquième ou sixième fois, doucement, autour de lui-même, quand de la queue de l’œil nous avons vu réapparaître les maisonnettes faiblement allumées de la Marina.

Quelqu’un avait actionné l’interrupteur et le brouillard s’était dissous comme une maladie capricieuse de l’ère atomique. La lumière était revenue. Sans laisser de traces ni de chaussures, la Cendrillon qui s’était nichée en Agata avait disparu. J’avais l’impression de l’entendre encore pleurer sur son radeau à la dérive se perdant dans les ondes violettes et noires, tandis que mon Agata en chair et os rentrait vite dans son rôle de châtelaine à l’ombre du Pénitentiaire :

— À quoi bon t’es-tu rendu à Naples ?
Pourquoi la terre ferme napolitaine est-elle ma complice ? Pourquoi, au contraire, cette île accrochée au fond de la mer par une boule de canon géante est-elle franchement hostile ? Il a suffi du temps d’une cigarette pour que la brise tombe dans l’obscurité de l’eau… et Agata, mon exquise poupée de porcelaine — d’abord négligemment, ensuite avec conviction —, s’est transformée en une chatte sauvage tandis que moi je redeviens, contre moi-même, un rat de ville qui aurait voulu naître en mouette ou chauve-souris.

Dimanche 11 août 1963, au matin

J’ai dormi très mal, me réveillant à chaque crissement du grand lit de la chambre à côté. Cette nuit, ces deux fiancés que je croise tous les soirs devant les toilettes étaient possédés par une furie homicide. Ils se roulaient dans leur nirvana hurlant et gémissant comme des chats en colère. Puis tout le quartier était surpris par des haltes où le silence prenait le dessus : une espèce de brume sonore où j’essayais de découvrir une voix tendre, une caresse magique ainsi que la stupeur et la dévotion qui accompagnent la fouille d’un corps nu. Celui de la jeune fille basanée, très experte de mozzarella de bufala ; celui du jeune homme fatigué, qui pouvait bien être mon corps même, fouillé par une famélique bouche peinte… Pendant le spectacle vivant, Kim Novak m’est venue à l’esprit : nue, elle venait de sortir de l’eau d’une piscine en forme de cœur, arborant un peignoir tigré noir et jaune. Ses cheveux, courts à l’origine, poussaient sans arrêt, jusqu’à envahir mon coussin. Cela devait avoir provoqué la jalousie de quelqu’un… mais la jeune fille qui s’était étendue auprès de moi — le visage contre l’oreiller, les jambes écrasées contre le matelas et la silhouette enfouie dans la longue chemise de nuit de sa grand-mère Mena — ne pouvait pas être Agata… Même dans le rêve, elle n’était pas là !
Je voulais allumer, mais je ne pouvais pas me passer de la complicité, même récalcitrante, de Dodo et c’était encore trop tôt pour le réveiller. J’ai alors essayé de réfléchir à ce qui m’arrivait, gaspillant sans prudence les dernières heures de la nuit, jusqu’au moment où une faible lueur a encadré les battants de la fenêtre, avant d’amener sur la croupe tourmentée de mon drap la poussière d’un nouveau jour dans l’île.

Dimanche 11 août 1963, lors d’un midi de feu
Je suis à nouveau dans ma chambre. Ce matin, sur la rive, poursuivant Agata qui fuyait au pied de la lettre pour se dérober à mes questionnements, j’ai eu la tragique impulsion de lui donner un coup de pied. Oui, exactement… comme si elle était un ballon de cuir à frapper au vol avec la rage et l’orgueil tardif du but du drapeau. Malheureusement, depuis le sable gonfle d’eau pointait un caillou et le coup a été très fort. Depuis les bords du champ (ou du ring ?), un médecin est promptement accouru, qui a déversé sur mon orteil deux ou trois couches d’une pommade adaptée :

— Il n’y a rien de cassé.

— Que dois-je faire ?

— Repose-toi pendant deux jours.

Contrarié par l’incident qui m’avait montré une fois de plus ridicule, en boitant, je me suis rendu dans ma tanière, accompagné sans enthousiasme par Dodo qui avait hâte de revenir vite à la mer. Là, les premiers temps, j’espérais voir arriver Agata avec des propositions de paix ou alors qu’elle viendrait pour se renseigner sur mes états. J’ai reçu à sa place la visite de Rosamaria. J’ai pris deux chaises et nous nous sommes installés dehors, devant la porte sur la rue, telles deux commères.

— Tu dois manger, a dit Rosam.
— Ne t’inquiète pas, ai-je répondu, lui indiquant Teresa, la longue et maigre patronne de la maison, en train de remplir une assiette de terre cuite avec des os de poulet et du lait pour le chat rougeâtre, que j’imaginais identique au lionceau des Solchiaro à Naples.

Giovanni Merloni

(1) « nella strada ‘nfosa », dans le texte italien.