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Qu’est-ce qu’il y a à craindre là dehors ?

Dimanche 11 août 1963, tard le soir
Voilà que des circonstances défavorables m’empêchent de me réfugier dans l’état tampon du mot qui creuse et transfigure, du geste qui peint et feint. Je ne sais pas nager, au contraire de mon grand-père homonyme… Celui-ci, ayant pour escorte la barque silencieuse de Toto Cellamare, aurait été capable de se transporter en quelques brasses vigoureuses jusqu’à l’île d’en face, Ischia, tout en fredonnant une vieille chanson de ses temps heureux. Dans mon cas, cela ne sert à rien de me dire que ce manque d’agilité est sans doute provisoire, car c’est maintenant que j’en aurais besoin pour réaliser mon plus grand rêve : atteindre les rives verdoyantes de la presqu’île de Solchiaro, à quelques bras de mer de la plage de la Chiaiolella, où les ongles de ma chatte blonde ne pourraient pas m’attraper.
J’ai mal à l’orteil et la bonne Teresa a posé à terre, au-dehors de la porte de ma chambre, une assiette couverte. Elle évite d’entrer dans cette étable tandis que moi, j’évite de soulever son couvercle. Ainsi, je vais mieux réfléchir aux deux journées du 9 et du 10 août à Naples. Il me semble qu’un siècle se soit déroulé… cela dit, pour Agata et moi, Naples a été le même que l’Everest ou la fosse des Mariannes, un abîme vertical en mesure de couper en deux nos existences. En cet endroit fatidique où ce que j’espérais « devait forcément arriver », le temps à coulé inutilement sous nos pieds, tandis que nos deux silhouettes se réfléchissaient dans un miroir ou se projetaient, telles des ombres chinoises, sur un mur, sur une file de palais, sur une entière ville. Ce miroir, ce mur, ces palais et cette ville ont vu deux corps marcher à l’unisson et cru, peut-être, que derrière cette entente d’ombres il y avait aussi la complicité de corps, la fusion des expériences, fussent-elles jeunes ou précocement vieillies.

Mais nous étions l’Homme et la Femme d’un photo-roman muet. D’ailleurs, ce « duo », que les mille aléas d’une traversée incohérente avaient mis en valeur au-delà de ses mérites, ne faisait pas un couple d’époux ni de fiancés dans la vie réelle. Il ne s’agissait que d’une comédie ou plutôt d’une farce dont on a perdu, heureusement, les traces.
À présent, j’essaie de deviner : Agata a épuisé ses derniers élans amoureux dans cette tentative de rattrapage. En me joignant à Naples, elle n’avait d’autre but que celui de me sauver la vie ou alors de s’assurer de ma santé. Sans doute, elle m’a empêché de mourir écrasé par la beauté exagérée de Naples. Pourtant quelqu’un lui a sucé le sang avec toutes ses bonnes intentions. C’était peut-être un insecte invisible, une tique par exemple, qui lui a sauté dessus tandis qu’elle jouait paresseusement avec les chiens abrutis du Pénitentiaire…
En été, Agata n’attend même pas de glisser de la passerelle au quai de la Marina. Elle profite de cet instant de confusion générale pour changer d’habit, de peau et de personnalité à la vitesse du son. Si à Rome on la voyait se promener, molle et discrète, ou par à-coups un peu plus nerveuse, comme un « Fiat600 » trafiqué ; dans l’île, elle se prend pour une « Giulietta sprint », qui peut impunément renverser tout ce qu’elle rencontre. Moi, en ma condition de piéton, je ne songerais, pour nous deux, qu’à une motocarrozzetta à trois roues. Mais je suis obligé de la regarder, abasourdi, en train de chevaucher le tigre de vacances en grande vitesse.
Ou alors, en quête d’un effet solennel, elle s’habille avec soin, telle une épouse blanche aux genoux rouges, convaincue qu’elle est la statue de l’Assunta à la mi-août. Avec son auréole de Sainte, elle descend, tout habillée, dans les premiers mètres d’eau devant les pêcheurs interloqués. Elle tremble de la tête aux pieds, prie et bénit par des gestes larges et bienveillants tout autour d’elle… pourtant, elle attend en vain qu’on la hisse sur les épaules bronzées, debout dans son baldaquin fleuri, dans les ruelles de Terra Murata :
— Elle s’entraîne pendant des heures devant le miroir, notre Francesca Bertini ! dit toujours Toto, tout en évoquant cette femme fatale, malicieuse et arrondie, qui s’accrochait aux rideaux des Palais fascistes.

Ou alors, la nuit, se dérobant aux sévères attentions de sa grand-mère, elle s’aventure sur la montée du Pénitentiaire avec des délices douces et salées pour les détenus. Elle préfère les garçons, ceux qui ont volé une Vespa ou alors ont tué pour amour. Elle traîne des heures avec eux, s’occupant d’un tas de choses incompréhensibles pour elle, telles la liberté et l’égalité, qu’elle ne voulait pas entendre quand c’était moi à les proposer.
Une telle activité de sainte et samaritaine l’exonère du fléau des fautes quotidiennes. Voilà pourquoi chaque matin, fraîche comme une rose, Agata descend les quatre cent quarante-sept marches de la Descente à l’Enfer piétinant d’en haut en bas un tapis de fleurs juste cueillies que ses concitoyens ont posées amoureusement pour elle, comme si l’on était au jour de ses noces. Cette fille gracieuse de quinze ans, la femme de mes viscères, fait donc les bons et les mauvais, car elle a le pouvoir d’une goutte qui creuse dans la pierre.

Gutta cavat lapidem

Oui messieurs ! Agata, mon idole du jour et de la nuit c’est comme une goutte de pierre qui creuse dans les cœurs en transformant les hommes en brebis pour les tenir en laisse. Ayant une stricte parenté avec le lionceau qui faisait compagnie à Gianni pendant son enfance, Agata assume parfois, dans ma fantaisie désespérée, le redoutable charisme d’une chatte-geôlière qui referme ses prétendants dans le Pénitentiaire. C’est elle qui possède la clé de la prison et de mon cœur. Je dois attendre son premier instant de distraction pour m’en emparer et fuir au plus loin possible.

Lundi 12 août 1963, la nuit
Avec le prétexte du pied endolori et d’une légère fièvre, j’ai fermé les battants et suis resté cloîtré pendant la journée dans cette chambre peuplée de chaussettes et de cailloux, sans jamais sortir dans la lumière.

— Qu’est-ce qu’il y a à craindre là dehors ? a demandé Dodo, dans le but de dédramatiser.

Mais ses efforts ne sauront pas me sauver, désormais. Après le vain stratagème de la fuite à Naples, la situation a gravement empiré : un autre homme ou garçon est en train de me remplacer dans le cœur d’Agata, tandis que je m’obstine à ne pas regarder en profondeur dans le sentiment de la jalousie, dont j’ai honte comme si c’était un côté obscur de mon esprit.

D’ailleurs, l’amour est toujours guetté par la jalousie de quelqu’un. La mienne, c’est la plus douloureuse et je frôle la mort chaque fois que quelqu’un s’approche d’Agata avec la légèreté d’un éléphant et la négligence d’un lion qui a déjà mangé. Je meurs quand je la vois fermer les yeux et tendre la bouche en un sourire vaincu avant de se plonger, avec cet inconnu, dans un horrible cercle de feu :

Attention ! « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » (1)

Giovanni Merloni

(1) La Rochefoucauld, Maximes.