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L’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire

Chaque reporteur (ou nouvelliste) a besoin de moments de lucidité pour donner de l’unité et de la cohérence à son récit (de voyage ou de guerre), qu’il doive être au final court ou long, insouciant ou difficile. Cependant, celui-ci a besoin aussi de retrouver en lui-même l’obscurité de la folie, atteignant par elle l’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire.
Car il doit toujours se rappeler qu’un récit, de même qu’une poésie ou une fresque ce ne sont pas que la liste — il « catalogo » (1) — d’événements frôlés ou de personnages rencontrés, mais la déformation de cette même liste, son adaptation joyeuse à une ritournelle.

Jeudi 3 août, je venais juste de quitter les quartiers de la rive gauche, où je m’étais rendu pour m’acheter quelques trucs indispensables, quand j’ai noté — au beau milieu d’un après-midi fort ensoleillé qu’un vent rafraîchissant fouettait par à-coups — ce monsieur distingué en train d’entamer le portrait de la Sainte-Chapelle. Confortablement assis à son écritoire de rue, il semblait content d’avoir choisi cet endroit, sans doute favorable pour la mise en perspective du monument, mais assez pénible relativement à son espace de travail que menaçait de toute évidence le va-et-vient continu de la foule égoïste et indifférente.
Cette rencontre insolite — à la veille de mon départ pour une escapade d’une semaine dans la Seine maritime — m’avait donné pour l’instant l’envie de renoncer aux vacances en échange d’une halte solitaire, où je me serais très volontiers consacré au portrait d’une colonne ou d’une fenêtre quelconque avec leurs ombres naturelles ou portées… Ensuite, j’ai considéré que j’aurais pu transférer les mêmes attitudes de ce monsieur dans la description de ce que j’allais voir dans ma course au bord de la Manche, auprès de ses ports et falaises, en réalisant un « reportage » où le récit photographique ne ferait qu’un avec une espèce de journal de bord… J’ai alors décidé de faire cela sans aucune contrainte de régularité de contenu ni de forme, ayant pour unique but celui de faire passer, au gré de mes déplacements, ce que provoqueront en moi les petits événements, les découvertes et les rencontres constellant mon voyage. Il s’agira surtout de réflexions, de suggestions acquises qui pourront demeurer même étrangères aux circonstances du voyage ainsi qu’aux noms des églises, des plages, des musées ou des endroits célèbres…

Vendredi 4 août, au départ de la Gare Saint-Lazare, quelques minutes avant une heure de l’après-midi, je n’étais pas du tout dans l’esprit du voyage. J’ ́étais soulagé d’avoir trouvé une place assez confortable dans le premier wagon, ayant le temps de regarder depuis ma fenêtre les partants de la dernière minute glisser avec leur petite valise. Pourtant, ce qui m’attendait ne cessait de m’inquiéter. Je ne connaissais que très peu de cette fabuleuse Normandie. À part Mont-Saint-Michel, où j’avais passé avec mes parents, en 1958, une journée inoubliable qui avait échoué sur la haute marée avec ce spectacle effrayant de la route disparaissant sous l’eau ; exception faite pour une deuxième visite à ce même endroit, plus fouillée, dans les années 90, j’avais frôlé sans la nécessaire attention Rouen, Deauville et Trouville, m’aventurant sans conviction en direction de Cherbourg…
Le souvenir d’une statue de Flaubert assez excentrique n’avait rien changé de cette journée grise, où la couleur de la plage semblait rivaliser avec la pâleur des façades des hôtels et des maisons bien alignées. J’avais alors quitté cet échantillon de Normandie avec le sentiment de culpabilité aigu d’un lecteur passionné de Maupassant et Flaubert, toujours intrigué par la force évocatrice des lieux que les pages de Proust ressuscitent… Sans compter un peintre de l’envergure de Monet, ayant entretenu un rapport intime avec ces mêmes lieux… Comment oublier ses successifs portraits de la Cathédrale de Rouen ou ses images du Port du Havre ?
Il y a quelques années, j’avais subi un charme nouveau par les récits que François Bon avait partagées sur Twitter, lors de ses réguliers déplacements au Havre pour y conduire, si je ne me trompe pas, des ateliers d’écriture en 2012-2013 : derrière ses mots, cette ville forgée par le passage des navires et de grands transatlantiques cachait sans doute de belles architectures imprégnées d’humanité et de vent !
Plus récemment, pour les « vases communicants », Hélène Verdier m’avait proposé le thème d’un immeuble abandonné situé au Havre au bord de la mer… Cela aurait été une splendide occasion pour briser la glace avec cette Grande Inconnue. Entre-temps,  par le biais de ses suggestions de lecture et les images incontournables de ses peintres préférés, Laurence Lebel m’avait transmis quelques échos de sa connaissance profonde d’une autre Normandie de terre et de mer, située entre Honfleur et le Mont-Saint-Michel, ayant pour centres la splendide ville de Caen et la voix unique de Marguerite Duras… Je suis enfin redevable à Josette Hersent pour ses vers clairs et clairvoyants qui m’ont expliqué à leur façon la beauté de cet univers où la nature, partout imprégnée de culture et d’histoire, s’ennoblit au passage d’hommes et femmes de génie.

Qu’est-ce que j’allais donc ajouter, moi, à tout ça ?

Je me demandais cela quand le train a fait sa première halte à la gare sombre et très spartiate de Rouen-Rive Droite… Ensuite, j’avais décidé de m’accrocher au présent, m’intéressant au paysage normand, souvent traversé par les eaux somptueuses de la Seine, quand le train s’est arrêté à Yvetot ! Un nom très charmant pour moi, compte tenu de ma sympathie sans borne pour Emma Bovary. imaginez-vous l’émotion quand j’ai vu des véritables habitants d’Yvetot descendre sur le quai et s’aventurer en bande en direction d’une haie fleurie qui devait leur être très familière. Je me demandais lequel d’entre eux pouvait être le fameux pharmacien, qui était-ce sinon Charles Bovary… quand j’ai vu une jeune femme blonde assez gracieuse s’écarter nettement du petit groupe, se lançant dans la direction opposée..«  Emma ! » me suis-je exclamé intérieurement. Elle était sans doute une Emma heureuse de nos temps… Pourquoi pas ? Est-ce que la vie est plus heureuse qu’auparavant, pour les habitantes d’ Yvetot d’aujourd’hui ?

Quand on arrive dans un lieu qu’on ne connaît pas, ayant à surmonter comme d’habitude les petites incommodités des bagages et des billets, même Venise ou Prague peuvent apparaître gênantes, au commencement. Ici au Havre, la journée grise et le vent du nord me rappelaient aussi que j’avais franchi une barrière climatique encore plus engageante que celle de Paris pour l’homme du sud que je suis… Toujours est-il que mes premières impressions, bien sûr concernant la petite partie de cette ville tout à fait nouvelle pour moi, que j’ai traversée en tram et à pied, n’avaient pas été tout de suite enthousiastes ! Je dois même avouer qu’il m’a fallu du temps pour comprendre au fur et à mesure le « charme discret » et finalement irrésistible de cette ville extraordinaire.
Pour l’instant, une fois descendu du train, j’avais cogné contre un écueil invisible qui m’avait transmis une sensation de vide et de gêne, la même impression que l’on éprouve quand on arrive au rendez-vous et la personne longuement convoitée n’est pas là. Absente non justifié ! Certes, je venais du tourbillonnant Paris et j’avais encore dans les yeux l’immense enchevêtrement d’humains montant et descendant par les escaliers roulants de la Gare Saint-Lazare… Toujours est-il que la Gare du Havre, en ce premier vendredi d’août, était bien tranquille ! Sans attendre, au guichet des informations, une jeune fille qui n’était sans doute pas originaire de la région, m’avait donné de son air distrait des renseignements finalement efficaces : juste en face de la Gare, un tram ayant pour destination LA PLAGE m’emmènerait en deux seuls arrêts devant l’Hôtel de Ville ! Ensuite, par la rue de Paris, je n’avais qu’à dépasser la grande Mediathèque blanche… et avancer jusqu’à la rue Émile Zola où j’aurais atteint mon lit et mes petits déjeuners…

