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Quand tu as peur de me perdre, tu me fais peur !

Dimanche 25 août 1963, la nuit

Ce soir, j’ai bu jusqu’à la lie le poison que j’ai fabriqué moi-même cédant à mes pulsions de délinquant. Au rendez-vous de huit heures, devant l’hôtel Eldorado, Agata n’a pas attendu que Gianni descendît, de but en blanc elle s’est écartée de moi et s’est acheminée avec Bruno Filomarino vers la terrasse du parc Margherita. Sur le coup, je me suis laissé convaincre par Dodo qui me conseillait de lâcher prise :

— Ne te souviens-tu pas du mot d’ordre de la manifestation du premier mai ?

— Oui, bien sûr : « Restons unis, camarades ! Et n’acceptons pas les provocations ! » Pourtant, quand j’ai essayé d’envisager un autre endroit où me rendre qui ne fût pas cette maudite terrasse — la chambre triste, le port au luminaire mélancolique, l’alpage immergé dans l’obscurité — je n’en ai pas eu la force. J’ai décidé alors d’affronter les terribles fourches caudines de la piste ronde — ô combien haïe — entourée de jeunes gens excités, ne faisant qu’un avec la longue rambarde — ô combien aimée ! — accoudée sur le précipice de la mer. Voyant mon regard égaré et mon allure incertaine — je traînais péniblement mes mocassins sur les tomettes blanches et ne voyais que des ombres entourées de vagues lueurs blanches — Agata est venue à ma rencontre. La musique démarrait en cet instant précis :

Se le cose stanno così

Ricordo queste parole
Che mi hai detto
In un giorno d’ottobre
Dimenticato dal sole(1)

Nous avons dansé. Elle était raide, absorbée dans l’observation des uns et des autres. Je connaissais déjà sa manière de s’évader d’elle-même et je ne m’en étais jamais inquiété, jusque-là…

L’ottobre si era fatto più freddo
Tra noi più niente da dire(2)

— N’est-ce pas un peu tôt pour les adieux ? ai-je essayé de dire.
— Cela va finir, bien avant que tu ne le penses….
— Allons-nous-en ! ai-je exclamé, frappant le sol des pieds, comme le font les enfants capricieux.
Mais, avant de quitter la terrasse, Agata doit dire un mot à quelqu’un. Elle s’installe à côté du juke-box : cinq minutes, dix minutes, vingt-cinq minutes, trente-cinq minutes… « Si les choses vont ainsi, ai-je tranché, intérieurement, à quoi bon je resterais ici ? » Dodo et Gianni ont essayé de me secouer, en me traînant à une table. Rosam aussi faisait le possible pour me distraire. Mais ses propositions déplacées ne faisaient que creuser dans la catastrophe :
— Jeudi, quand on était au large, tu ressemblais à un joueur de tambourin ! Tu as flanqué des gifles au vent… et le vent est encore vexé !

J’espérais me distraire en proposant une deuxième pizza, mais Rosam n’a pas su se dérober aux hypothèses inopportunes :
— Au lendemain de cet épisode des gifles, mon cher Alfredo, Bruno Filomarino s’est rendu chez Agata. Il avait l’air d’un percepteur des impôts !

— Lui aussi !

— Il a dit cela, à peu près : « Si les choses vont ainsi, pourquoi ne quittes-tu pas Alfredo ? Dorénavant, je suis là. »
Sans attendre, j’ai bondi de ma chaise laissant tomber le couteau sur la pizza que je venais de recevoir et me suis approché de la piste, du côté du juke-box.
— Veux-tu danser ? lui ai-je proposé.

— Non, merci.
Je voulais disparaître plus loin que possible et je suis parti à l’instant. Mais je n’ai pas eu la force de continuer jusqu’à ma chambre. Je suis revenu en arrière.
— Agata n’est pas là, son père est venu la récupérer, a dit tranquillement Bruno Filomarino.
Plus tard, dans mon lit, le sommeil m’a saisi sans transition, m’effondrant dans un cauchemar. Je me suis alors forcé à me réveiller, décidé à tout oublier… Mais comment avais-je pu rêver d’une scène si effrayante ? Agata protestait et son père la frappait, la voix altérée… « Non, c’est trop facile ! me suis-je dit. C’est moi qui ai frappé Agata, bien que sans force… Toto ne ferait jamais une telle bêtise ! »

Mercredi 28 août 1963 presque nuit

Demain, c’est le jour du départ. Je viens d’admettre que je me suis trompé en tout, que je suis encore en train de me tromper en prétendant de la tenir auprès de moi à tout prix. Je lui ai dit qu’elle n’est pas obligée de m’écrire, qu’elle peut bien s’en passer, dorénavant.

