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Pouvait-il vraiment y avoir des choses plus importantes que les élections ?

« Je n’habite pas dans un normal trois-pièces, mais dans un radeau à la dérive… J’espère seulement que je ne suis pas tombée de Charybde en Scylla ! Pendant la nuit, je dois faire face aux multiples cauchemars de l’Italie abandonnée, que j’affronte avec des sentiments partagés de remords et de regret. Pendant les heures de soleil, pour que d’autres cauchemars ne se déclenchent pas, je me suis efforcée, jusqu’ici, de pactiser avec le train de vie qu’imposait Paris… Maintenant, une vipère m’a piqué au pied, me ramenant brusquement le souvenir de l’ex gardienne de la rue Sampaix, dont j’ai perdu les traces le jour même où une étrange porte s’ouvrait… Martine… Madame Lamy : est-ce qu’il y a un lien entre ces deux êtres à présent introuvables ? Est-ce que je suis par moitié française, voire parisienne ? Je ne trouverai pas la réponse chez mes compagnons de l’associations, si nostalgiques et rêveurs. C’est Paris même qui m’adressera la parole, un jour… »
Je demeurais incrustée dans le balcon et me plaignais intérieurement pour l’absurde matinée que je venais d’endurer, quand le tocsin de Notre Dame de la Bonne Nouvelle me fit sursauter (1). Tout de suite après, j’entendis distinctement le claquement de la porte d’entrée. Il s’ensuivit un chuchotement connu, qui me ramena brusquement à la réalité. Essoufflé, chancelant, avec une baguette tradition à la main, Michele s’approchait de la porte-fenêtre :
— Où êtes-vous, maintenant ? En Italie ou en France ? me dit-il avec une révérence embarrassée.

— Lorsqu’on est tous les deux à l’abri nous sommes en Italie, répondis-je d’un air coupable, tout en restant sur le pas de la porte-fenêtre. Quant à la France, elle est au-delà du balcon !
— Entrez donc ! Combien de temps encore voulez-vous demeurer à l’étranger ? me dit-il me serrant les poignets.
Rentrant, j’avais le sentiment de sortir d’un autre monde et me sentais scrutée un peu trop intimement. Est-ce qu’il voulait savoir si j’avais passé tout le temps de son absence à guetter des ombres dans le vide ? Quant à moi, je me posais une question encore plus perçante : « s’il ne revenait pas, s’il partait en Italie pour de bon, combien de temps aurais-je encore résisté dans cette incommodité ridicule ? »
— Maintenant, ça va, je vous reconnais ! s’exclama-t-il en me voyant traîner au beau milieu de la salle commune.

— Il y a une heure, dis-je, d’un ton hésitant, cet appartement me faisait peur, avec tous ces cadavres cachés dans le placard…
— Maintenant que vous êtes là, Anna, je me sens chez moi, dit-il d’un ton assuré… pour me rassurer. Nous sommes quelque part en Italie. Cependant, quand je reste seul, c’est tout à fait le contraire. Assis dans mon fauteuil, je fais le constat de tout ce qui m’entoure : le parquet, la cheminée, le lustre, les moulures du plafond, les bruits de la rue… tout ça, c’est la preuve que je suis à Paris, tandis que l’Italie voltige là où la rue de la Lune aboutit dans le boulevard. D’ailleurs, cette rue en pente légère, avec ses réverbères empruntés à une carte postale figée dans le temps…
— Elle ressemble énormément, comme vous dites, au vicolo della Neve, à Naples, où vous aviez votre atelier, n’est-ce pas ? Un sujet tabou, apparemment !

— Oui, c’est dangereux, laissons tomber… acquiesça Michele.
— À force de regretter certains endroits de notre première vie, m’exclamai-je, nous allons nous convaincre que ces deux fauteuils sont à Bologne, par exemple, tandis que le magnolia est à Naples…

Ce fut à ce passage que je m’aperçus que Michele n’aurait pas dû être là…
— Mais vous, m’écriai-je, ne deviez-vous pas partir ? Quand vous êtes rentré, je n’avais même pas remarqué votre valise…

Affichant un air coupable, il m’expliqua que toutes ses tentatives de partir en Italie avaient échoué. Dans le train, il n’y avait pas de place. L’avion, à la dernière minute, c’était trop cher.
— Entre le dire et le faire, il y a toujours une mer d’empêchements, lui dis-je. Malheureusement, je ne peux pas voter pour vous ! (2) De but en blanc, j’étais devenue antipathique, avec la pédanterie typiquement française que j’avais apprise dans mes longues fréquentations des bibliothèques universitaires. (3) 
Pour me faire pardonner, j’avais alors essayé de le rassurer :
— Ne vous en faites pas ! Un vote en plus ou en moins ne changera rien. D’ailleurs, on n’est pas encore à l’heure h, là-bas !

— Je vais quand même essayer une autre solution ! s’exclama-t-il en me coupant la parole. J’irai jusqu’à Porte d’Italie avec le métro, ensuite je ferai l’autostop !
— Partez, restez, faites ce que vous voulez ! répondis-je en me forçant à lui sourire. Mais gardez votre souffle et votre bonne humeur s’il vous plaît !
Mes derniers mots tombèrent dans un vide auquel je ne m’attendais pas. Me voyant prête à m’éclipser, Michele insista à son tour, avec une pédanterie typiquement italienne (3) qu’il préférait faire un marathon non-stop Paris-Naples-Paris en partant d’ici samedi matin :
— Ce n’est pas la fin du monde ! En Italie, en plus du dimanche, on peut voter encore le lundi matin. Je dormirai chez ma sœur, Enzina, et c’est tout.
Il ne se borna pas à examiner les seuls aspects du voyage, tels l’autostop, Naples, le canapé dans la salle à manger, la possibilité d’attraper le train au retour, du moins jusqu’à Milan ou Turin… Dans son avalanche de mots, je retrouvais la même peur superstitieuse qui avait explosé dans le métro, d’où s’étaient déclenchés ses souvenirs pleins de réticences ainsi que ses confessions exagérées…
Il me semblait flotter dans une immense salle pleine de chaises vides tandis que les élections italiennes se déroulaient en des lieux mystérieux, venant à notre rencontre ou alors échappant à la prise… donc, par le même esprit de ceux qui attendent Godot sur un plateau de théâtre, nous aurions pu choisir tel ou tel endroit de la salle où nous asseoir pour affronter, au gré de nos déplacements, un sujet différent. Cependant, nos conversations risquaient de ne pas être légères du tout : je voyais jaillir déjà des questions pénibles, pour Michele et moi-même, plus graves même que la plus grave des élections. Était-ce possible ? Pouvait-il vraiment y avoir des choses plus importantes que les élections à plus que mille cinq cents kilomètres d’ici ?

Giovanni Merloni

(1) Ce jeudi 10 avril 2008
(2) « Certes, je pouvais me réjouir de ma position de supériorité, ayant la chance de voter à Paris sans l’obligation de me déplacer, mais je m’étais rendue à notre consulat bien en avance… ce que Michele aurait pu faire lui aussi : il avait eu tout le temps ! »

(3) Autour de deux différentes formes de pédanterie — la française et l’italienne —, on pourrait faire de nombreux exemples qui exigeraient pourtant d’un espace adéquat, que je ne peux pas pour l’instant leur consacrer ici.