De ce peu qu’on pouvait deviner de la ville du Havre pendant le bref trajet silencieux du tram, le passage de la Seconde Guerre se dévoilait dramatiquement par les espaces dilatés et la présence de quelques immeubles anciens se détachant timidement de la sobre uniformité contemporaine qui les entourait. Au bout de la course, le Palais de la Mairie avait sans doute l’aplomb et l’assurance d’une architecture majeure, à laquelle je n’accordais pourtant pas l’attention due. Cela me rappelait de près d’autres édifices de génie que j’avais vu à Rome, notamment dans le quartier de l’EUR, appartenant justement au style rationaliste des années 40 et 50. Mais j’étais aussi envahi par un inattendu sentiment d’étrangeté qui me traînait vers un Nord encore plus éloigné. En regardant de biais cette tour magnifique et cet édifice léger, donc solennel sans être monumental, je me suis entendu prononcer des mots comme Hilversum, Malmö, Stockholm… Enfin, sous la menace de la pluie, encore stupéfié par l’équilibre des espaces que je trouvais enfin bien maîtrisés, j’ai coupé court avec mes réflexions, traversant à la hâte l’immense parvis de la Mairie, interrompu par les rails du tram ainsi qu’une généreuse fontaine entourée de petits jardins stéréotypés.

Lorsque j’emprunte, finalement, sur la rue de Paris, l’arcade de gauche, constituée d’un haut porche rectangulaire… je crois tout d’un coup de plonger dans un déjà vu : ces arcades dépourvues de personnalité ressemblent énormément à celles de Bologne et Turin… Elles héritent sans doute de la sobre linéarité de la rue de Rivoli ! On est autour de trois heures de l’après-midi, la plupart des magasins sont fermés, très peu de gens s’y promènent… On dirait hâtivement et certes imprudemment que l’on est dans un quartier sans éclat tandis que le centre est ailleurs. Rien de plus faux ! Je découvrirai plus tard que ce quartier à la personnalité discrète a totalement remplacé un vaste morceau de l’ancien Havre bombardé, en devenant le coeur vivant d’une ville qui joue par cela la carte de sa modernité !
À mi-chemin, en face d’un grand bassin amenant la mer au coeur de la ville, mon premier impact visuel avec le fameux « Volcan » — cette masse blanche ressemblant davantage à un nuage qu’à un bateau glissant au milieu des glaces — était plein d’interrogations aussi : j’avais en fait le sentiment, encore une fois, de traverser une ville d’un autre pays qui n’était pas la France, ou alors une ville fantôme, constellée de monuments anachroniques… J’ai bientôt découvert que je me trompais, que tout cela n’était pas le fruit d’un hasard ni de la mégalomanie de quelques architectes exubérants : si quelque chose peut-être manquait là-dedans, il ne s’agissait que de ces quelques décors en plus auxquels la grandeur parfois débordante de Paris m’avait habitué… Et je me suis petit à petit converti à cette invisible « école du vide » dont l’un des maîtres incontournables, notre Michel Ange, ne cessait pas d’affirmer que dans l’accomplissement de toute oeuvre d’art il fallait plutôt « enlever » que « mettre », voire ajouter !

Plus tard, grâce au conseil providentiel de deux femmes élégantes croisées en face des Halles, à quelques mètres de mon hôtel, j’ai pu me régaler d’un excellent repas normand et de cette assiette en papier où j’ai pu tranquillement m’adonner à mes gribouillis sans que personne ne protestât.

L’estomac réconforté, j’ai flâné parmi les ondes lumineuses et multicolores ajoutant du charme à cette immense œuvre d’Oscar Niemeyer que j’allais dorénavant aimer à la folie…

Giovanni Merloni

(1)
Très chère dame, voici la liste
des beautés séduites par mon maître,
Une liste tenue par votre serviteur
Observez, lisez donc avec moi.

En Italie, six cent quarante ;
En Allemagne, deux-cent trente et une ;
cent en France; en Turquie, quatre-vingt onze ;
Mais en Espagne déjà mille et trois.

Parmi elles, des paysannes,
des servantes, des citadines,
des comtesses, des baronnes,
des marquises, des princesses,
des femmes de tous rangs,
toutes sortes, tous âges.

Chez la blonde, il a l’habitude
de louer la gentillesse;
chez la brune, la constance;
chez la blanche, la douceur.

Il lui faut l’hiver la grassouillette.
l’été, la maigrelette.
Il appelle la grande « majesteuse »,
Mais trouve la petite tout aussi « charmante ».

Il séduit les plus âgées
pour le plaisir d’allonger la liste.
Mais sa passion principale
c’est la jeune débutante.

Il se moque qu’elle soit riche,
qu’elle soit laide, qu’elle soit belle ;
Du moment qu’elle porte une jupe,
Vous connaissez son penchant.

Lorenzo Da Ponte et Wolfgang Amadeus Mozart