— Je ne sais pas si je t’aime ou si je ne t’aime pas, a-t-elle répondu.
Nous étions assis sur la balancelle du parc Margherita. Au-delà de la balustrade, dans la mer noire pointaient comme d’habitude les petites lanternes des barques des pêcheurs… Jamais je n’avais souffert à cause de l’amour comme en ce moment-là. Un pied appuyé à terre, une main serrée à la chaîne de la balancelle Agata réussissait à arrêter presque complètement son mouvement : en cette suspension proche de l’immobilité, je découvrais son envie d’emprisonner le temps dans une cloche de verre au plafond bleu. Tout comme à Rome, où chacun de nous s’était engagé à laisser un peu de place pour l’autre dans son lit, dans cette planche suspendue idéalement au-dessus de l’eau avait fait son apparition, souriant, le bonheur. Une joie absolue, capable de broyer les viscères, obligeant la poitrine et la gorge à hurler. Avec le petit plaisir d’un vent parfumé frôlant le front et la bouche. Ne serait-ce pas mieux se taire ? Ayant peur qu’il s’agisse d’un bonheur capricieux et traître j’ai pris désormais l’habitude de conjurer le mauvais sort en latin :

Terque quaterque testiculis tactis
Testiculo sinistro cum mano sinistra
Testiculo dextro cum mano dextra
Et omnia mala fugata sunt. (3)

Agata, au contraire, voudrait refermer le bateau vert et rose du bonheur dans une bouteille. Mais le verre se brise, ou alors la fumée d’un cigare finit par suffoquer l’équipage ainsi que le couple de clandestins qu’on trouvera plus tard dans la soute, enchevêtrés dans leur étreinte extrême. S’il y a eu, entre Agata et moi, une saison heureuse, cela s’est passé ailleurs, qui sait où. Pourtant j’ai le sentiment qu’un grumeau de bonheur nous attend là-bas, au beau milieu de la mer, au milieu de tas de pastèques et de mérous argentés jetés pêle-mêle sur le fond des barques où les pêcheurs sont en train de danser avec leurs femmes et fiancées… Qui sait ? Peut-être, les deux amoureux clandestins — qu’on a trouvés morts dans une balancelle encastrée dans la poix et le mazout — ont-ils découvert, juste une minute avant de s’effondrer dans l’oubli, qu’ils auraient pu se sauver réciproquement la vie !

Jeudi 29 août 1963, le matin
La nuit qui vient de s’écouler, il n’y a que Agata qui a dormi. Hier soir, après notre colloque sur la balancelle que jamais je n’oublierai — avec cet étrange détail de ses mains qui tourmentaient un collier de pierres colorées comme s’il s’agissait d’un chapelet — on s’est acheminés à respectueuse distance l’un de l’autre, sur la ruelle en montée. Agata scandait les mots comme le ferait un ivrogne :
— Tu ne sais rien des femmes ! s’est-elle exclamée.

— Et toi, tu te passes des chevaliers, des hommes gentils qui s’efforcent de te comprendre ! ai-je répondu.
— Tu es trop grand pour moi, Alfredo, et par cela tu m’as gâtée, m’invitant à croire à ta sagesse et à ta force comme si tu étais mon frère aîné ou mon oncle…

— Cependant, je tombe dans les pièges de la jalousie ou de la possessivité, n’est-ce pas ?

— Quand tu as peur de me perdre, tu me fais peur !

— Ce n’est que l’amour qui bouleverse les êtres comme moi. Je ne suis pas différent des personnages de l’Arioste qui ont fait tomber amoureuses de multitudes de jeunes femmes :

Le donne, i cavalier, l’arme, gli amori
Le cortesie, l’audaci imprese io canto(4)

