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Faites gaffe, en français on dirait « seconde » s’il n’y avait pas une troisième douleur !

— D’emblée, lui dis-je sans aucune retenue, je me suis trouvée sans père ni mère, tout en demeurant vivement attachée, sinon soudée, à ces deux êtres étranges que j’avais crus mes parents. Certes, il y avait ce cadeau, qui amoindrissait mes sentiments d’inutilité… Si Nevio Buonvino était parvenu à ce geste héroïque, cela voulait dire peut-être que mon futur était très important pour lui ! D’ailleurs en faisant quelque chose qui lui aurait fait plaisir je me sentirais utile à moi-même et à d’autres aussi… Toujours est-il qu’au lendemain de l’assolo impitoyable de Mariangela, en voyant coupées mes racines, je suis entrée sans transition dans le plus effrayant des cauchemars…
— Ne suffisait-il pas la disparition d’un mari et d’un père ? Pour quelle raison votre belle-mère a-t-elle voulu vous donner, sans attendre, une seconde douleur ?
— Non, faites gaffe, en français on dirait « seconde » s’il n’y avait pas une troisième douleur, mon ami ! lui dis-je sans trop réfléchir. Vous permettez que je vous appelle ami ?
— Bien sûr que nous sommes amis ! dit-il en me souriant. Puis, en affichant un air de contrition, comme si c’était lui le coupable et donc le responsable de ma détresse, il ajouta : — je me demande ce qu’il peut arriver encore, après cela !
J’étais sur le point d’exploser quand je m’aperçus que Michele, malgré ses airs de Saint-Christophe, fixait mes genoux nus, fort illuminés dans la faible lumière de l’ampoule qui faisait fonction de lustre. Cela ne dura qu’un instant et, tout de suite après, pour me distraire, mon colocataire lança son hypothèse :
— Vous êtes allée à l’Osteria des poètes, n’est-ce pas ?
— Oui, comment le savez-vous ?
— C’est un endroit qui serait très convoité par les clochards et les bobos de Paris, dit-il. Je m’y rendais souvent en bande avec mes camarades du bureau.
— Ce fut là, au lendemain de mon trente-et-unième anniversaire, que la troisième tuile me tomba dessus…
Michele s’approcha de moi. J’en eus un frisson me traversant de la tête aux pieds. Heureusement, il restait debout, immobile…

— Tout arriva avec une vitesse affreuse, m’exclamai-je, reprenant mon récit. Comme je vous avais dit, le soir avant de coucher, Mariangela, devenant tout d’un coup ma belle-mère, avait cédé à son élan de sincérité et par conséquent j’avais passé une nuit insomniaque. Le lendemain, au petit matin, je me rendis tout seule à la Malacappa…
— Vous avez demandé un passage à quelqu’un ?

— Non, j’ai pris le bus… Les gens du restaurant étaient en train de ranger la terrasse où quelqu’un venait de prendre le petit déjeuner. Quand le patron sortit pour jeter un seau d’eau sur l’asphalte, il s’aperçut immédiatement que je ne tenais pas debout. « Vous cherchez la Française, n’est-ce pas ? dit-il. Récemment, elle nous a envoyé un billet de salut depuis Arles ayant sur l’en-tête l’enseigne d’une maison d’édition. Elle nous a demandé de lui garder son plat de tagliatelle pour septembre ! » « C’est loin, septembre ! » dis-je, risquant de tomber à terre. Heureusement, Romano était bien costaud : il m’attrapa au vol, puis, malgré l’heure acerbe, il insista pour que j’avale des « crescentine » avec un peu de vin. Plus tard, il me raccompagna en voiture jusqu’à la Porte San Vitale.

— Là, vous étiez à deux pas de chez vous, mais vous n’aviez pas envie de rentrer, évidemment…

— Oui, exactement ! Telle une somnambule, je me suis promenée sous les arcades ayant la chance de ne rencontrer personne… Ensuite, à la hauteur du marché de piazza Aldrovandi, j’ai embouché à droite via Petroni, cette rue aux arcades plus sombres où je me sentais une voleuse… puis, traversée la place du théâtre Comunale, j’ai emprunté via Zamboni…

