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On ne peut pas aimer un peuple ou une personne sans en comprendre l’esprit !

Oui, décidément, ces quatre jours vécus en état de suspension physique et mentale entre France et Italie — par la faute d’élections qui devaient sanctionner négativement la dérive d’erreurs en chaîne que le peuple italien n’avait su reconnaître à temps — ce furent aussi les quatre jours qui devaient révolutionner ma vie et la vie de Michele aussi.
Donc, si notre appartement panoramique était devenu bruyant comme une gare et fourmillant comme une ruche, nos deux têtes ainsi que nos âmes se voyaient continûment dépassées par les événements, les souvenirs, les révélations douloureuses ou scandaleuses…
La journée de jeudi n’en finissait jamais. Vers 18 heures, je m’étais convaincue que désormais l’Italie ne se détacherait plus de notre parquet ni de deux cheminées de nos chambres à coucher. Au centre de la pièce commune, comme une fontaine douée de statues et d’obélisques, le sujet des élections imminentes faisait déclencher, dans la fougue de nos élans, les souvenirs des voyages en train que chacun de nous avait endurés pour se rendre en Italie sous l’impulsion de la nécessité ou de la nostalgie… Mais c’était surtout au sujet de nous-mêmes que nous avions envie de nous disputer.
— Moi, par exemple, disais-je, pendant les dernières cinq années qui se sont écoulées, j’ai fait la navette au moins quinze fois avec l’Italie, dont la plupart entre Paris et Bologne. Mais je me suis rendue aussi à Milan, Turin et Gènes, sans compter ces trois jours à Cesenatico !

— Où est-ce que vous dormiez, lors de tes séjours à Bologne ?
— Chez Patrizia, au dernier étage d’un vieil immeuble de la rue Sant’Isaia, pas loin des anciens remparts.

— Et ta mère démissionnaire, excusez-moi le mot… est-ce que vous la voyiez ?

— Chaque fois, dès que je descendais à la gare, je téléphonais à Mariangela et l’on se donnait rendez-vous pour le lendemain matin. On prenait le petit déjeuner ensemble, et c’était tout. Mais cela se passait bien, parce qu’on était loin de la maison de la rue Broccaindosso, si ruisselante de souvenirs. Et puis, petit à petit, j’ai compris que Mariangela ressentait énormément de mon manque. Finalement, si elle avait voulu couper avec moi, c’était pour se punir et peut-être pour me laisser libre de vivre ma vie. Sinon, qui sait ? Est-ce que Mariangela et mon « babbo » avaient le choix quand ils se sont trouvé sur les bras un enfant à nourrir ?
— Vous n’avez pas de rancune envers elle ?

— Puisqu’elle ne viendra jamais me chercher à Paris, je vais essayer d’être magnanime ! Et, de temps en temps, je lui envoie des attestations d’existence en vie !
— Mariangela connaît déjà votre nouvelle adresse parisienne ?
— Oui, bien sûr. Le jour même du déménagement, ici-bas, chez Mona Lisait j’ai acheté une carte postale avec la Tour Eiffel que je lui ai envoyée avec mes nouvelles coordonnées, en lui disant aussi que je partage le loyer avec vous !

— D’accord, Anna, elle ne viendra pas. Mais, si elle donne votre adresse à quelqu’un d’autre ?

— Vous ne la connaissez pas ! Il s’agit d’une femme très méfiante et possessive : elle se ferait tuer plutôt que parler de moi à qui que ce soit !

— Il me semble pourtant qu’avec ce comportement elle ne fera qu’augmenter le vide autour de vous !

— Patience ! On ne peut pas remettre debout un pantin qui n’a plus de squelette ! Toujours est-il qu’elles me font du bien les rencontres avec Mariangela au bar Viola…

— Le bar Viola, rue Sant’Isaia ? s’exclama Michele rougissant comme un pavot.
— Vous le connaissez ? Quand je suis à Bologne, j’y passe devant tous les jours !
— C’est là que je me rendais avec Rose le plus souvent !

— Je vous vois bien, assis dans un coin, un calice de rouge dans la main et les yeux prêts à glisser sur un toboggan invisible, avant de plonger dans ses yeux à elle ! Mais je ne parviens pas à donner une forme à la femme assise devant vous. J’imagine, bien sûr, qu’elle essaie de se dérober à votre regard qu’on ne pourrait plus explicite… Mais, franchement, n’est-ce pas incroyable qu’on se trouve ici, à évoquer les sandwichs et l’ambiance exquise du bar Viola ? Plus petit que le café de l’Industrie de la rue Sedaine, mais avec le même esprit de transgression… n’est-il pas un lieu idéal pour les couples d’amoureux ? Cela me pousse d’emblée à imaginer que la femme à la fois embarrassée et conquise que vous avez devant c’est Madame Lamy ! (1)
— Je comprends ce que vous dites, mais je dois m’y refuser, protesta Michele. En fait, je ne réussis même pas à concevoir qu’une femme solaire comme Rose puisse avoir une double personnalité… Cependant, je dois l’admettre, chaque fois que vous prononcez le nom Lamy, c’est automatique pour moi de revenir au jour lointain où je racontais à Rose combien mon enseignante de Français à Naples avait été importante pour moi. Ce jour-là, nous étions confortablement assis au bar Viola, et je me réjouissais de l’entendre parler si bien notre langue, sans aucun accent ni inflexion…
— Au contraire, la dame qui aimait beaucoup flâner dans les allées de la Montagnola (2) avait cette typique façon de rouler l’r dont les Italiens se moquent tout en étant fascinés !
— C’est à cause de son talent linguistique que Rose s’était installée à Bologne, reprit Michele. Encore jeune représentante de cosmétiques et parfums, L’Oréal lui avait proposé de brûler les étapes de sa carrière en travaillant à l’étranger. Quand elle avait proposé l’Italie, son chef, à mon avis fou d’elle et frustré de son refus, l’avait envoyée à Bologne pour ne pas la voir bouger devant lui… Le boulot de Rose consistait en d’infinis aller-retour entre Bologne et d’autres villes de la région, telles Modena, Parme et Ferrare. Heureusement, Rose avait une collègue disposant d’une voiture adaptée à leurs nécessités. Graziella l’avait tout de suite accueillie rue Nosadella, dans son petit appartement au dernier étage où je n’ai jamais eu le droit de monter…
— Je voudrais vous proposer un jeu, lui dis-je, soulevant le bras comme une écolière. Fermez les yeux et songez à l’actrice française qui pourrait ressembler à Rose comme vous la voyiez du temps du bar Viola !
— Jeanne Moreau ! répondit-il sans hésitations.
— Quant à elle, Madame Lamy ressemblait à Romy Schneider… Dommage que chacune de deux actrices, tout en demeurant sauvage et sincère, serait capable de mener une double vie !

