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Che fretta c’era, maledetta primavera !

Jusqu’ici, je n’avais pas assez souligné l’importance, pour moi, de disposer d’une chambre que pour moi, cette cellule monacale où je me sauvais avec le seul but de m’étendre les yeux fermés sur mon lit, en attendant que les angoisses cessent de m’écraser pour se confondre un peu avec le sommeil et quelques chasse-pensées de la dernière heure. Je n’avais surtout pas mis en valeur le fait d’être en deçà d’une porte fermée. Unique porte fermée, d’ailleurs, dans un appartement où « tout communique ». (1)
En cet après-midi (2), j’étais rentrée heureuse de ma pause-déjeuner avec Olivier Jardin et sa troupe. Après le repas bruyant et quelque peu chaotique, j’étais restée seule avec cet homme gentil et visionnaire, capable aussi bien de rêver les yeux ouverts que de les fermer, pour voir dans le fond du puits d’une personne dérangée comme moi. Une fois rentrée dans ma chambre, je me découvrais touchée par son respect, par ce qu’il m’avait dit en peu de mots, pour me rassurer et, en même temps, pour me certifier ses sentiments… ses désirs dont je serais la destinataire et la partenaire le jour où je serais prête !
 Prête, avait-il dit… et je n’avais pas pu m’empêcher de penser à notre mot « prete », qui sort de la bouche avec le même son, presque. « Sais-tu que prete, en italien, c’est un prêtre ? Sais-tu que je suis ici, à Paris, pour oublier les avances insupportables d’un prêtre ? » lui avais-je dit. Il m’avait chanté des mots merveilleux, me demandant d’abandonner juste un instant ma main dans la sienne, en lui faisant confiance…
J’étais donc dans un tel état d’ivresse et d’envoûtement intime que je n’avais entendu aucun bruit de clé ouvrant la porte d’entrée. D’ailleurs, je ne me souviens pas non plus d’avoir perçu le bruit des pas d’un homme ni d’une femme. Peut-être, je dormais. Mais je pense que le couple napolitain, ou Vera toute seule devaient avoir ouvert la porte quand j’étais déjà dans ma chambre, au cours de cet après-midi flottant au milieu d’une avalanche d’émotions passées et futures. Puisqu’en effet, lorsque Michele rentra, Vera était déjà là, recroquevillée quelque part dans la salle ou dans la chambre de mon colocataire…
Oui, Michele était rentré (une dizaine d’heures après son départ), parce qu’il avait renoncé à son voyage en Italie. C’était trop tard, à ce point-là, pour voter. Bien sûr, il avait été fidèle à son engagement, faufilé soigneusement son certificat électoral dans la poche intérieure de sa veste, obtenu un passage dans un bus touristique d’Italiens de Toscane, rattrapé par hasard juste en face de la Mairie du XIII, place d’Italie, et il était parti. Mais, lors d’une halte du bus près d’un distributeur d’essence dans la banlieue de Lyon, il avait cherché son passeport, le passeport neuf, qu’on lui avait récemment consigné au consulat, dont il était si fier… Ce document indispensable n’était pas là. Disparu. Par contre, dans la poche intérieure consacrée au portefeuille, il y avait la vieille et inutilisable pièce d’identité de son grand-père Gaetano, datée 12 octobre 1935… Désemparé et fort contrarié, Michele avait cherché partout la sienne, jusqu’à défaire sa valise sur le goudron, dans l’embarras général…
S’il ne rentrait pas… l’eau aurait coulé davantage sous le pont tournant de canal Saint-Martin juste à côté des Garibaldiens, tandis que le vent, s’acharnant sur le bassin irisé et mélancolique, aurait sans doute aidé la barque toute neuve de mon plus jeune ami à avancer… Mais il était bien rentré !

Maintenant, je me demande beaucoup de choses autour de ce qui se passa sous mes yeux… et je demeure fort embarrassée pour le rôle tout à fait inédit de voyeuse que j’avais fini par jouer ! Pourquoi avais-je accepté de subir cette scène de tragédie grecque à deux pas de ma porte ? Pourquoi avais-je collé mon œil droit sur le trou de la serrure pour tout voir ? Étais-je jalouse, donc amoureuse de Michel ? Avais-je besoin de creuser un gouffre entre nous deux pour justifier à mon esprit sévère les pas timides et maladroits que j’allais hasarder en m’ouvrant à une vie tout à fait différente ?
Vers sept heures du soir, crevé et fort essoufflé, Michele, une fois entré dans l’appartement, s’adressa à la figure en ombre, assise contre le balcon vaguement illuminé, croyant que c’était moi :
— L’autostop avait bien marché. J’étais déjà à Lyon, en très bonne compagnie. Mais un voyageur du bus m’a suggéré de contrôler mes documents… Une débâcle, une vraie débâcle ! J’avais laissé ici ma pièce d’identité… Tu sais, Anna, quelqu’un m’a joué un bien mauvais tour… Qui ? Qui ?
En écoutant la voix de Michele, Vera, la Napolitaine que j’avais vue hier traverser comme une ombre notre salle commune, se leva subitement, tout en affichant une expression interrogative. Michele, absorbé dans ses pensées, ne s’aperçut de rien :
— Dans ma veste, il n’y avait plus mon passeport… mais la pièce d’identité de mon grand-père Gaetano, pleine de tampons de la censure ! dit-il. À présent, je m’appelle à la force majeure et ne pars plus ! Je ne vote pas, c’est trop tard…
En ce précis instant, Vera se mit à califourchon sur le parapet du balcon, comme si elle voulait se jeter en bas, et Michele la reconnut :
— Tu faisais la même chose au passage de la Neige, Vera… Puis, se frappant le front de la main, il ajouta :

— Que dis-je ? À Vico della Neve !

— Neige ou Lune, quelle différence y a-t-il ? répliqua Vera. Même si c’était plus logique d’avoir la Neige à Paris et la Lune à Naples ! C’était la première fois que j’entendais la voix de cette femme étonnante.
— Mais ici, nous sommes au quatrième étage ! insista Michele.
À en juger des bruits venant du balcon, j’imaginai que Michele s’était approché de Vera pour l’embrasser… ou plus probablement pour la sortir de sa position dangereuse. Plus tard, puisque la discussion continuait sur le même rythme, je me rassurai à l’idée que l’équilibre très précaire de ce chantage suicidaire empêchait forcément toute possibilité d’étreinte.
Quand je me décidai à lorgner par le trou de ma serrure, Michele et Vera venaient juste de rentrer dans la salle :

— Mais pourquoi as-tu mis le document de grand-père à la place du mien ? avait protesté Michele, interloqué.
— Puisque j’étais venue jusqu’ici, ce n’était pas gentil, de ta part, de partir ! avait répondu Vera, d’un air agacé…
Ensuite, ils discutèrent longuement, dans un italien mêlé au dialecte napolitain qui devenait par à-coups impossible à déchiffrer. Apparemment, ils ne s’apercevaient pas du temps qui passait et oubliaient l’existence même d’une colocataire qui aurait pu faire irruption d’un moment à l’autre.
— Deux années se sont écoulées, dit Michele, de façon hélas compréhensible. Un temps court ou long, selon les moments et les situations, tandis que je vivais ici à Paris et tu étais là-bas, à Naples. Nous étions incertains, tous les deux : quelle ligne idéale devait-on parcourir pour combler la distance qui nous séparait ? Car la ligne est directe si l’on survole d’abord la France jusqu’à Marseille et, ensuite, la mer jusqu’à Naples. Par contre, c’est une courbe fort accidentée si l’on dépasse les Alpes et que l’on descend vers le sud, en longeant les Apennins. Et, j’en suis sûr, tu attendais… On avait parlé au téléphone, donc tu savais déjà le principal. Mais on ne sait jamais, je pouvais te dire des choses difficiles à supporter. Tu aurais voulu m’écouter dire « J’arrive », ou alors « Je t’attends, viens, fais vite ! » Au contraire, je t’avais prévenu au téléphone : « j’ai besoin de t’écrire longuement, de t’expliquer mes états… »
— Au téléphone ? protesta Vera. Cela a duré juste quatre ou cinq jours. Mais après ça, le silence a été lourd comme du plomb. Je ne peux pas y penser.

— Je te rattrapais dans mes rêves.

— Rarement, dit-elle. Oui, la semaine dernière, depuis la cabine en bas de chez toi ! Mais tu m’as fait peur, j’ai cru que tu allais tomber dans un gouffre.
— Non, je voulais t’expliquer.
— Quoi ?

— Du jour au lendemain, les derniers temps, à Naples, je me suis senti seul. Traqué, menacé, opprimé outre mesure. Et tu ne levais même pas le petit doigt.

