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Je suis une pellicule surexposée et Agata est la lumière !

Mardi 13 août 1963 le matin
Ce matin-ci, elle me semble quasiment belle la peine de devoir passer d’autres journées interminables en cette île chaotique et hostile. En sachant qu’il m’arrivera des coups et des contrecoups en rafale, dont au soir je m’efforcerai pourtant de me souvenir dans le but de les ranger sur une feuille comme autant d’avions précipités.
La pièce où je me renferme est pénible avec ses meubles en acajou et ces deux lits de bout défoncés, mais j’ai décidé que je ne sortirai pas de ces remparts avant d’avoir accompli une reconstruction complète de la parenthèse de Naples, de ces deux journées forcément illusoires où j’ai été un « homo erectus » plutôt qu’un gros singe sombre et susceptible. Quelle confusion pourtant ! J’ai enduré une décharge de coups de poing et de pied et maintenant, d’un moment à l’autre, je dois me préparer au coup de grâce ! Mes fuites n’ont fait qu’exacerber la situation. D’abord, parce qu’il ne s’agit pas de fuites définitives : Agata sait toujours où je suis et cela la rassure jusqu’à la rendre arrogante. Ce serait d’ailleurs bien inutile de me cacher dans les grottes et au-dessous des ombrelles en osier, m’arrêter dans un coin pour compter les battements du cœur comme s’il s’agissait de la voix du téléphone qui dit si c’est libre ou c’est occupé. Elle saurait où me trouver, si elle le voulait. Moi, au contraire, je sais seulement où me rendre pour ne pas la rencontrer. Mais ici, où elle ne viendra pas, où Dodo seulement peut me distraire avec ses bruyantes incursions, il me manque l’air. Je me regarde dans la glace et m’aperçois que je n’ai pas la force de parler. Mon regard s’effondre, mon œil demeure éteint. Je suis une pellicule surexposée et Agata est la lumière ! Je suis en train de me consommer dans un absurde mouvement pendulaire : la voix d’Agata bondit de chaque coin de cette pièce, telle une mouche réveillée par une odeur unique. J’ondoie sur la balançoire de ses cheveux, je monte et je redescends continûment des étoiles aux étables, des étables aux étoiles…
Parfois, je ramasse à terre mon cahier où tout est noté sans façon : samedi matin — il y a trois jours à peine —, Agata est débarquée à Naples avec Dodo, Rosamaria et Jean-Luc. Elle est venue pour moi, pour me voir, m’embrasser et recommencer, comme si de rien n’était. Mais quelque chose avait changé en moi : une invisible patine de chagrin, collée à la peau, empêchait mon enthousiasme de flotter dans l’air avec la même insouciance que la fumée d’une cigarette.
Sans compter que dès le début je savais bien que je ne resterais jamais seul avec elle. C’était donc pire qu’une torture chinoise. Tout en savourant le soulagement de la réconciliation, comment éviter la nervosité pour la frustration de nos élans et pulsions réciproques ?
Toujours est-il qu’il n’y avait pas de choix. Il fallait s’accoutumer à mettre de côté tout ce qui pouvait nous unir, voire sauver ; il fallait accepter la dissolution de nos corps et de nos âmes dans une entité collective tout à fait provisoire n’ayant pour but primaire que celui de survivre sans incident du matin au soir et, deuxièmement, celui de s’amuser et bien manger.
D’ailleurs, si les instances plus intimes et personnelles ne pouvaient pas avoir d’issue, mon désir de saisir le véritable esprit d’une ville ne pouvait pas être exaucé non plus.

Mais, ce jour-là, j’étais fort étourdi par la beauté de Naples et le charme de sa langue luxuriante. Par conséquent, j’ai fini par considérer la renonce à l’amour comme acceptable et même indispensable. D’ailleurs, deux amours, celui de Naples et celui d’Agata n’auraient pas pu trouver place tous les deux dans mon cœur !
Au début de ma traversée, j’avais l’impression, avec ce troupeau hétérogène et dépaysé, de revivre mes journées en compagnie de mes parents français en visite en Italie, avec cette typique angoisse de ne pas savoir où les emmener… Jeudi dernier, nous tournions à vide, entre la gare et le quartier de Forcella, sans que personne prenne la moindre initiative. J’avais l’estomac rempli par le généreux petit déjeuner des Solchiaro : cela provoquait en moi le désir violent de m’isoler pour lire ou alors pour m’évader seul au milieu de la foule…
Tout d’un coup, je me suis souvenu d’un après-midi sous les arbres du lungotevere, à Rome. C’était en novembre et j’étais ravi de partager avec Agata le plaisir d’une rêverie sans queue ni tête en lui apprenant le jeu innocent de donner des coups de pied aux feuilles mortes… Cette image intime et même sacrée a eu la force de ressusciter en moi une espèce d’euphorie taquine, à laquelle je ne me serais jamais attendu, que j’ai vite transmise aux autres. C’est ainsi que nous avons alors visité, surexcités, la bouche ouverte, le cloître multicolore du monastère de Santa Chiara, les quartiers espagnols, le Pallonetto — où les mères d’une multitude de gamins éveillés lancent depuis leurs rez-de-chaussée des hurlements déchirants — et finalement la place du Palais Royal avec les statues qui s’accusent réciproquement :
— Qui a osé pisser en terre ici devant ? s’indigne la statue aux moustaches à la française tout en grimaçant de dégoût.

