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Une rue Sampaix 

Ce fut à ce passage scabreux de « la verge d’Adam » que le balcon se mit à trembler. D’abord, je pensais au métro courant sous mes pieds. Mais bientôt, je m’aperçus que c’était moi qui dansais péniblement dans le vide. Je me laissai glisser sur l’ardoise de façon que personne d’en bas ne puisse me voir. La tête dans les mains, j’essayai de me calmer, ou plutôt de découvrir la raison de cette exaltation soudaine.
Et voilà la réponse. Mon obsessionnelle traversée mentale de Paris avait servi à me déplacer sans incident jusqu’à mon association, me rappelant avec vigueur que moi aussi j’avais un arbre généalogique dans la tête. Certes, la rue des Vinaigriers, avec ses garibaldiens mouillés de mauvais vin (1) était ma nouvelle patrie, car en elle se reproduisait, tel le Phénix, la patrie de mes ancêtres… Cependant, il y avait une autre patrie, aussi importante que celle des « Garibaldiens », qui s’était révélée dans le noir éblouissant de mon cerveau survolté.
En fait, ce qui m’avait fait trembler, ce fut une voix féminine chuchotant une charmante rengaine dans mon oreille rêveuse :

N’ayez pas peur, Anna chérie
des tourbillons lourds de votre vie
vous amenant d’une Bonne Nouvelle
à une nouvelle patrie.

Du Désir n’ayez pas d’impatience,
évitez les excès de la Fidélité,
car depuis votre naissance
votre vie a toujours été
Sampaix !

J’avais oublié de mentionner la rue (Lucien) Sampaix dans ma ritournelle propitiatoire ! J’avais même négligé de soulever la tête, ces derniers temps, quand je passais devant la boulangerie au coin de la rue des Vinaigriers. Et pourtant c’est à cause de la rue Sampaix que je suis revenue dans ce quartier qui n’était pas le mien, ayant finalement, un jour, l’opportunité de trouver ouverte la porte de ma future association !
Assise sur le fond du balcon, je me disais donc qu’il n’y avait pas eu de paix, dans ma vie parisienne, depuis que j’avais eu la hardiesse de m’arrêter un moment contre une vitrine de la rue Sampaix !

…C’était en octobre 2003, j’avais accompli mes 31 ans depuis quelques mois et venais de m’installer tant bien que mal à Paris. Je n’avais plus de nouvelles de Madame Lamy. Elle s’était volatilisée au lendemain de la disparition à Bologne de mon père adoptif… J’avais bien ressenti ce double manque, d’autant plus que la compagnie de cette dame si pleine de ressources m’aurait sans doute encouragée à me concentrer sur moi-même… En ce temps-là, je ne pensais qu’à elle, sans pourtant en être consciente. Le matin du 16 octobre, cela je ne peux pas l’oublier parce que c’était son anniversaire, Irina (2) avait insisté, en me voyant « si jolie ce matin », pour que j’endosse une perruque blonde avec le chignon qu’elle s’était achetée le jour avant. J’avais beaucoup ri en me regardant dans la glace accrochée au placard, en jugeant un peu absurde une chose comme ça : « Je ne me suis jamais déguisée en mademoiselle ni en garçon, et je n’aime pas le Carnaval ! » avais-je hurlé. Mais c’était sa fête et elle insistait avec une telle assurance qu’au bout d’un moment je me dis qu’à Paris on peut faire ce qu’on veut, sans compter qu’on pourrait bien lui reconnaitre le titre et le rôle de capitale mondiale des perruques…
Cependant, un instant avant de sortir, j’avais eu un sursaut d’angoisse en constatant, dans la même glace sombre, qu’avec la complicité de cette perruque ma figure ressemblait de façon impressionnante à celle de Madame Lamy !

Maintenant, esseulée sur le balcon de la rue de la Lune, la déferlante de tous ces souvenirs en bande me semblait irréelle, anachronique et fausse.
Cela me contrariait beaucoup ce déclenchement de souvenirs et d’hypothèses qui ne venaient pas de moi et de ma vie sans paix, mais des troubles amoureux et généalogiques d’un monsieur que je ne connaissais que depuis quatre ou cinq jours. Pourtant, je devais me rendre à l’évidence : cette Rose Bertrand, dont Michele glorifiait les qualités physiques et morales, amenait de plus en plus sur ma route la pauvre Madame Lamy !