— Mais tu ne disais rien !

— On a tout fait pour m’obliger à renoncer au travail.

— Personne n’aurait touché à ton poste, dit Vera d’un ton assuré.
— Et Mario…

— Tu parles des histoires de Mario, qui se prenait pour un fasciste de la première heure ? dit Vera, commençant à s’embêter. Que devais-je faire ? Je n’y ai jamais cru. Il se moquait de toi, et c’est tout.

— Je n’accepte pas ce type de moqueries, dit-il. Je n’y vois pas de goût, en ces comportements-là. Le résultat tu le connais, on m’a obligé à m’en aller.
— Non, c’est toi qui n’as pas su t’adapter. Les choses changent, tout devient de plus en plus difficile. La gauche semble s’être volatilisée… On ne peut pas prétendre que tout revienne en arrière pour le seul motif que nous avons raison !
— Je ne prétends pas avoir raison ! En rien !
— Au contraire, tu devais avoir confiance en toi-même et ne pas arrêter de donner l’exemple aux autres !
Il s’en suivit d’autres répliques incompréhensibles. Par ses gestes affligés, je compris que Michele ne maîtrisait pas la situation, comme s’il était subjugué par cette femme petite et grassouillette dont il avait essayé de se débarrasser…
— Cela m’a coûté énormément de m’éloigner de mes petites certitudes !

— Pourquoi as-tu voulu que je t’aime, si après tu m’as abandonnée ? s’écria Vera.

— Je n’abandonne personne.

— Alors c’est toi que tout le monde abandonne… Pauvre Christ que tu es !
— Celle qui t’a précédée m’aurait bien protégé… dit-il imprudemment.

Devant ce changement soudain du rythme de la conversation, je demeurai vivement touchée : je ne me serais jamais attendue à une telle complicité ! Ensuite, la réponse de Vera m’avait accablée :
— Tu parles de la femme que j’ai remplacée par faute de ressemblance ?

— Depuis que je suis ici, je la rencontre toujours dans le métro.

— Évidemment, elle habite à Paris, tu verras. N’était-elle pas Française ? Tôt ou tard, tu la retrouveras !

— Ce serait comme chercher une aiguille dans une paillasse… Et ce n’est pas une bonne idée de revenir en arrière…

— Alors, avec moi ce sera le même, ne reviens pas, reste où tu es ! hurla-t-elle, emportée. Tant pis pour toi… tu connais ce qu’on dit chez nous…

— Que tu vois Naples et qu’après tu meurs !

— Oui, exactement. N’y reviens plus !

— Qu’est-ce que j’y trouverais ? Dis-le-moi, demanda Michele.

S’attendait-il à une réponse sincère ?
— Tout a changé, répondit Vera.

— Toi aussi, tu as changé ?
— Oui, je suis changée.
— Mais alors, pourquoi es-tu venue ? Pour voir ce que je fais à présent ?
— Ce fut une idée de Mario…

La dernière phrase provoqua un véritable tremblement de terre. Je touchai de mon œil droit une atroce vérité : parfois, les êtres humains tombent tellement dans le piège de la rivalité et de la jalousie qu’ils oublient tout : le présent, le passé récent, les distances… ainsi que toute hiérarchie de sentiments !

— Mais que prétend-il ce bouffon de Mario ? hurla Michele, s’approchant de Vera d’un air menaçant.

Sans dire mot, Vera ramassa à terre son sac de cuir noir et sortit à la hâte, en laissant la porte ouverte. Michele la poursuit dans l’escalier, en l’appelant d’une voix aussi désespérée qu’incertaine, avant de rentrer avec une expression coupable.

Quand l’interphone sonna, la voix perçante de Vera arriva jusqu’à mes oreilles :
— Je ne suis pas capable d’ouvrir ce portail !
Michele toucha le bouton, en lui octroyant la rue. Puis il s’accouda au balcon. Depuis le square de l’église, l’écho d’une chanson monta. C’était une voix d’outre-tombe. J’imaginai que c’était le grand-père Gaetano qui ajoutait sa touche de désinvolture délibérément déplacée et finalement immortelle :

Che fretta c’era


Maledetta primavera ! (3)

Giovanni Merloni

(1) Comme celui où habitait Gérard, le neveu de Mon oncle, avec ses parents ridicules.
(2) De samedi 12 avril 2008
(3) Quel besoin y a-t-il de se hâter ?/
Damné soit le printemps !