— C’est lui qui l’a fait ! dit promptement la deuxième statue en indiquant la troisième.
— Non, c’est lui ! dit promptement la troisième statue en indiquant la quatrième.
— C’est à Dieu, la faute ! dit promptement la quatrième statue en indiquant le ciel de façon solennelle.
C’était une visite aux étapes escomptées, une sorte de pèlerinage qui provoquait en moi un certain embarras. Pourtant, grâce à ce sentiment d’étrangeté, ne faisant qu’un avec mon esprit de contradiction, tout à fait cérébral, envers cette ville qui aime occulter ses trésors cachés, je suis devenu tout d’un coup un touriste assuré et même désinvolte, capable de me débrouiller dans ce monde inconnu même mieux que Agata. Et je me découvrais affranchi de la cage médiévale, accrochée à la redoutable façade du Pénitentiaire, où j’avais trop longuement demeuré en y recevant les crachats des passants ainsi que les incursions des moustiques, et grâce à ma désinvolture j’ai obtenu, après avoir déjeuné, la parenthèse du canapé dans l’austère salon des Solchiaro, que Gianni a immortalisé avec une photo en noir et blanc assez floue.
De quelle parenthèse parlé-je ? J’ai embrassé passionnément Agata sur la bouche et c’est tout. Nous avions bu, contre nos habitudes, deux verres de vin chacun, et nous étions étendus l’un à côté de l’autre comme les époux de terre cuite des sarcophages étrusques.
Tout de suite après, Agata a voulu prendre une douche. En me voyant contrarié pour son effronterie, Gianni s’est approché de moi pour me dire : « Elle est une casse-pieds ! ». Sinon, personne des présents ne s’était scandalisé ni émerveillé : il n’y avait que moi qui jalousais pour une telle confidence.
Cependant, dans la tournée napolitaine il n’y a pas eu que la photo « scabreuse » sur le canapé et cette douche « anticonformiste ». Me revient à l’esprit, chaotique et allègre, la fouille forcenée du morceau de Naples compris entre la colline insigne de Pizzofalcone et l’escarpement ombragé, au-dessus de Mergellina, où reposent les dépouilles de Virgile : un endroit d’où l’on peut aisément admirer le fabuleux promontoire de Pausillippe.
Ensuite, ayant pour guide Gianni Solchiaro et ses explications pleines d’humour, nous avons marché en long et en large depuis via Caracciolo jusqu’à l’ancienne Riviera di Chiaia, sans renoncer aux tendres « sfogliatelle » se fondant dans la bouche. Puis, quand on est arrivé à la hauteur du quartier de Santa Lucia — en face du Château de l’Ovo —, Gianni est devenu même trop sérieux :
— Jadis les barques arrivaient jusqu’ici. Maintenant, voyez combien de terre on a dérobée à la mer !
Pour être sincère, je n’avais aucun transport pour les grandes œuvres du XIXe, mais j’étais heureux parce que finalement, dans cette espèce de voyage scolaire, Agata avait opté pour une allure mélancolique : quand elle n’abandonnait pas sa main dans la mienne, elle prétendait qu’on avance bras dessus bras dessous…

Venite all’agile barchetta mia Santa Lucia, Santa Lucia(1)

Je voyais notre image reflétée dans un miroir invisible qui marchait avec nous — devant, derrière, au-dessus, au-dessous de nous — faisant rebondir les échos d’imminentes séparations. Sinon, en ce troupeau estival, personne n’avait la spéciale ironie de Lello Rizzacasa, quand il dit :

« Alfredo Ama Agata ! » (2)

ou alors :

« Le donne devono strisciare ! » (3)

Certes, je n’avais pas une telle désinvolture si même alors, dans cette espèce d’alcôve ambulante, un malaise sans nom m’accompagnait. Qu’est-ce qu’il m’arrivait ? Avais-je conquis Agata pour de bon ? Ou alors, m’avait-elle perdu ?
Nous nous promenions maintenant dans la Villa Comunale. Au lieu des habituels pourparlers entre Lello, Dodo et moi – se déroulant sur les montées et les descentes d’herbe et goudron de Monte Mario -, le Destin, distrait, m’accordait, sous le ciel de Naples, une demie heure d’agréables conversations sur la véritable fonction de la Maison harmonique, c’est-à-dire du kiosque art nouveau en acier et verres colorés au beau milieu de l’allée de palmes.
— C’est la maison idéale pour Alfredo, a dit Dodo. Il pourrait s’y retirer pour écrire des poésies pour ses femmes !
Immédiatement, Agata a eu un sursaut. Ses cheveux ont bondi dans toutes les directions, puis elle a tiré la langue. Pour toute réponse, Dodo a levé les yeux au ciel.
— C’est un abri pour ceux qui n’ont pas encore trouvé un logement ou alors viennent juste de le quitter, a dit Gianni. Mon lionceau l’aurait aimé sans doute !
Cela a fait rire Agata :
— Je le sais, Gianni, tu voudrais y installer ton canapé !
— C’est le bon endroit pour les départs et les arrivées, a dit Jean-Luc, de façon réaliste. C’est d’ailleurs un espace très adapté pour y passer, sans trop de peine, une journée de frontière comme celle-ci.
Que voulait-il dire, Jean-Luc ? Sans doute en raison de nos existences différentes les unes des autres, cette journée « de frontière » révélait une incommunicabilité sans appel entre nous tous. Quant à moi, tandis que le vent de l’ouest tourmentait les palmes en faisant résonner, tel un accordéon, notre kiosque harmonique, j’ai saisi en un éclair l’évidence. En me fixant opiniâtrement sur Agata, j’avais subi la dictature d’un proverbe que j’aurais dû fuir les jambes levées :

« Moglie e buoi dei paesi tuoi… » (4)

Quelle absurdité !

Giovanni Merloni

(1) Venez sur ma barque agile/ sainte Lucia, sainte Lucia !
(2) « Alfredo Aime Agata ! »
(3) Il faut que les femmes rampent !
(4) Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage !