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Alfredo è uscito pazzo !

Samedi 17 août 1963, pendant le soir et la nuit

Agata a disparu, obligée par son père de la prise en charge de certains parents venus de Naples. Maintenant, Bruno Filomarino a changé de tactique et il m’a traité comme un ami. Donc la soirée, après la pizza et le juke-box, s’est terminée avec une interminable partie de tressette avec Dodo, Bruno et son cousin… À présent, je n’aurais pas le temps pour tirer un portrait fidèle de Bruno. Mais je vois que c’est important de fixer noir sur blanc son profil sur le papier avant qu’il s’échappe. D’abord, il faut dire que le jeune homme que j’avais entrevu de loin le jour de son arrivée n’avait pas vraiment les mêmes traits ni les mêmes attitudes que Bruno affiche maintenant. Deuxièmement, ce garçon qui semble avoir précocement vieilli affiche une expression familière. Il ressemble un peu à mon grand-père homonyme lors de sa jeunesse désinvolte, fixée pour toujours dans une microscopique photo en sépia dont mon père est très orgueilleux. Sinon, il a la même gueule tragique d’Eduardo De Filippo… donc, si l’on va plus en arrière, il pourrait être vu comme le dernier rejeton de la famille des Pulcinella : il ne fallait pas aller à Naples pour avoir Naples, cette ville étant si pleinement et précisément condensé dans les rides d’expression et les grimaces expérimentées de ce joueur de tressette, de ce gamin qui n’a pas d’âge ni, apparemment, d’histoire personnelle. Cela m’inquiète bien sûr, car Bruno n’a pas que le charme d’évoquer Naples, sa voix chaude, persuasive, semble véhiculer une ancienne sagesse…

Dimanche 18 août 1963, le soir

Ma personnalité incertaine flotte entre les deux folies que l’Arioste m’a fait connaître : celle de Rodomonte et celle de Roland. Le premier se sauve dans la cabane des souvenirs auprès du pont branlant reliant Procida à un îlot désert et, armé jusqu’aux dents, attend ses rivaux d’amour qui vont forcément passer par là, prêt à les provoquer en duel. Quant à Roland, il épuise ses réserves de gentillesse et de patience pour satisfaire les mille caprices de la belle Angelica, avant d’exploser en découvrant qu’elle consacre toutes ses qualités aux soins d’un Medoro-Filomarino quelconque, sans doute dépourvu de noblesse et de valeur. Par conséquent, tel un Roland-Nitrodi désormais fou, je poursuis moi aussi, en chaque femme ou jument à la chevelure fluente, le fantôme de celle qui pour moi seul s’est déclarée frigide et inexpugnable…

