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« La terre, les plages, les montagnes à tous appartiendront » (1)

Au petit matin de samedi 5 août, mon réveil et mes premiers pas hésitants dans la chambre sombre ont été accompagnés par les hurlements des mouettes. Leurs sifflements aigus racontaient abruptement à mes oreilles la solitude de la rue, la présence empressée du vent ainsi que la constante menace d’un changement imminent, voire d’un orage intense et tonitruant. Cela m’a rappelé ainsi que j’étais dans cette espèce de Manhattan du Havre se projetant dans la mer comme la proue d’un transatlantique. De quoi s’étonner alors si les mouettes s’y donnaient rendez-vous au petit matin et au couchant, surtout en été, quand les humains abandonnent la ville ?

Quelqu’un autour de moi disait que ces Oiseaux hurlants évoquaient les cauchemars du film éponyme d’Alfred Hitchcock. Quelqu’un d’autre répliquait que les mouettes ne sont pas méchantes d’autant plus qu’elles n’ont aucune autorité dans les domaines de la météorologie. Nos « vacances volées », arrachées à la routine inexorable de petits devoirs quotidiens, devaient forcément se soumettre à la dictature de la météo :
— Que dit-on pour Le Havre ?
Déjà avant de partir, je savais que le temps demeurerait clément pendant quelques jours, à part la baisse de la température m’obligeant à porter dans mon sac à dos un pull de réserve… Il fallait en tout cas profiter du week-end… jusqu’à lundi, parce que mardi je devais m’attendre à la galère..
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— Mardi, s’il y a l’orage, on va au cinéma ! disait un de mes copains de voyage.
— Mais non ! nous avons un tas de choses à visiter, ici ! Dans les musées, on sera à l’abri… réagissait l’autre, en me rappelant que nous sommes venus au Havre au moment exact des célébrations de la fondation de la ville.

— Cinq cents ans pile ! C’est vraiment une étrange coïncidence, disais-je intérieurement. En 1517, selon mes calculs, François Ier avait décidé de créer le nouveau port en songeant sans doute à la concurrence des Anglais vis-à-vis de l’Amérique, cette « terre promise » qu’on venait de découvrir juste 25 ans avant.
François Ier avait été un roi bien illuminé, accueillant Léonard auprès de sa cour dans le château d’Amboise…

UN JOUR COMME CETTE EAU
LA TERRE LES PLAGES LES MONTAGNES
À TOUS APPARTIENDRONT
(Oskar Niermeyer)

Pourtant, je devais interrompre mes élucubrations : nous devions profiter de ces deux ou trois jours que la météo nous accordait, nous éloignant du Havre, dont on rattrapera la connaissance pendant les jours mauvais…
Depuis Paris, j’avais loué une petite voiture, que je devais récupérer le plus tôt possible. Au volant de cet outil indispensable, mon horizon aurait sans doute changé…

Le premier nom de ville que je retenais de mes lectures juvéniles c’était celui d’Étretat, célébré avec son incontournable falaise par Guy de Maupassant. Plus récemment, j’avais beaucoup aimé pour la clarté extraordinaire de l’écriture, une histoire redoutable racontée par une jeune écrivaine, se terminant sur les hauts sentiers de ce même endroit fatal (voir notamment le « troisième acte »).. Un faux suicide, ou plutôt un suicide raté, d’où la vie d’un jeune homme allait recommencer sans enthousiasme.
Dans ce texte, l’image de la falaise d’Étretat vue d’en haut du précipice n’avait rien de romantique, parce que l’on comprenait bien que le drame n’allait pas se concrétiser : on avait affaire à la mise en scène effrayante d’une disparition violente qui ajoutait à la sensation d’un vertige irréel, d’une distance inexistante entre l’herbe bordant la haute terrasse et la mer là-bas, indifférente, gâtée par le soleil, le vent et les péripéties des mouettes, librement abandonnées aux courants ascendants.
Je remercie encore Stéphanie Hochet d’avoir choisi cette frontière invisible d’Étretat pour suggérer qu’une réelle distance entre la vie et la mort n’existe pas…

Il fallait donc que j’aille à Étretat pour cette raison « vertigineuse » aussi. Heureusement, la vie est aussi un jeu de circonstances et chaque journée se trouve inévitablement soumise aux humeurs, aux petits soucis, aux états d’âme et aux besoins corporels aussi. Il faut d’ailleurs remercier la clairvoyante Mairie d’Étretat si j’ai affronté la randonnée aux falaises avec un esprit gai et confiant et mes réflexions n’ont pas débordé du sentier indiqué.
Je n’ai eu d’abord aucune difficulté à garer la voiture que je venais juste de retirer dans un endroit ombragé en deçà des premières maisons du village. J’ai été ensuite invité à joindre le centre-ville par une allée verte côtoyant la route, protégée par une grille décadente qui m’a d’un coup plongé dans le souvenir d’autres châteaux et d’inoubliables vacances à la montagne. Enfin, nous libérant de ce reste d’anxiété que tous les promeneurs du monde connaissent, juste à côté de la Mairie, de splendides toilettes publiques toutes propres nous ont accueillis avec une brusque révérence.

En m’aventurant d’un pas assuré vers la plage, je me sentais chez moi, dans un endroit où tout me paraissait simple et possible tandis que personne ne m’obligeait à des prestations ni à des comportements établis. Ici je peux m’étendre sur les petits cailloux sans me soucier de ma mise chaleureuse ou frileuse ; je peux me noyer, échappant à la surveillance des trois types costaud demeurant assis au bord de la plage ; je peux gravir tout doucement, sans hâte, les innombrables marches et le sentier en pente, rencontrant sans doute au cours de mon ascension d’autres personnes vaguement maladroites et mal équipées comme moi ; je peux enfin me lancer dans le vide ou alors demeurer confortablement assis sur le bord de l’abîme…

Au bout de cette journée en plein air, j’avais surtout savouré le plaisir de partager mes sensations d’étonnement et de stupide joie avec d’autres gens… peu importe s’il y en avait quelques-uns à l’air hautain ou antipathique et que ne manquaient pas les fanatiques d’un athlétisme à tout prix… il faut d’ailleurs accepter cet affreux décalage de l’âge qui nous amène de but en blanc au-delà d’une barrière d’où l’on ne peut plus revenir…
En montant vers le sommet de la falaise je fermais de temps en temps les yeux me voyant avancer dans l’un des labyrinthes du métro parisien, là où je rencontre sans faille tous les âges de ma vie, toutes les personnes qui me sont chères, avec quelqu’un ou quelqu’une de spéciale qui suscite ma curiosité et mon imagination…

Giovanni Merloni

(1) Oskar Niemeyer