Combien l’ai-je tourmentée, sous le ciel de Rome, avec le seul auteur que je connaissais un peu ! Elle m’accompagnait volontiers dans mes vagabondages imaginaires tout comme dans les coins sombres et pluvieux des maisons précocement vieillies de la Balduina, car elle acceptait mes petites rébellions…
Mais là, à Procida, la beauté bouleversante des lieux ne pouvait pas admettre d’autres beautés et folies. Il fallait faire semblant d’endosser, en dessus, du maillot de bain, les sévères vêtements des moines bénédictins du couvent en pénombre bondissant au-delà du mur que nous étions en train de frôler maintenant.
— En tout cas, il faut éviter de se soumettre à l’irrationalité. Et toi, tu exagères toujours ! s’est-elle exclamée quand nous étions désormais devant la porte de chez elle. Puis, je suis revenu, seul, au parc Margherita, où j’ai entamé un tour de tressette à la place du mort avec les autres trois : Dodo, Bruno Filomarino et son cousin. Ce qui m’étonne, si j’y repense maintenant, je vois avec sympathie ce Bruno qui se déplace en Vespa après avoir sorti de leurs tanières tantôt des mérous tantôt des filles, car il me fait rire quand il déclame la fameuse loi de Chitarrella :
— Tiens ! Tiens ! Celui qui frappe deux fois va perdre l’As ! disait-il avant de jeter sur la table la carte gagnante.

Qui sait si Bruno pensait à Agata quand il a dit que j’avais « perdu l’As » en frappant deux fois. Certes, l’As est la carte plus forte du jeu et Agata était la plus forte, pour moi. Ou alors était-elle une espèce de Joker ou Sybille de Cuma capable de gagner toujours. Combien de fois avais-je frappé à sa porte fermée ? Trop de fois. Maintenant, j’allais perdre l’As bronzé en bikini par l’œuvre d’un tricheur trop habile en train de faire glisser cette carte gagnante depuis le poignet de sa chemise, sans être vu…

Mais ce soir je me voyais déjà parti, étranger à mon corps même et à son curriculum désastreux. Après le tressette, quelqu’un a proposé un café tandis que Bruno a proposé la nuit blanche. Quel extraordinaire sentiment de liberté lorsqu’on se passe du lit dans le but de garder l’esprit éveillé jusqu’au moment du départ ! Nous avons acheté deux cents lires de pain qui venait de sortir du four, vivement chaud, que nous avons dévoré en nous acheminant vers les Arcate. Agacés pour les cigarettes en voie d’extinction, nous n’avons pas eu de chance parce que le bureau de tabac au pied de la montée de Terra Murata était fermé. Là devant, nous nous sommes désaltérés à une fontaine. Quand il fait chaud, la présence de l’eau devient facilement l’occasion pour virer à la moquerie et pour entamer quelques tourbillons plus ou moins innocents.
D’abord, Bruno essayait de faire rire Dodo de façon qu’il ne réussît pas à boire. Ensuite, Dodo, plaçant la main contre la source giclait l’eau gelée vers le cousin de Bruno pour l’empêcher de se rapprocher. Enfin, tous mouillés, nous nous sommes rangés sur le muret bordant la petite place qui nous a obligés à admirer la surface immobile du golfe de la Corricella entouré de maisons faiblement illuminées.
Au milieu de la place, un monument en marbre nous rappelait qu’on était en Italie et que nous avions tous une histoire commune de sacrifice et de sang. Plus en haut, à l’embouchure d’une montée dont on ne voyait pas le bout, j’ai revu l’église consacrée aux prisonniers du Pénitentiaire que j’avais visitée avec Toto.
J’étais absorbé dans ma contemplation, quand mon frère a manifesté une nécessité corporelle qu’il ne pouvait pas reporter. Ce petit événement, tout en relativisant la magie de lieux qu’on ne pouvait plus romantiques, a été évidemment l’occasion pour une nouvelle vague de provocations et de rires que je te laisse imaginer, mon cher journal…
Plus tard nous avions repris notre vagabondage. « Réussirai-je à me détacher d’Agata ? » me suis-je dit, incrédule, tandis que je ressentais la lueur d’argent de la lune comme une caresse et que nos pas d’ombres bruyantes frôlaient sans façon les dalles de la rue faiblement illuminée.
À l’improviste, à la hauteur de l’hôtel Eldorado, Bruno nous a surpris :
— On se revoit à la plage ! s’est-il écrié d’un ton abrupt. Cela m’a fait souvenir du Bruno du premier jour… puis, en un éclair, il a disparu avec son dévot cousin.

Giovanni Merloni

(1) « Si les choses elles vont ainsi »/ Je me souviens de ces paroles/ 
Que tu m’as dit en un jour d’octobre/ Oublié par le soleil…
(2) En octobre il faisait plus de froid/ entre nous plus rien à nous dire…
(3) Touchez vos testicules trois ou quatre fois Le testicule gauche de la main gauche
Le testicule droit de la main droite
Et tous vos maux seront éloignés !
(4) L’Arioste, Roland furieux, Chant I.