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« In questo popoloso deserto che appellano Parigi »

Ce matin-là, je demeurais dans une sorte d’exaltation inversement proportionnelle à ma contrainte de prisonnière volontaire. Je ne pouvais pas bouger ni songer abstraitement à ma vie future, par exemple à ma thèse doctorale sur les conspirateurs antifascistes à l’époque de la guerre d’Espagne… Pourtant je songeais aux occasions ratées de connaître plus à fond la ville où j’habitais…

In questo popoloso deserto che appellano Parigi... (1)


Je devais rattraper le temps perdu ! Je savais bien que je n’étais pas condamnée à mort, que j’aurais eu donc assez de temps pour me promener en long et en large dans cette immense multitude de villages avant d’en connaître quelques-uns. Cependant, j’avais besoin de récapituler ce que j’avais frôlé de mes pieds et vu de mes yeux jusque-là, car il m’était indispensable d’établir un rapport qui ne fût pas superficiel ou touristique avec cette ville qui allait devenir mon alter ego. Cela pouvait me servir aussi pour ma thèse, puisque Paris, dans les quartiers de mon installation, n’avait pas beaucoup changé en soixante-douze ans… D’ailleurs, j’ai le sentiment précis que les antifascistes de différents pays d’Europe (2) se donnaient rendez-vous dans un endroit très proche de mon balcon, dans un des cafés où je m’accorde parfois des tasses de chocolat chaud.
Certes, de mon balcon je ne pouvais pas reconstruire, par la seule observation, tout ce que cachaient les maisons disparates tout autour de moi. Mais le défi anachronique de me remémorer de mes promenades, solitaires ou en bande, ce n’était rien par rapport à celui de rester debout aux bords d’un abîme de quatre étages… « Tiens ! Je ne suis pas encore descendue dans la rue avec Michele », me dis-je abruptement, avant de constater qu’à peine quatre ou cinq jours s’étaient écoulés et que je n’avais pas encore eu le temps de prendre le bon rythme en montant ou en descendant au long de cette rue atypique…
« Je suis tombé amoureux de la rue de la Lune — m’avait dit mon hôte le jour même où je décidais de m’installer dans la chambre de gauche — parce qu’elle ressemble à une rue de Naples, où je me vois rouler comme une boule humaine en guise d’avalanche. Il ne s’agit pas d’une véritable rue, tellement elle est étroite et modeste. Elle a pourtant un nom anachronique pour une ville comme Naples : vicolo della Neve ! » (3)

Déjà le premier jour de notre cohabitation, cette image de l’avalanche m’avait instillé des sentiments de contrariété. J’avais alors refusé sa proposition de m’accompagner jusqu’à mon association. Cependant, ma première fuite de rue de la Lune ce fut l’occasion pour un agréable échange entre nous, se terminant avec un itinéraire tracé sur un plan de Paris, que Michele me conseillait vivement pour contourner, sans que j’en sois trop endommagée, les « trois axes redoutables » qui marquaient l’histoire de la rive droite…
Et bien hier, rien que quatre ou cinq jours après mon installation à rue de la Lune, j’avais déjà cru voir le métro déraillant à même notre salle commune… et j’avais entendu de la voix crispée de Michele — qui n’avait pas pris de précautions en vérité — des nouvelles que je me forçais de juger bonnes, dont j’avais été pourtant bel et bien bouleversée…
Pourquoi, au lieu de me punir, en me transformant en gabier d’un bateau à la dérive, n’ai-je pas couru tout de suite à mon association ? Là, j’aurais pu raconter tous mes soucis, en parler avec Marc, Sylvain, Catherine… Ou alors, j’y aurais espéré l’apparition d’Olivier, attendu d’habitude pour le début d’après-midi… Il m’aurait sans doute ravi pour une promenade au long du canal Saint-Martin qui se terminerait au bistrot de l’Atmosphère…
Maintenant, le balcon était le mal mineur ! Et c’était bien qu’il me contraignît à ne pas bouger du tout ! Je revins alors au souvenir du premier jour avec Michèle où, tout en gardant son enthousiasme pour son long et abstrus itinéraire, celui-ci s’était sans doute aperçu de mon penchant pour quelque chose ou quelqu’un qui m’attirait dans les murs éloignés de cette association dont je ne manquerai pas de vous parler plus avant.
Maintenant, debout sur le balcon — pour ne pas rentrer dans cet appartement dévasté… ou alors pour ne pas me jeter de ce balcon minuscule et en fin de compte triste —, j’essayais de reconstruire ces mêmes itinéraires en faisant trésor de ce que ce diable d’archange Michele m’avait appris ce jour lointain…
Cela m’ennuyait un peu de comprendre par le menu l’importance pour la ville de Paris des trois axes parallèles de Sud à Nord constitués de deux routes ayant toujours existé (la rue Saint-Denis qui devenait après la Porte triomphale rue du faubourg Saint-Denis ; la rue Saint-Martin qui devenait pareillement rue du faubourg Saint-Martin) et du boulevard Sébastopol-Strasbourg (qu’on avait creusé à la fin du XIXe siècle pour faire lien entre la place du Châtelet et la Gare de l’Est), situé au beau milieu d’un enchevêtrement de rues et passages ayant donné lieu dans le temps à une véritable ville — ou casbah — linéaire. Avec bienveillante indifférence, je laissai glisser doucement tout cela de mes mains tremblantes comme s’il s’agissait d’un avion en papier qui devait tôt ou tard atteindre la rambarde noire et le sol d’en bas, juste en face de la porte Saint-Denis…
D’ailleurs, je connaissais déjà un peu cet échiquier de rues, de passages et d’impasses (4) qui me sépare du canal et de son calme incontournable. Pour me transporter virtuellement là-bas, j’inventai alors une ritournelle qui répétait au mot près ce que Michele m’avait inculqué :

Ne voyez-vous pas, Anna chérie
combien Rue de la Lune

vous à porté une fortune

bénie ?