— Pour vous rendre enfin à l’église de San Martino, là derrière, où vous aviez été baptisée… J’aurais fait le même ! Quand on t’enlève la terre d’au-dessous de tes pieds et que tu marches sur un terrain vague sans plus de repères, la première chose à faire c’est de te rendre là où quelqu’un avait constaté ta naissance et lui demander une certification !
— Vous avez une belle imagination, merci ! Oui, je me suis sauvée dans la paroisse de San Martino, via Oberdan. Mais les choses ne se passèrent pas comme ça ! En dépit de mes convictions en fait de religion — comme je vous avais dit hier, je ne suis même pas capable de faire le signe de la croix… — j’y suis allée chercher un prêtre ! On m’avait parlé bien de don Silvano, un type assez jeune mais très compréhensif. Je lui confiai par le menu toutes mes disgrâces, obtenant immédiatement sa bénédiction empressée. Ensuite, tous les soirs, vers sept heures, je l’entendais poliment dire la messe, puis je le suivais dans la sacristie, où l’on parlait de tout, même du parti communiste qui n’existait plus, désormais, ayant fait hara-kiri le jour où des hommes de génie avaient décidé de lui ôter tout à fait le nom. Sans trop de tournures, don Silvano m’avoua qu’il était communiste et qu’il avait toujours essayé de refouler dans les tréfonds de son être son esprit subversif. Moi, je ne donnais pas trop d’importance à ses aveux, ni à certaines exaltations mystiques qu’il voulait partager avec moi… Bref, un soir, il me proposa de continuer notre colloque à l’Osteria des poètes. Il me donna rendez-vous sous les arcades via Oberdan, juste en face de l’église. Quand il sortit, ce n’était pas la même personne avec qui j’avais si librement ouvert mes pensées et mon âme. Il était en civil, avec un jean abîmé et un pull orange. Je remarquai qu’en cette nouvelle mise Silvano était bien laid, surtout en raison de l’étrange décalage entre sa grosse tête et ses épaules tombantes. Ainsi dénudé de ses prérogatives, il gardait en tout cas son assurance et son allure d’homme d’église et cela m’inquiéta davantage. Quand nous arrivâmes à l’Osteria, une musique envoûtante hantait les lieux…

« I’ te vurria vasà » (1)

Puis… je vous laisse libre de penser ce que vous voulez, Michele ! En vérité, rien de très grave ou, comme on dit, d’irréparable ne s’est passé entre cet individu et moi. Toujours est-il qu’après cette embuscade j’ai demandé à mon amie Patrizia de m’héberger pour ne pas rentrer chez Mariangela, ma mère ratée. Les jours suivants, je me suis lancée dans un tourbillon forcené ayant pour but de m’en sortir au plus tôt possible. Heureusement, j’eus l’autorisation à continuer mon doctorat à Paris ! Les circonstances adverses m’avaient poussée à présenter mon CV et ma demande d’inscription un jour avant l’échéance !


Dans notre petit appartement, même si la porte d’entrée n’était pas fermée à clé, la reconstruction de cette affreuse rencontre aurait pu provoquer une catastrophe, même si je n’avais rien dit de ce qui s’était ensuivi, qui demeure figé dans ma poitrine sans que j’ose m’en chercher une explication quelconque. Au contraire, la réaction physique et verbale de Michele me combla de joie :
— Vous êtes une femme exceptionnelle, Anna, murmura-t-il, s’accompagnant par des gestes drôles, certes involontaires, qu’il héritait sans doute de grands masques napolitains, notamment Pulcinella. Tout en essayant de me remettre psychologiquement debout, il aurait voulu qu’on tourne la page, je crois, qu’on passe déjà au soleil de l’avenir, tandis que moi j’étais obsédée par mon enfer perdu, que je voyais encore comme un paradis :
— Vous comprenez ? repris-je. Le vide actuel ne peut pas me soulager jusqu’au bout. Il reste toujours un entrebâillement, une fente douloureuse, sinon un gouffre. Et je ne suis plus sûre de moi. J’ai peur de commettre des fautes graves !
Paradoxalement, cette dernière confidence eut l’effet de briser la glace sans conséquences entre Michele et moi, laissant couler de l’eau fraîche sur ses emportements ! Je le vis tout d’un coup se retirer dans un coin de notre pièce commune où l’attendait une chaise. Sagement, il marquait ainsi son consentement à la distance incommensurable qui nous séparait ! La distance que mon récit inachevé avait creusée, sans pourtant briser le sentiment de partage qui s’installait de toute évidence entre nous. Si Michèle se dérobait dorénavant à toute hypothèse de séduction, moi je voyais en lui un frère aîné dont la dangerosité éventuelle se dérobait à toute hypocrisie. Tout au contraire de don Silvano — un voyou délinquant en dépit de ses professions de foi —, Michele, tout en se rangeant parmi les sujets les moins recommandables au monde, possédait-il une sacrée clé pour fermer les portes sombres du désir brut et ouvrir en revanche les fenêtres lumineuses de la fidélité la plus respectueuse :
— Comment ferez-vous à payer le loyer de rue de la Lune, murmura Michele en souriant, si l’argent que Nevio Buonvino t’a légué va bientôt finir, selon mes calculs ?
— J’ai été très économe, les dernières années. Je dois remercier la France pour m’y avoir éduquée. Je peux résister ancore une année, le temps d’accomplir mon travail universitaire avec la soutenance… Après, pas de souci ! J’ai déjà plusieurs contacts avec des maisons d’éditions spécialisées qui auront sans doute besoin de moi !
— Cependant, vous avez commis peut-être une faute à venir habiter ici, me dit-il entrouvrant la porte-fenêtre pour attirer un courant de crépuscule dans la pièce. Car ici on vous gâchera la tranquillité avec des superstitions tordues… Néanmoins, vous pouvez être bien sûre que rien ne vous sera arraché et que l’on respectera tout à fait votre esprit fraternel, libre et républicain !

Giovanni Merloni

(1) Ici la traduction du texte napolitain, ayant beaucoup d’expressions très proches de la langue française, demeure incertaine. Je ne sais donc pas si l’on doit croire à l’italien qui dirait timidement « je voudrais t’embrasser » (éventuellement sur la bouche), ou alors au français, qui dirait plus explicitement : « je voudrais te baiser »…