Je passe mes journées avec des garçons et des filles ayant des âges disproportionnés vis-à-vis du mien ; je me baigne avec les petites Ambra et Cicci, qui m’adorent d’ailleurs, et, de temps en temps, je discute avec Rosam. Sa rudesse verbale est démentie par le teint foncé de ses joues fermes et le mystère de ses yeux clairs. Elle essaie de me faire comprendre par tous les moyens que ça pourrait être elle-même la femme « née pour moi » que ma mère invoque tous les deux jours. En dépit de son détachement affiché, elle pourrait se révéler une amante passionnée et sensuelle. C’est d’elle que je devrais m’emparer au bout d’une terrible bagarre. Si je pouvais abandonner la froide Angelica pour la fougueuse Bradamante, je trouverais alors ce que je cherche : son âme sauvage et son cœur docile me combleraient, et je me déroberais finalement à cette pénible alternance entre guerres pacifiques et paix armées.
Quant à Mena, la grand-mère d’Agata, elle m’exaspère en me recommandant de ne pas être nerveux. Elle aussi aurait le pouvoir de provoquer en moi des réactions violentes et théâtrales, mais je me sauve dans l’eau où j’aime me brûler les yeux en nageant au-dessous de la surface, attiré par les algues vertes et les formes mystérieuses des écueils multicolores. Parfois, je ressens le poids des années, de milliers de cigarettes, de ma tâche de percepteur marchigiano sans compter l’ombre de Banquo qu’on m’a collée dessus. Je deviens alors encombrant comme un scaphandrier tandis qu’une folie obtuse à la Rodomonte s’empare de moi. L’eau polit les bosses de mon scaphandre avant de se faufiler dans le duvet du rembourrage… Cela me fait effondrer encore plus, empirant mon sentiment de faiblesse physique et morale et reportant à jamais tout espoir de revanche. Heureusement, en face du promontoire, je reconnais, sur le fond de granito poreux, la silhouette argentée d’une sirène. Par des gestes de fou, je réussis alors à me libérer de la ferraille… mais ainsi — nu et blanchâtre comme un pauvre Christ qui n’a jamais vu le soleil —, je ressens encore plus le poids de l’enfermement.
Le tourbillon maladroit de mes bras me fait disparaître dans une séquelle d’éclaboussures exagérées. De loin, quelqu’un pourrait croire à une lutte acharnée contre un impitoyable requin… Pourtant, dans la plage, la petite foule debout que je vois scruter l’horizon avec inquiétude ne cesse de hurler, parmi d’évidents gestes de désapprobation :
— Alfredo è uscito pazzo ! (1)

Jeudi 22 août 1963, pendant la nuit

Aujourd’hui, on s’est levé à l’aube en plusieurs pour aller à la pêche à l’hameçon. Il était cinq heures du matin, le disque rouge du soleil pointait derrière le Pénitentiaire et la basse marée laissait transparaître sur le fond de petites ondes de sable. On a gagné le large doucement, la barque à rames de Bruno Filomarino accrochée par une corde au hors-bord mal en point de Gianni Solchiaro.
Au commencement, sur le hors-bord de Gianni il y avait Dodo et Rosamaria tandis que Agata et moi nous étions dans la barque traînée de Bruno. Ce dernier aimait plaisanter tandis que Agata s’amusait à ses boutades et je ne voyais rien de mal en cela… Bruno rassurait la plupart des gens avec sa gueule de vieux pêcheur capable de débusquer les mérous jusque dans leurs tanières. En tout cas, je demeurais sur le qui-vive, car j’étais tout à fait conscient de la précarité de mon lien avec Agata et qu’il était bien possible que celui-ci, en véritable voyou, n’attendît qu’un petit prétexte pour dévoiler d’autres atouts, encore plus redoutables…
Or, il est vrai que je connais un peu le Roland furieux — et je ne connais que cela —, mais si je pense aux attitudes de Bruno envers Agata je ne peux pas m’empêcher de songer à deux personnages primordiaux de cette épopée magnifique qui ont fait souffrir autant le pauvre Roland… Agata endosse maintenant les habits transparents et printaniers de la mélancolique Angelica, mystérieuse comme la mer que je caresse de la pointe de mes doigts. Elle rit et plaisante avec Bruno ; elle en est touchée et moi-même, je l’admets, je demeure admiratif, bouche bée devant la verve de celui-ci. J’essaie alors de me convaincre qu’ils se connaissent depuis des années, qu’ils sont amis depuis toujours… Cependant, est-elle possible l’amitié entre homme et femme ? Pour Gianni ou Jean-Luc oui. Mais Bruno, c’est un chapitre à part : il a la spécialité des mérous, des filles et des tours en Vespa. Il n’aura jamais le temps pour des voyages à pied, vrais ou imaginaires.
J’étais en train de suivre les labyrinthes de ma méfiance, quand le silence s’est emparé de notre paysage sonore : l’agréable bruit du hors-bord avait été englouti par la surface verte de l’eau, à peine crispée par la brise.

