Mots-clés

,

Elle n’a pas perdu la tête, et c’est tout !

Mercredi 14 août 1963, la nuit
Aujourd’hui, je suis sorti de mon isolement splendide et du jeûne prolongé. Toto a voulu me gaver à tout prix de milk-shake et jaune d’œuf ; la grand-mère Mena a été très gentille tandis que Agata, navrée par mon épuisement, a protesté que de cette façon je la fais souffrir. En voyant son air contrit, j’ai voulu croire à sa sincérité, mais je n’ai pas su m’empêcher de la voir dans le tableau vivant que son père a peint pour elle : une réincarnation de Francesca Bertini au miroir.
Au final, à quoi est-elle servie cette fuite à Naples ? J’ai arraché deux jours et deux kilos à mon perfide destin et c’est tout. Une fois rentré dans les rangs, quoi que je fasse, de l’action plus pathétique à la plus héroïque, mon sort est signé. Elle ne cesse de saigner, la blessure que j’ai subie à l’arrivée de Bruno sur sa Vespa, sans aucun bénéfice pour tout ce qui aspire, en moi, à la sainte béatitude. À Procida, le mécanisme de l’épreuve impossible et de l’échec inévitable — qui provoquent forcément la déception et la colère d’une fille de quinze ans ayant été reçue avec de bonnes notes dans la classe supérieure de son lycée, donc libre de s’amuser à loisir — va déclencher en moi d’autres replis solitaires, de nouveaux jeûnes ainsi que des gestes de plus en plus hurluberlus.

Jeudi 15 août 1963, le soir
On est à la mi-août, le jour où l’on fête l’Assunta. Mes parents sont venus nous faire visite dans l’île. Nino, mon père, s’est fort inquiété pour ma maigreur. Quant à ma mère, elle était étrangement nerveuse, mais j’ai tout de même réussi à m’isoler avec elle, dans un coin reculé de la terrasse de la « Conchiglia » :
— Agata est trop petite, a-t-elle dit. Avec elle, tu aurais dû juste faire semblant d’être fort !
— Faire semblant de quoi ? demandé-je.
— Quand il y a l’amour, on fait toujours des bêtises. Tous les hommes et toutes les femmes tombent dans l’erreur de donner trop ou trop peu, de demander peu ou trop. C’est dangereux quand on va trop d’accord et c’est dangereux aussi si l’on se dispute continûment…
— Et alors ?
— Celui qui aime vraiment est heureux de susciter la jalousie et les caprices de son aimé. Quand on insiste en le faisant souffrir… quand on s’émerveille des réactions, parfois violentes, de l’être maltraité, il est bien possible que l’amour ne soit pas au rendez-vous. Il n’est plus là, ou alors il n’y a jamais été.
— Donc, selon toi, Agata ne m’aime pas.
— Elle n’a pas perdu la tête, et c’est tout !
Tandis que ma mère essayait de minimiser, je ressentais un écho bruyant au fond de mes oreilles :
— Tu es un animal, incapable de suivre que tes instincts ! s’était écrié Agata le jour avant. Tu es égoïste et… lourd !
Malgré mes efforts, je ne réussissais pas à me donner une différente contenance. Donc je glissais dans cet état de précarité où les erreurs sont inévitables. Cependant, à chaque erreur j’essayais de la convaincre qu’il s’agissait d’une exception. Et Agata répondait, immanquablement :
— C’est l’exception qui confirme la règle !
Que voulait-elle dire ? Est-ce que ma mère aussi, quand elle était jeune, n’avait pas su se donner une différente contenance ? Était-ce pour cela qu’elle savait glisser autant d’élégance dans ses leçons de vie ?

Vendredi 16 août 1963, pendant l’après-midi
Mes parents sont partis. Dorénavant, je me jetterai dans la mer tout habillé, j’arrêterai de me laver et je n’écouterai que de la queue de l’oreille les phrases méchantes dont Agata est prodigue :
— Tu dis toujours les mêmes choses !
Ou alors :
— Je te veux trop de bien et cela m’empêche de t’aimer.
Ou bien :
— Est-ce que tu comprends que je ne m’amuse pas du tout ?
Ou encore :
— Je veux me tromper, je m’en fous totalement de savoir si je me trompe ou pas !
Ou, par contre :
— J’aime beaucoup entendre Bruno quand il raconte des blagues. Emmène-moi chez lui !
Ou enfin :
— Bête ! Tu n’as pas le droit de me toucher !
Au nom de la famille à nouveau lointaine, Dodo m’a réprimandé pour les erreurs que je répète, selon lui, en pleine conscience, dans le but d’obtenir la commisération de quelqu’un… moi aussi je dirais de telles choses si j’étais à sa place. Pourtant, on ne peut pas dire à un frère « tu as raison »… donc, même souffrant, je me dispute avec lui. Mais j’ai peur que ses bienveillantes intromissions, tôt ou tard, agissant comme autant de provocations, elles fassent déclencher en moi une véritable explosion de délinquance…

P.-S. J’ai oublié de noter que mon père, à ma grande surprise, a pris tout seul une initiative en ma faveur. Dans la terrasse de la Conchiglia, profitant d’un moment où personne ne nous voyait, il m’a glissé dans la main un feuillet gris plié en deux. Il s’agissait d’une lettre du 16 octobre 1910, que ma grand-mère paternelle, Agata, avait envoyée à son fiancé Alfredo, mon grand-père. De cette lettre touchante et pleine d’humour, j’ai appris qu’en raison de sept ans de différence d’âge, en 1903 Agata et Alfredo avaient d’abord renoncé à leur amour… À l’époque, mamie n’avait que quinze ans tandis que son amoureux en avait vingt-deux. Ils s’étaient gravement séparés et même perdus de vue, jusqu’au jour où, sept années depuis, ils s’étaient rencontrés par hasard dans la Villa communale. Entre-temps, Alfredo avait mûri et n’avait pas dû souffrir la solitude, tandis qu’elle, Agata, touchant désormais ses vingt-deux ans, demeurait une très jolie femme n’ayant rien perdu de sa verve d’avant. Certes, pendant des années, avant de se retrouver, ils avaient fait le possible tous les deux pour suffoquer le souvenir de leur passion réciproque. Certes, ils avaient risqué de se perdre à jamais… Mais finalement, ils avaient su profiter de la « deuxième chance » que la vie leur offrait…
Quand je reviens à Rome, et que je pose la question à mon grand-père, malgré ses quatre-vingt-dix ans il se souviendra sans doute de ses états au moment de la première séparation de son Agata ! Mais qui sait s’il aura envie de m’en parler !

Giovanni Merloni