En fait, auprès d’elle
vous avez appris une Bonne Nouvelle
que dorénavant vous devez transmettre
au pied de la lettre
de ville en ville.


Montez donc par la rue tranquille
d’Hauteville…

elle vous amènera à la rue de Paradis…
avant d’atteindre l’enfer lourd

du faubourg
Saint-Denis…


Vous êtes sans doute étonnée

pour ces noms adaptés

à des évangélistes

mieux qu’à une jeune communiste
comme vous !

Mais vous n’avez pas fini
de transmettre
au pied de la lettre
amenant votre confiante chandelle

la Bonne Nouvelle !

Si vous fermez les yeux,

si vous ne vous laissez 
pas tenter
par les vices du marché
et de la foule d’exilés
qui traînent, jeunes ou vieux,
en petits groupes désœuvrés ;

si ensuite vous pointez
votre nez

vers l’église Saint-Laurent

je n’y vois pas de contresens :
vos semelles frôleront
tranquilles
telles des quilles

la désolation agitée
de rue de la Fidélité…

« Au bout de ce parcours irréprochable, vous toucherez forcément la pointe tentatrice du boulevard de Strasbourg, m’avait dit Michele, d’un air complice. Là, vous allez sans doute perdre l’équilibre et l’orientation. L’église, à première vue imposante, inéluctable, se noie naïvement dans l’espace dilaté de deux boulevards de Strasbourg et Magenta, se résignant à la violence que le quartier a subie au moment de sa naissance. Une violence qui s’éternise sous vos yeux par une interminable vitrine de cas de détresse, de désespoir, de faim et de misère… Il n’y a pas de trottoir ou de banc public où l’on ne découvre pas des gens qui traînent dans une incertitude mortelle… Vous avez peur. La nostalgie de la religion, d’une religion quelconque, ne vous soutient plus. Le pouvoir de ces noms — Bonne Nouvelle, Paradis, Fidélité, Saint-Laurent… — se désintègre tout seul. Maintenant, vous avez absolument besoin d’un peu de calme ! Dès que vous aurez traversé le boulevard de Strasbourg, vous tournerez juste un peu sur la droite et… voilà ! Le passage du Désir vous accueillera, bien sûr si vous trouverez la grille ouverte. C’est un tournant décisif de votre vie, où vous comprendrez l’essence primordiale de cette ville unique, Paris ! D’un côté à l’autre de cette déchirure très bénéfique opérée pour ouvrir le boulevard de Strasbourg, cette démolition dont on ne remerciera jamais assez le baron Haussmann, deux ruelles lointaines se disent adieu, sans aucun espoir de se comprendre un jour : la rue de la Fidélité et le passage du Désir ! Mais ce n’est qu’un instant, rien qu’un frisson de plaisir ou de terreur. Le calme du passage, en contraste évident avec son nom tumultueux, vous dérobe, par son architecture hautaine et silencieuse, au fleuve des multitudes agitées en vous emmenant au-delà de leur brouhaha sans que vous ayez le temps de vous en apercevoir. Après le Désir, fermez un instant les yeux pour ne pas voir le faubourg Saint-Martin et ne pas vous charger d’ultérieures émotions… Je vous concède juste de regarder, à votre droite, ce château foisonnant de pinacles où trônent la Mairie du Xe et, au fond, la glorieuse Porte Saint-Martin. Mais après, empruntez vite la rue que vous voyez en face, traversez vite le tristounet boulevard Magenta et sauvez-vous finalement dans la rue des Vinaigriers, où vous plongerez dans le bien-être d’étranges vapeurs alcooliques et d’une confortable pause de réflexion… »

Oui, la rue des Vinaigriers ! Là-bas, juste au coin du quai de Valmy, je me rendais depuis longtemps, tous les mercredis et les samedis après-midi faire mes recherches et voir mes amis de l’association des Garibaldiens dont je suis membre. Là-dedans, dès le début de mon aventure parisienne, j’avais rencontré des gens qui savaient tout sur les ancêtres italiens et, imaginant que très rarement j’aurais revu Bologne, je n’avais pas pu me passer de cet attirail douceâtre, de cet épouvantail nostalgique. Paris est plein d’Italiens immigrés, qui ne connaissent que quelques mots de la langue de leurs arrière-grands-pères. Cependant — comme les saumons et les anguilles —, ils veulent, coûte que coûte, remonter vers ces sources bénites, qu’ils voient toujours limpides et généreuses… Chacun de nous voudrait rentrer dans le ventre qui l’a vomi, se pelotonner dans le corps de son Ève personnelle, s’attacher à la verge de cet Adam qui a participé sans trop de soucis à sa conception !

Giovanni Merloni

(1) « En ce désert plein de monde qu’on appelle Paris » Giuseppe Verdi, La Traviata.

(2) dont Gaetano Calenda, figure charismatique du socialisme réformiste aux années 1910 et 1920.

(3) rue (ou impasse) de la Neige.

(4) dont une s’appelle justement rue de l’Échiquier.