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Maintenant, vous êtes à Paris, une Babel horizontale !



Dans notre « trois pièces », il y avait une petite cuisine, assez spartiate, dépourvue de congélateur et d’une table digne de ce mot. Chacun de nous avait pris l’habitude d’y faire de rapides incursions pour accéder au micro-ondes, quitte à se retirer après, derrière une porte fermée, pour avaler en parfaite solitude son risotto aux cèpes de Picard ou la purée d’artichauts de Monoprix. Mais, depuis le dialogue rapproché de cet interminable après-midi, cela ne pouvait pas continuer ainsi. Ce fut Michele qui lança le signal de fumée en premier, omettant de façon délibérée de refermer sa porte. J’entendis au-delà de la mienne une chanson napolitaine connue voltiger dans la salle commune vide :


« Scalinatella »

À mon tour — juste au moment où la dernière note de celle-ci disparaissait dans la brume parisienne —, j’interrompis mon repas pour ouvrir ma porte, tout en lançant une chanson populaire de la vallée du Pô :


« Oh quant’è bella l’uva fogarina »

L’assiette de mesclun, de tomates et de moules marinées sur la main, affichant un sourire complice, Michele gagna alors le centre de la salle, jetant un œil dans mon univers nordique… là où les livres et les cahiers prenaient le dessus sur les autres décors. Une absence d’ordre que je défendais pourtant comme une lionne :

— Gare à vous ! Vous voyez bien qu’au pas de la porte il y a des barbelés invisibles…

— D’accord, chez vous on est à Bologne, chez moi on est à Naples…

Avec cette suggestion, après avoir aimablement discuté, chacun devant sa porte, chacun avec son dîner bien frugal sur la main, notre salle commune était devenue, sans nous demander la permission, un wagon ferroviaire ou alors le hall d’une gare italienne. TURIN, MILAN, BOLOGNE, FLORENCE, ROME, NAPLES ! En dehors de la porte-fenêtre, le ciel voltigeant sur Paris paraissait une chape imaginaire au-dessus des différents paysages évoqués par nos dangereux colloques.
Ou alors, regardant fixement dans le ciel obscurci surplombant sur les toits, quelqu’un de nous se laissait emporter par l’inspiration lunaire. Sans déranger le pauvre Leopardi et sa lune silencieuse, c’était plus facile pour des êtres simples comme nous de fredonner gaiement « la valse brune » et « les chevaliers de la lune »…

— À Bologne les almanachs sont appelés « lunari », dis-je avec une pointe d’orgueil.
— Tandis qu’à Naples, c’est la « lune rousse » (« luna rossa ») appuyée sur l’horizon de la mer qu’on évoque, répliqua Michele. Dans cette chanson désespérée et nostalgique l’âme napolitaine se révèle avec son typique penchant pour le chantage amoureux : puisque je t’aime et que j’en souffre à mourir, tu ne peux pas demeurer indifférente ! Voilà d’où vient la folle certitude que l’amour tôt ou tard triompherait sur les adversités les plus insupportables…
Je commençais déjà à le connaître. Il n’allait jamais au cœur du problème, préférant parcourir les itinéraires de sa mémoire défaillante et fantaisiste, en quête de repères auxquels s’accrocher, comme s’il ne se souvenait de rien. Parfois, je devinais en avance ce qu’il allait dire dans dix ou quinze minutes, mais je le laissais parler… je ne sais même pas pourquoi. Jamais je n’avais eu une telle attitude à l’écoute ni une telle patience.
— Dans ma vie, les changements radicaux ne sont jamais liés à mes idées politiques ni au travail ! Le jour où je quittai Bologne pour rentrer à Naples, la queue entre ses jambes, par exemple ! avait-il repris, introduisant brusquement son thème le plus urgent.
— Nous partageons peut-être la même façon de ressentir, voire de réagir au monde qui nous entoure, dis-je rapidement. Vous avez vu que moi aussi je n’ai pas quitté Bologne pour l’ambition de ma thèse internationale, mais pour des raisons honteuses, qui ne cessent de corroder mon esprit ! Tout comme moi, vous avez abandonné Bologne, et Naples aussi, en conséquence d’une rupture profonde, insupportable qui s’était produite en vous-même…
— Mes raisons sont honteuses aussi ! s’exclama-t-il. Je vous ai beaucoup parlé de Rose, et même trop, faisant jaillir peut-être l’atmosphère tendue de nos rencontres pour la plupart inconfortables… Ces tête-à-tête qui avaient pour étape obligée une halte sandwich au bar Viola et pour conclusion l’adieu résigné devant la porte cochère de l’immeuble à côté du cinéma Nosadella… Ce qui ne sort pas de mon être récalcitrant c’est le drame intime que j’endure depuis ma naissance, qui m’amène à conduire une existence en fin de compte solitaire…
— Je crois avoir entendu que votre mère avait un penchant particulier pour vous… mais je sais très peu de votre père !