Je fermai les yeux. Presque cinq années s’étaient écoulées depuis que je vivais à Paris. J’étais à ma deuxième installation — cette fois-ci dans le centre ville — ayant encore l’impression d’être au commencement, de ne rien savoir de Paris, rien de vraiment important pour moi. Était-ce à cause de l’amour que je n’avais pas encore rencontré ? Ou alors de ce passé tragique et confus dont on s’attendait une explication ? Je ne savais pas. Toujours est-il qu’il y a cinq ans, un 16 octobre, personne n’avait saisi mon déguisement et j’avais reçu au contraire des signaux d’admiration et d’enthousiasme qui m’avaient fait peur. Quand je sortis du métro à République, je suivis la foule fourmillante du boulevard Magenta, achetai une copie de Pariscope dans le kiosque près du métro Bonsergent et m’acheminai ensuite sur la rue Sampaix dans le but, par là, de rattraper l’association des Garibaldiens et sa porte probablement fermée. Il s’agissait de l’une de nombreuses rues qui amènent au canal Saint-Martin. On m’avait parlé du bistrot de l’Atmosphère, en haut, et j’étais en train de m’y rendre quand un cri aigu venant du deuxième étage de l’immeuble à côté de la Pharmacie brisa l’air frais faisant trembler ma perruque : « Cosette ! Cosette ! » hurlait une femme en peignoir qui devait avoir dépassé le soixante ans. « Je ne m’appelle pas Cosette… », répondis-je timidement. Je ne pouvais pas m’éclipser, parce que la femme me priait très gentiment d’attendre qu’elle descendît tandis qu’une petite foule de curieux s’était formée autour de moi. Quand la femme descendit, sans attendre elle me serra dans ses bras, avant de pleurer en disant : « ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ! »
J’essayai d’expliquer aux voisins impertinents qu’elle ne pouvait pas me connaître parce que je ne la connaissais pas, moi ! D’ailleurs, c’était la première fois de ma vie que je posais mon pied dans ce village. « Nous t’appelions tous Cosette, ne te souviens-tu pas ? » insista la femme aux cheveux en bataille. J’eus une fulguration et j’étais prête à scander l’une de ces phrases qu’on entend dans les films américains… quand une infirmière toute blanche et terriblement sérieuse saisit la femme par le bras. Quand l’infirmière et sa victime disparurent dans le hall sombre du 38 de la rue Sampaix, j’eus d’emblée le sentiment d’assister à l’enterrement d’une personne très proche… Je filai vers le métro, tout en fourrant à la hâte la perruque d’Irina dans mon sac…

Maintenant, je pouvais ramener jusqu’à mon balcon suspendu cette phrase tranchante et solennelle que je n’avais pas eu le courage de proférer : « Cosette, était-ce un sobriquet qu’on avait collé à une femme que vous connaissiez à l’époque où vous aviez, toutes les deux, mon même âge ? »

Trois jours depuis cette embarrassante rencontre, je me rendis à nouveau à rue Sampaix. Je n’y rencontrai pas cette femme ni l’infirmière ou les mêmes passants empressés. Dans la pharmacie à côté, un monsieur très distingué me confirma sans hésitations que la femme du deuxième étage était bien réelle : « elle s’appelle Martine. Pendant longtemps elle a été la gardienne de cet immeuble à droite. Les derniers temps, elle vivait avec une dame très âgée restée seule au monde. Célibataire acharnée, Martine connaissait tout le monde, ici. À présent, puisqu’elle est très malade et sans moyens, on l’a renvoyée dans une maison de retraite de la banlieue… »

Voilà un souvenir aigre-doux que j’avais refoulé, un autre caillou qui s’alignait sur mon chemin à rebours, toujours en quête de ma bonne ou mauvaise vérité. C’est encore trop tôt pour que je m’accorde un peu de liberté, que je savoure l’insouciance des chansons… et le tourbillon de la vie quoi !

Giovanni Merloni

(1) Quand le vin « tourne au vinaigre », comme il arriva le jour des « Noces de Canaan » selon Dario Fo, la vie d’une collectivité peut tourner en tragédie. Voilà pourquoi je me permets d’affirmer que le vinaigre, si on devait le boire à litres, ce serait du mauvais vin.