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L’important, c’est de s’aimer, tout le reste n’est que du silence !

Lundi 7 août, lors du petit déjeuner, j’avais reçu les protestations de la propriétaire de l’hôtel :
— Mais il ne faut pas aller à Honfleur le dimanche ! Il y a trop de monde !
Je lui répondis qu’on n’avait pas eu de choix, puisque dimanche c’était une belle journée ensoleillée et que la Météo prévoyait des orages déjà mardi, le lendemain donc !
La patronne avait alors pris la parole pour nous proposer tout de suite une escapade du côté de chez elle :
— Je suis Dieppoise, c’est là qui habite ma mère ! Vous devez absolument faire un tour par-delà, voir Varengéville sur mer par exemple ! Rien que 5 kilomètres à l’ouest de Dieppe. C’est très beau : en haut de la falaise, vous resterez étonnés par l’église Saint-Valéry et le cimetière marin tout attaché, où est enterré Georges Braque…
J’avais déjà lu que Braque avait étudié, tout comme Raymond Queneau, au lycée François Ier du Havre…
— Braque a réalisé lui-même les vitraux de cette église, ajouta la propriétaire, une femme énergique et gentille à la fois, prête à rêver riant.
Elle expliqua qu’on devait faire le même parcours qu’on avait fait pour aller à Honfleur, jusqu’au point où nous trouverions la flèche DIEPPE : — c’est très facile ! ajouta-t-elle.
Et je croyais avoir compris. J’ai donc suivi le parcours auquel je m’étais déjà affectionné — c’est-à-dire prendre à gauche la rue de Paris, jusqu’à la hauteur du « Volcan » d’Oskar Niemeyer, tourner à droite et longer les bassins lumineux et caractéristiques de cette ville qui ne manque pas de souffle — et j’étais déjà sur la bonne route quand quelque chose d’inattendu est arrivé…
Il faut dire que je n’ai plus la même familiarité avec routes, autoroutes, rondpoints et flèches que j’avais avant de devenir un piéton parisien. Toujours est-il que je m’étais convaincu que la déviation pour Dieppe m’avait échappé (« Dieppe s’échappe, Dieppe s’échappe… ») et, quand j’ai vu la flèche qui annonçait imminent à droite le pont de Normandie, j’ai cru faire bien en prenant l’autoroute à gauche…
Je ne voulais absolument pas parcourir à nouveau et sans raison le pont qui m’avait tant inquiété le jour avant ! C’était une question de principe : impossible qu’on doive passer par Honfleur pour aller à Dieppe !
J’avais fait, hélas, fausse manœuvre ! Si j’avais passé le fameux pont, j’aurais trouvé tout de suite après la route pour Dieppe… Tandis qu’au contraire, l’autoroute où je m’étais lancé pointait sur Rouen !
— On va à Rouen, alors ? D’accord, on va à Rouen ! Même si cette ville est si proche de Paris, ils se sont écoulés de décennies depuis la seule fois où nous y étions venus pour admirer en vrai la cathédrale peinte par Claude Monet…
En m’approchant de mon nouveau but, une très chère amie m’est venue à l’esprit qui habite dans une des communes aux alentours de Rouen. J’aurais voulu lui faire une surprise, comme j’avais fait un grand nombre de fois lors de mes passages à Bologne ou à Parme. « Cependant, elle est sans doute partie en vacances, ai-je pensé. Sinon elle aurait répondu au message concernant mon projet d’une semaine au Havre, où l’on aurait pu se rencontrer… »
Nous avons facilement trouvé la façon de nous garer en plein centre de Rouen, juste à côté de la cathédrale. Et après une poignée de minutes d’hésitation, nous étions déjà à l’office de tourisme et, 5 minutes après l’un de parcours conseillés était au-dessous de nos pieds.