— Mon père était un homme extraordinaire, qui m’a transmis ses valeurs et ses énergies morales de façon presque imperceptible, se prodiguant pour la famille sans jamais exhiber sa générosité. Il était un véritable camarade et en même temps un hidalgo, prêt à s’effacer et à sortir de l’écran pour garder ses quelques rares libertés et vivre dans une île inaccessible son rapport avec maman. Avec elle, j’avais une telle complicité que je partageais ses joies et ses chagrins jusqu’aux nuances les plus subtiles. Voilà que j’ai bien tardé à m’affranchir de l’étreinte sublime et mortelle me liant à elle. Quand je suis sorti du cinéma Roma avec Rose, en octobre 1978, à Bologne, c’était la première fois que je sortais avec une femme qui n’était pas ma mère. Et là, j’avais déjà accompli mes 33 ans !
— Zut ! L’âge de Christ ! Mais, ce ne fut pas une crucifixion cette rencontre, pour vous ! dis-je, comme si de rien n’était. J’étais pourtant assez troublée par cette confidence à la portée inattendue.
— Je réalise à l’instant que peut-être je n’aurais pas osé entamer une histoire pour ainsi dire normale s’il n’y avait pas les Apennins et six-cents kilomètres entre ma mère et moi…

— Il faut compter aussi que Rose était une étrangère, une parfaite inconnue ! Cela aussi aide beaucoup… heureusement ! observai-je.
— Involontairement, ma mère assumait des attitudes de femme fatale, tandis que mon père était peut-être jaloux de moi, son fils dévoué… Mais c’est tout enseveli, cela, car il est mort très tôt, quand je n’avais que dix-sept ans ! Certes, je ne me suis jamais marié… avec l’esprit de tenir compagnie à ma mère, restée seule…
— N’ayez pas peur de ce mal que vous avez finalement le courage de regarder dans la gueule. Et de ça, il faudra remercier Madame Lamy ! Car l’hypothèse bien possible d’une Rose à la double personnalité a fait déclencher en vous le besoin de creuser dans le passé et de vous interroger sur vous-même. Or, selon ce que vous pensez, Rose pouvait bien avoir été liée, du moins sentimentalement, avec un autre homme, vivant ou disparu… Mais, pour la justifier, vous arrivez à vous culpabiliser, en accusant vous-même. Dans mon expérience très limitée, j’en ai rencontré plusieurs qui consacraient leur existence à la figure de leur mère, s’empêchant de se marier… Quelques-uns parmi eux ne s’accordaient des passions qu’avec des femmes mariées… Il s’agit d’un compromis assez fréquent chez les hommes qui ont eu une mère poule charmante aussi !
— Oui, je me suis bien culpabilisé… Mais je ne me cache pas non plus qu’il y eut une violente déchirure entre Rose et moi à l’origine de ma décision de quitter Bologne. En fait, la maladie soudaine de ma mère n’a été qu’une étincelle qui s’est chargée d’allumer la mèche d’une déflagration mortelle prête à exploser… Je savais bien que rentrer à Naples ce serait régressif, mais je m’efforçais d’y voir une nécessité, la volonté d’un Dieu bienveillant. D’ailleurs, les sirènes de mon enfance napolitaine faisaient valoir leurs droits sur ma personne, et je ne savais pas comment me rebeller à l’appel de la forêt… Toujours est-il que je ne supportais plus le compromis dont vous parliez. Je voulais sortir de mon enfermement, assumer jusqu’au bout la responsabilité de cet amour !
— Votre conviction est arrivée trop tard, peut-être, et Rose n’a pas eu le temps de s’y accoutumer… ou alors, cette mère réincarnée que vous aviez rencontrée à six cents kilomètres de votre mère réelle n’avait pas perdu la tête, comme on dit !