— Es-tu tombé en panne d’essence ? s’est écrié Bruno.
— Non, le réservoir est plein ! a répondu Gianni

— Je viens voir ! s’est écrié Bruno avant de se plonger.
Pour me rendre utile, j’ai sorti les rames du fond de la barque et j’étais déjà en train de caler la première rame dans l’eau, quand Agata aussi s’est jetée dans l’eau en faisant sursauter l’embarcation.

— Où vas-tu ? ai-je protesté inutilement, tandis que ses bras luisants avançaient vers le hors-bord. En cet instant précis, Gianni et Rosam ont quitté le hors-bord se dirigeant vers moi. Pourquoi ? Et pourquoi Agata était-elle si anxieuse de rattraper le joueur de tressette ?
Nous étions alors assez éloignés de la plage de Chiaia, dans un trait de mer tranquille. Je me réjouissais de la compagnie de Rosam et Gianni, mais j’étais sur des charbons ardents à la vue des épaules bronzées d’Agata à côté de celles de Bruno sur le hors-bord.
Mon agitation a augmenté quand j’ai découvert en eux deux fameux personnages de l’Arioste : Angelica et Medoro ! Quant à Dodo, avec son air indifférent, il incarne à la perfection la figure d’Astolfo : une espèce d’apatride qui, chevauchant l’hippogriffe, partira un beau jour récupérer l’esprit de son frère jumeau, Roland, sur la lune. Ils sont en train d’essayer d’actionner le moteur : tout en plaisantant, ils tirent à tour de rôle la poignée du hors-bord, avec de très modestes résultats… Tout d’un coup, une colère désespérée s’empare de moi, tandis que le hors-bord démarre brusquement et s’éloigne vers l’horizon.
— Venez nous prendre salauds ! hurlé-je, la mort dans la gorge.
Revenant tout doucement vers nous, Bruno-Medoro, tel un capitaine de long cours, affiche une calme indifférence, tandis que Dodo-Astolfo rit et Agata-Angelica ne m’épargne pas des gestes odieux.
Dans notre baignoire grinçante, Rosam se tait, le profil guerrier vers l’eau. Gianni, me voyant bouleversé, m’incite à réagir :
— Mais donne-lui une paire de gifles à cette casse-pieds !
Je me jette en eau avec l’obtuse détermination d’un thon suicidaire, mais, dans ma nage convulsive, je produis moins de mouvement réel que d’éclaboussures. Je m’approche petit à petit à la barque, si calmement que personne ne pourrait imaginer mes intentions. Agata se penche en dehors pour m’aider à monter… Mais je suis hors de moi et devant l’incrédulité de tout le monde, je frappe ses jambes et ses flancs par des gifles et des coups confus et vidés d’énergie qui ont l’effet immédiat de blesser vivement son orgueil. D’abord, Agata, prise de contrepied, reste muette, puis elle éclate en larmes :
— Ça, je ne te le pardonne pas ! N’ose pas me toucher, salaud !
Finalement, je suis publiquement reconnu comme un animal, un être instinctif, un pauvre type… pourtant cette action grotesque a été bénéfique pour moi, ouvrant une fente par où j’ai pu voir moi-même au bout d’un puits noir…
Rentré dans ma chambre, je n’ai pas eu besoin de m’y barricader. Personne ne m’a suivi, même Dodo, qui a pensé bien montrer aux autres le visage rassurant d’un membre de notre famille sage et équilibré. En ce taudis — qui flotte désormais, telle une île à la dérive, s’éloignant de plus en plus du cap Misène ainsi que des enchevêtrements de fer et goudron qui ont remplacé les champs de luxuriantes tomates ou les jardins d’orangers et citronniers parfumés —, je me sens finalement libre de m’effondrer dans le désespoir.