La ville de Rouen est très belle et je veux y revenir quand elle sera plongée dans la vie ordinaire, pour avoir le temps de voir tout ce qui peut me toucher, mais aussi, surtout, pour y flâner sans but, pour me perdre avant de me retrouver… pour avoir ainsi la chance de m’affectionner à tel coin ou telle vitrine…
Dans cette balade au mois d’août il y avait quelque chose d’étrange qui me gênait imperceptiblement. Nous en avons parlé et finalement on a juré que dorénavant nous n’irions plus dans une ville grande comme Rouen sans avoir au moins deux journées pleines à disposition. En plus, autour de midi, les églises étaient fermées…
S’il n’y avait pas eu ces trois jeunes femmes qui bavardaient gaiement devant moi, si elles n’avaient pas parlé de ce petit restaurant avec autant d’enthousiasme, mon escapade à Rouen aurait été un échec.
Quand je les ai vues s’asseoir sur la terrasse et que j’ai réalisé qu’elles n’avaient pas cessé de m’être spontanément sympathiques, j’ai pointé les pieds :
— Regardez ! Il est une heure ! Ici, on dirait qu’on y mange bien !
On a profité d’une pause bien confortable… non seulement pour le repas excellent et honnête qu’on nous a servi, mais aussi pour cette ambiance qu’on ne pouvait plus française. Tandis que la patronne et les serveuses ne s’accordaient pas de pause tout en gardant une expression rassurante et combative, les gens autour de nous semblaient partager nos mêmes sentiments.
J’ai toujours aimé « manger hors de chez moi », m’asseoir avec des amis et même seul dans un restaurant, dans une pizzeria ou dans un bistrot. J’aime les endroits très spartiates et pourtant je ne me scandalise pas si je me trouve dans un local élégant et un peu figé… Tout va bien si l’on est dans ce fabuleux anonymat d’une table grande ou petite où nous séjournons pendant un laps de temps insignifiant qui demeure important pour nous. Parce qu’à cette table, en mangeant, en buvant, surtout si l’on est en compagnie de gens sincères, on finit pour s’oublier de soi-même, on finit pour dire et entendre des choses importantes, des vérités universelles.
Comme il m’arriva à Bologne, quand un homme âgé à l’air perturbé, s’approcha de la table où je buvais un verre de vin et dit :
« L’IMPORTANT, C’EST DE S’AIMER, TOUT LE RESTE N’EST QUE DU SILENCE ! »
Voilà. Cette salle à manger de Rouen — si joliment constellé d’objets, photos et affiches évoquant une époque qu’on dit révolue, que pourtant nous avons vraiment vécue, où les rapports entre les gens étaient plus faciles et spontanés — m’a fait revenir à Bologne et aussi à la simplicité d’une petite trattoria de Venise, qu’un ami m’avait signalée, au-delà de la Giudecca. Une simple salle rectangulaire qui prenait d’un côté la lumière aveuglante de l’immense canal et, du côté opposé, la lueur engourdie d’une petite cour où trônait un magnolia. Dans ce lieu tout était suranné et poussiéreux, de la vieille radio aux chaises en paille abîmées. Mais l’on avait l’impression d’être invités par une tante silencieuse et empressée.
Cette dernière nostalgie augmente le regret pour cette ville de Rouen qui nous a enfin si bien accueillis…
Sortis de cette invitation somptueuse, nous étions en train de suivre l’ancien proverbe latin :
POST PRANDIUM MANEBIS AUT LENTO PEDE DEAMBULABIS ! = Après le déjeuner, tu demeureras ou alors, à pas de tortue, tu déambuleras…
quand mon portable a retenti bruyamment.
C’était Elle, mon amie ! Celle qui habite pas loin de Rouen et que j’imaginais en vacances qui sait où. Elle m’appelait le jour même où nous étions à Rouen pour l’incroyable hasard de n’avoir pas voulu grimper sur le pont redoutable une deuxième fois !
Elle nous a alors invités lui rendre visite. Malgré notre inexpérience et l’absence de GPS sur la voiture louée, nous avons bénéficié d’une étoile comète qui nous a amenés chez elle par la seule force de l’amitié.
Avant de rejoindre notre amie et passer avec elle des heures heureuses, nous avions traversé la Rouen piétonne du premier après-midi envahie par des touristes comme nous… Ah non, nous ne sommes pas des touristes ! Nous sommes des Parisiens de passage qui reviendront bien sûr, pour une visite plus fouillée !

Giovanni Merloni