— Vous m’aviez raconté, dit-il, que votre espèce de vice-mère ou sœur aînée travaillait chez une maison d’édition, n’est-ce pas ?
— Oui, répondis-je, elle traduisait en français des textes scientifiques et philosophiques italiens pour plusieurs personnes à qui elle téléphonait depuis les bars… Sinon, elle affichait l’air de quelqu’un qui n’a pas besoin de travailler…

Un bruit sourd venant de l’escalier nous rappela l’existence d’un voisin qui boitait, d’une voisine âgée qui peinait à monter au cinquième étage et d’un chien pathétique que ses propriétaires, avant de sortir, emprisonnaient dans un cagibi sans fenêtre.
— Voilà qu’il pleure et se désespère comme un chien humain ! observai-je.
— Je dirais plutôt un humain chien qui aurait besoin du psychanalyste ! répliqua Michele, regardant sa montre.
— Quelle heure est-il ? demandai-je.
— 20 heures. Si on était à Naples, ce serait encore tôt pour dîner. À Bologne et Paris, les gens s’assiéraient et mangeraient, dit-il.
— Ce soir, puisque personne ne nous invite, nous risquons de nous asseoir devant une table vide, dis-je.
— Nous sommes déjà assis ! dit-il. Sur notre table, il y a pourtant beaucoup d’encombrements visibles et invisibles qu’il faut ranger quelque part… Donc je laisse à vous la décision : soit l’on arrête avec nos fouilles rétrospectives et l’on va voir à la cuisine ce que nous pouvons glisser impunément dans notre estomac, soit l’on poursuit… en ce cas, je vous invite à la pizzeria sur le boulevard !
— Je mangerai plus tard, merci ! dis-je en souriant. J’ai mon risotto aux cèpes de Picard qui m’attend… Et maintenant, je vous donne la parole, mon camarade ! ajoutai-je d’un air solennel. Je vous rappelle que vous devez encore expliquer à cette… assemblée d’une seule personne le rôle primordial de votre   enseignante de français !
Sans attendre, Michele se leva du fauteuil et se mit à tourner en rond, comme un cheval de manège :
— La première fois que nous nous rendions au bar Viola, Rose et moi, ce fut en septembre 1980, dit-il, à la rentrée des vacances que chacun de nous avait passées avec sa mère respective (moi à Naples ; Rose à Paris), avec le sentiment de culpabilité pour n’avoir pas participé au deuil de la ville de Bologne lors du massacre du 2 août à la Stazione Centrale. Nous étions tous les deux bouleversés et profondément indignés pour l’attaque à tout ce que nous avions appris à aimer. Ce fut alors que Rose déclara : « il n’y a que deux villes où j’ai ressenti une pareille énergie et frénésie de vivre : Bologne et Paris ! » Elle se rappelait par cœur cette poésie de Prévert qui, voilà la coïncidence, était la même qui m’accompagnait toujours, telle une initiation discrète à l’authentique esprit de la France :

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…
Répétez, dit le maître…

Inévitablement, continua Michele, cette poésie fit déclencher mes souvenirs d’école avec l’image nette et lumineuse de ma professeure aux cheveux blancs, la petite femme gentille qui m’avait appris à aimer et comprendre la France… Oui, Hortense Lamy avait raison, on ne peut pas aimer un peuple ou une personne sans en comprendre l’esprit !
J’aurais voulu l’arrêter. Car je voyais voltiger sur ma tête une reine de la nuit à la gueule effrayante. Je ne pouvais pas savoir a priori si elle aurait été méchante ou bienfaisante. Et pourtant elle se rapprochait tel un aigle qui aurait pu me ravir au sommet d’une montagne ou alors une chauve-souris débonnaire, prête à me caresser avec ses ailes dégueulasses…

Giovanni Merloni

(1) Je me rends compte, avec le recul et la sagesse (facile) de la distance, que je risquais m’effondrer avec mon vis-à-vis dans un puits sans fond d’émotions contradictoires en insistant avec ces fouilles trop efficaces, qui matérialisaient si dangereusement une table et deux chaises de bar auxquelles nous nous trouvions assis, hélas, Michele et moi !

(2) la Montagnola…