Samedi 24 août 1963, au soir
Désormais, pendant d’entières matinées je me renferme dans ma chambre au bout de la rue Giovanni da Procida, pour voir si j’ai la force de résister à l’habitude de m’étrangler — âme et cœur — devant Agata en face de tout le monde… Dans ces quatre murs, les inconvénients de ma maladie sont les mêmes du premier jour, quand, fier des projets échafaudés dans les vagabondages de mon esprit plein de trous que des rêves confus remplissaient, je débarquais sur l’île. Ici, pendant la journée, l’obscurité reste longuement accrochée aux murs, tandis que la chaleur de la nuit semble collée au sol pour toujours… Jusqu’au moment où quelque chose se brise et je dois sortir dans la rue, comme un chien désemparé. Avant d’affronter une énième soirée d’attentes et de déceptions, j’ai écrit à Agata :

« Je ne reviendrai plus jamais à Procida. C’est un endroit que je devrais haïr et que j’aime pourtant intimement. Une fois parti, je ne pourrai pas m’empêcher de regretter cette île, tout en sachant que cet amour pour l’île demeurera inachevé et impossible, comme le nôtre. Mais je te pardonne déjà, Agata, de m’y avoir attiré. Ou bien je te remercie de m’avoir donné la chance d’y vivre des jours inoubliables. Auparavant, j’aimais que toi, à présent mes sentiments sont partagés, car mon amour pour toi ne fait qu’un avec l’amour pour l’île. Demain — qui sait ? —, je regretterai tellement cette île que je songerai à elle sans toi…
Jeudi je voulais t’effacer violemment de ma vie. En même temps, cette façon sombre et maladroite de me jeter sur toi avec ces mains, aveugles comme les ailes du moulin de don Quichotte, c’était la seule voie qui me restait pour te manifester mon amour et mon désir extrême de t’avoir près de moi !
À ce monde, on se passe vite de bons sentiments, tandis qu’on a horreur du sacrifice dont on se débarrasse en le jetant à la poubelle… ça ne vaut que l’apparence, la feinte assurance et cette allégresse de vieux camarades n’ayant rien en commun. Voilà une explication de la stupidité du monde et de son refus vis-à-vis de l’homme qui pleure.
Tandis que je te donnais ces gifles, je me forçais à me détacher de toi. D’ailleurs, jeudi dernier, ces gifles imprécises et inutiles t’obligeaient à chercher des témoins ainsi qu’un arbitre qui décrétait la fin de la partie que nous avions perdue, tous les deux. Cependant, cet arbitre n’a pas été impartial, il a profité, au contraire, de nos malentendus pour creuser un gouffre entre nous avant de venir te dire de jolis mots… Résultat : c’est toi la victime, et je suis le monstre. On avait besoin tous les deux d’une telle étiquette pour sceller la boîte où nos souvenirs sont rangés. Avant que j’arrive dans l’île, je n’avais pas su trouver la clé pour ouvrir ton cœur à la confiance en moi parce que je n’étais pas sûr moi-même de la mériter, une telle ouverture. Je n’avais pas la patience d’enlever les voiles qui recouvraient ton intimité. J’attendais que toi-même le fasses avec moi… mais je ne faisais que te décourager avec mon empressement, mon “grand amour” et mes livres qui en fin de compte ne m’avaient rien appris. Tu n’as pas eu la force ni l’envie de briser mon mur d’enthousiasme et de générosité… car tu n’étais pas sûre de trouver, par-delà ce mur, le garçon que tu avais cru que j’étais… Une fois arrivé dans l’île, j’ai compris qu’ici nous ne pouvions pas rester en deçà de nos attentes et de nos désirs d’amour. Mais nous n’étions plus seuls comme à Rome. Notre ancienne complicité ayant disparu, on aurait dû en bâtir une autre, adaptée à la tyrannie de l’île sauvage ainsi qu’à ses rythmes paresseux et dangereux à la fois. Cependant, je n’ai pas eu envie de repartir à zéro ni de mettre en valeur mon côté insouciant et fataliste que tu aurais sans doute préféré. Au contraire, j’ai prétendu que tu “comprennes », que tu viennes à la rencontre de mes faiblesses et de mon côté plus sensible et pathétique… »

Giovanni Merloni

(1) Alfredo devient fou !