— « Mère réincarnée » ! Vous dites bien, c’est exactement ce que je pensais pendant les derniers jours de Bologne. Je la voyais de plus en plus mélancolique, comme si elle avait la responsabilité viscérale de quelqu’un d’autre. Certes, de ces temps-là, il n’y avait pas de téléphone portable, mais je suis sûr et certain que si je l’avais cherchée lors de ses fréquentes disparitions avec l’un de ces trucs, j’aurais eu toujours la même réponse : « l’abonné que vous cherchez n’est pas joignable pour l’instant… »
— Vous ne pouviez pas tous savoir. Toutes les femmes mélancoliques ne sont pas forcément des mères anxieuses aussi… dis-je sans réfléchir. Vous deviez attendre qu’un nœud intérieur se défît en elle, tandis que vous lui enleviez le souffle, n’est-ce pas ?
— Je l’aimais trop, sans doute… Et surtout, ne savais pas attendre…
— De la peur de vous faire souffrir avec ses hésitations, elle vous a laissé partir à Naples pour vous mettre à l’épreuve ! Elle ne croyait pas que vous auriez résisté sans elle !

— Oui, c’est vrai. Je n’ai pas résisté sans elle ! Je lui suis resté fidèle pendant un temps qui me sembla éternel… d’abord les sept années de dévouement absolu au chevet de ma mère, frappée par le Parkinson, une maladie vraiment implacable. Certes, il y avait ma sœur Enzina qui s’en occupait aussi, avec son mari, mais c’était moi qui vivais sous le même toit avec cet être condamné, de plus en plus handicapé. Quand ma mère est décédée, en novembre 1995, je venais d’accomplir cinquante ans. J’étais encore dans le plein de ma vigueur, mais ce numéro 50, si rond et apparemment innocent, m’impressionnait tellement que je me voyais déjà proche de la fin. En plus, je ne pouvais plus me voir dans le clair-obscur de notre appartement de famille, si plein de souvenirs et d’objets inquiétants… (1) Voilà pourquoi, d’accord avec ma sœur Enzina, nous louâmes l’appartement des parents et j’emménageai chez elle…
— Vous aviez toujours votre travail, n’est-ce pas ?

— Oui, mais par rapport au travail que je faisais à Bologne, c’était beaucoup moins engageant. J’aimais bien mes élèves, surtout les filles… tout en demeurant impeccable, bien sûr…
— S’il n’y avait pas eu le décalage de l’âge, vous auriez entamé volontiers des histoires avec l’une d’elles, n’est-ce pas ?

— Il y avait toujours un interrupteur qui m’empêchait d’y songer dessus : je refoulais toutes mes pulsions dans des dessins assez scandaleux que je cachais sous mon lit. Je ne m’étais pas aperçu de cette collègue de sciences… qui voulait coûte que coûte me reconduire dans la normalité….
— Tu parles de Vera, hein ?
— Oui. Elle a fait le possible pour extirper la Rose qui s’était incrustée dans ma roseraie. J’ai résisté sans effort pendant les six années où je vivais avec Enzina et sa famille. Des années très fertiles pour ce qui concerne la peinture ou pour mieux dire le dessin…
— Si je me souviens bien… c’est au tournant de l’attentat de New York que votre vie a brusquement changé. Faute de la peinture à l’huile et des embuscades de Vera, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est ce que j’avais dit, de façon un peu simpliste, en vérité. J’avais en fait besoin d’une table, d’un chevalet et d’un espace adapté à la peinture, sans trop de contraintes familiales et logistiques. Un collègue venait de quitter son pied-à-terre à vicolo della Neve. Je le remplaçai volontiers pour y installer mon atelier, le premier de ma vie. Toujours est-il que le studio de trente mètres carrés dans le quartier Sanità m’octroya une joie brève et contradictoire… Bientôt, ce collègue donna mon adresse à Vera, qui trouva la manière de s’introduire dans cette pièce unique au goût de térébenthine sans que je fasse de résistance. Dès son arrivée, j’ai de but en blanc commencé à aimer Naples, cette ville avec laquelle je n’avais pas voulu renouer pendant treize ans…. En revanche, j’ai commencé à glisser, à m’effondrer dans une espèce de tour de Babel à l’envers…
— Maintenant, vous êtes à Paris, une Babel horizontale ! Vous verrez que ce n’est pas l’enfer du tout. D’ailleurs, tout cela, vous l’avez déjà passé !

Giovanni Merloni

(1) Je survole ici sur la description des objets plus ou moins absurdes que la mère de Michele avait disséminés partout, dont un ancien enfant Jésus de bois peint qu’en famille on appelait « le petit mort » (« il morticino »).